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Repenser le conservatisme politique?

Maintenant que nous avons réfléchi à l’étiquette de « progressiste » dans ma dernière chronique, qui a fait grand bruit, pourquoi ne pas réfléchir à celle de « conservateur »?

À noter que, contrairement à l’étiquette progressiste, je ne revendique pas celle de conservateur. Le sens collectif qu’on lui donne aujourd’hui ne me correspond pas.

Il sera tentant de m’y associer en raison de mon vote conservateur. À votre aise : je vois la logique derrière.

Reste que, dans mon cheminement politique, je ne suis pas rendu là. Peut-être vais-je atteindre ce point. Peut-être pas.

Le conservatisme comme philosophie du collectif?

Le conservatisme est une philosophie politique et sociale qui prône la préservation des valeurs, des traditions et de l’ordre.

Il valorise les institutions de longue date, la culture, la religion et les repères historiques.

Il privilégie la continuité et s’oppose aux réformes radicales ou révolutionnaires, préférant une évolution lente et organique de la société. Il ne s’agit donc pas de bouder tout changement qui se présente, mais plutôt d’adopter une posture prudente face à celui-ci.

L’un des aspects les plus surprenants que j’ai pu relever dans mes recherches est la place accordée aux institutions collectives. Dans la pensée conservatrice traditionnelle, l’individu n’est pas considéré comme un être qui doit construire seul ses repères : la famille, la religion, la communauté, les coutumes et les institutions politiques contribuent en grande partie à orienter sa vie.

C’est encore le cas aujourd’hui dans n’importe quelle société, bien sûr, mais la différence est que nous pensons plutôt l’individu comme le point de départ de la société. Celle-ci continuera évidemment de l’influencer, mais nous défendons le droit de l’individu de choisir lui-même ses repères et de suivre son propre chemin à travers ceux-ci.

Chose intéressante à relever : là où nos débats politiques actuels associent souvent le conservatisme à l’individualisme, la définition politologique semble plutôt le rapprocher du collectif.

Le moindrement qu’on y pense, ce n’est pas fou du tout.

L’époque des Lumières a fait émerger l’individualisme comme une réponse à une structure politique existante qui soutenait que l’ordre social et les structures communautaires primaient sur l’individu et guidaient sa destinée.

Les Lumières ont dit : non. L’individu prime sur le collectif. Il doit avoir la liberté de déterminer lui-même sa destinée.

L’individualisme porte donc, à plusieurs égards, une dimension profondément émancipatrice et progressiste.

L’enracinement, un acte rétrograde?

Nous avons tendance à penser le conservatisme comme un mouvement vers l’arrière.

Ce n’est pas une proposition fallacieuse. Il y a une part de vérité là-dedans. Nous y reviendrons.

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à le penser comme un mouvement vers le sol.

Un enracinement.

L’humain a besoin de racines à partir desquelles il pourra se déployer et fleurir.

Pas de racines, pas de fleurs.

Ce besoin est, à mes yeux, une condition inaltérable de ce qui fait qu’un humain est un humain.

Dans certains cercles militants à gauche, on semble se méfier de ce concept de racines.

Avec raison.

L’histoire nous a bien démontré les dérives qui peuvent être associées à cette idée d’enracinement.

Les racines peuvent devenir excluantes. On peut hiérarchiser différentes racines ethniques en fonction de leur légitimité. Il faut alors déraciner celles qu’on considère comme illégitimes pour les envoyer sur un autre terrain, parce que ces racines pollueraient notre sol et le rendraient impur.

Quand il ne s’agit pas, tout simplement, de veiller à leur disparition complète…

Ceci est une dérive du conservatisme.

À éviter.

Pour ma part, je crois qu’il existe un côté plus lumineux et inclusif au conservatisme.

Par exemple, la reconnaissance du besoin d’enracinement de tout un chacun comme une vérité universelle, voire comme un droit fondamental. Un objectif à atteindre qui doit rester à la portée de tous.

La reconnaissance de l’enracinement comme vecteur de l’épanouissement humain, comme régénérateur du tissu social.

Des humains plus stables dans leurs racines, c’est peut-être une société plus stable et plus résiliente?

D’ailleurs, avez-vous remarqué qu’on parle de « conservation de la nature »?

Cela n’a évidemment rien à voir avec le conservatisme politique tel qu’on le connaît habituellement. Mais les deux partagent tout de même la même racine étymologique : conserver.

Est-ce rétrograde de conserver la nature, de protéger la biodiversité et de veiller à sa régénération, tout en reconstruisant une connexion entre l’humain et la nature qui l’entoure?

C’est pourtant une forme de plaidoyer pour un retour à la nature comme point de départ de l’enracinement humain.

Un retour vers l’arrière, sans que ce soit nécessairement rétrograde.

Quand les racines deviennent des chaînes

Tout ce qui appartient au passé n’est pas nécessairement à proscrire. Certaines choses peuvent valoir la peine qu’on regarde dans le rétroviseur.

D’autres, moins.

Il faut être honnête : il existe aussi un conservatisme rétrograde qui désire voir les femmes retourner dans la cuisine et les homosexuels dans le placard.

Les personnes trans ne retournent nulle part. Elles n’existent même pas aux yeux de ce type de conservatisme.

C’est plaider pour un retour vers quelque chose dont je me passerais bien.

Mais réduire le conservatisme à cette version rétrograde serait toutefois passer à côté de quelque chose.

Il existe une autre manière de concevoir la conservation. Non pas conserver une hiérarchie, mais conserver les conditions qui permettent à une société de demeurer une société.

À la croisée des chemins

C’est ici que le conservatisme peut croiser la gauche.

L’exemple de Sahra Wagenknecht est particulièrement intéressant. La politicienne allemande défend des positions économiques difficilement qualifiables de libérales : redistribution, protection sociale, défense des travailleurs, critique des inégalités.

Et pourtant, elle défend parallèlement une conception beaucoup plus conservatrice de la nation, des frontières, de l’immigration et de certaines transformations culturelles.

Ce mélange nous paraît contradictoire uniquement si nous avons accepté l’idée que la gauche doit nécessairement être progressiste sur tous les axes et que la droite doit nécessairement être conservatrice sur tous les autres.

Or, les êtres humains ne naissent pas aussi idéologiquement compartimentés. C’est un processus qui peut s’opérer plus tard dans la vie, lorsqu’ils entament une recherche d’appartenance politique.

On peut vouloir accueillir l’autre tout en estimant qu’une société a besoin de frontières par souci d’ordre social.

On peut vouloir changer le monde sans considérer que tout ce qui existe dans le monde doit être changé.

Peut-être est-ce finalement cela qui m’intéresse dans le conservatisme.

Non pas son désir de retourner dans le passé, mais sa question fondamentale :

Qu’est-ce qui mérite d’être conservé?

Cette question me paraît beaucoup plus féconde que : « Êtes-vous pour ou contre le changement? »

Parce que nous conservons déjà énormément de choses que nous jugeons précieuses.

Nous conservons des œuvres, des langues, des écosystèmes, des institutions, des souvenirs, des savoirs.

Nous protégeons certaines choses précisément parce que nous savons qu’une fois détruites, elles ne se reconstruisent pas facilement.

Une société saine devrait peut-être faire preuve de la même prudence.

Elle devrait aussi reconnaître que la stabilité n’est pas nécessairement l’ennemie de l’émancipation.

Nous avons parfois tendance à penser que, pour libérer l’individu, il faut nécessairement déconstruire les normes, les traditions et les repères qui l’entourent. Or, certains repères ne sont pas nécessairement des prisons. Ils peuvent être des appuis.

Une langue, une culture, une famille, une communauté, une institution, un territoire ou même certaines normes sociales peuvent être imparfaits et mériter d’être transformés. Mais ils peuvent aussi fournir à l’individu un sol à partir duquel il peut se construire, contester, s’émanciper et, éventuellement, transformer le monde à son tour.

Le progressisme nous rappelle qu’il existe des chaînes qu’il faut briser.

Le conservatisme peut nous rappeler qu’il existe aussi des fondations qu’il faut préserver.

Les deux peuvent donc être émancipateurs. Tout dépend de ce que nous cherchons à déconstruire et de ce que nous cherchons à protéger.

Mais je commence à comprendre que vouloir changer le monde ne nous dispense pas de nous demander ce qui mérite d’être conservé.

Peut-être qu’une société saine devrait apprendre à faire la même chose : savoir ce qu’elle veut transformer, mais aussi savoir ce qu’elle refuse de perdre.

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