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Le modèle québécois : quand le « nous » devient un ministère

Il existe au Québec deux ou trois expressions qu’il vaut mieux prononcer avec la gravité d’un curé devant le Saint-Sacrement. Parmi elles : « le modèle québécois ». Il faut le protéger, le défendre, le préserver, le transmettre, et surtout éviter de demander trop précisément ce qu’il contient. Parce qu’à partir du moment où quelqu’un pose la question « Au juste, c’est quoi, le modèle québécois? » la conversation devient dangereuse.

Est-ce l’assurance maladie universelle? Hydro-Québec? Les CPE? La SAQ? Le monopole syndical? La fiscalité élevée? Les subventions aux entreprises? Les sociétés d’État? La gestion de l’offre? Les programmes sociaux? Les agences? Les crédits d’impôt? Les ministères qui subventionnent des organismes chargés de réclamer davantage de subventions aux ministères? Tout ça? Parce qu’à ce compte-là, ce n’est plus un modèle. C’est un entrepôt.

Le QUOI a avalé le COMMENT

Le grand tour de passe-passe intellectuel du modèle québécois consiste à avoir confondu deux questions pourtant radicalement différentes : qu’est-ce que nous voulons accomplir et comment voulons-nous l’accomplir? Le quoi, ce sont les fins : soigner les malades, instruire les enfants, aider ceux qui traversent un coup dur, protéger la langue française, permettre aux familles de vivre dignement et maintenir une certaine cohésion sociale.

Le comment, ce sont les moyens : fiscalité, monopoles publics, réglementation, subventions, bureaucratie, programmes universels, sociétés d’État et centralisation administrative. Et c’est ici que le Québec a réussi un exploit intellectuel remarquable : transformer ses moyens en valeurs. Dès lors, contester un instrument revient presque automatiquement à être accusé de contester la fin qu’il prétend servir.

Si vous remettez en question un monopole public, vous êtes donc contre le service qu’il prétend fournir. Si vous voulez davantage de concurrence en santé, vous voulez que les pauvres meurent sur le trottoir. Si vous critiquez une subvention culturelle, vous détestez la culture québécoise. Si vous remettez en question la gestion de l’offre, vous rêvez manifestement de dynamiter toutes les fermes entre Saint-Hyacinthe et Rimouski. Le raisonnement est commode, puisqu’il évite surtout d’avoir à discuter des résultats.

Mais qui est donc ce fameux « on »?

Et puis il y a ce pronom extraordinaire de la politique québécoise : on. « Au Québec, on a choisi la solidarité. » « On a décidé de se donner des services publics. » « On ne veut pas d’un système à l’américaine. » Ah oui? Qui, “on”? Moi? Vous? Votre voisin? Le fonctionnaire au Conseil du trésor? Une centrale syndicale? Un éditorialiste? Une association subventionnée? Un gouvernement élu avec une fraction des voix exprimées il y a quatre ans?

Le « nous collectif » est parfaitement légitime lorsqu’il désigne réellement quelque chose que nous avons en commun : une langue, un territoire, des institutions, une histoire, certaines obligations politiques communes. Mais le commun ne signifie pas que chaque décision doit être prise en commun. Voilà une autre confusion importante du modèle québécois : parce que nous avons des objectifs collectifs, on en conclut qu’ils doivent nécessairement être poursuivis par des moyens collectifs, centralisés et administrés par l’État.

C’est comme décider que, puisque tout le monde doit manger, Québec devrait choisir le menu. On peut partager une finalité sans avoir à partager le même mécanisme, le même fournisseur, la même structure ou le même ministère. Le commun devrait définir ce qui nous lie, pas servir de prétexte à administrer tout ce que nous faisons.

À qui profite le « modèle québécois »?

Il reste une question qu’on pose curieusement beaucoup moins souvent : qui a intérêt à ce que ce fameux modèle demeure exactement comme il est? Car derrière le vocabulaire du « bien commun », des « choix collectifs » et de la « solidarité » se cachent aussi des intérêts parfaitement particuliers. Plus l’État concentre de fonctions, plus il distribue de permis, de quotas, de monopoles, de subventions et de privilèges réglementaires, plus il crée autour de lui une faune d’organisations dont la prospérité dépend moins de convaincre librement des citoyens que de conserver leur accès à la machine. On appelle cela le modèle québécois lorsqu’on veut être poli. Les économistes ont un terme généralement moins romantique : la captation du pouvoir public.

La légalisation du cannabis en fournit une caricature presque parfaite. On aurait pu légaliser un produit et laisser des adultes l’acheter auprès d’entreprises privées soumises à des règles claires. Le réflexe québécois fut plutôt de créer la SQDC, c’est-à-dire de transformer une nouvelle liberté en nouvelle société d’État. Et dès qu’apparaît un nouvel appendice du grand corps public, tout l’écosystème suit : structures administratives, conventions collectives, luttes syndicales et revendications envers l’État employeur. Les syndicats du secteur public finissent ainsi par ressembler aux rémoras accrochés sous le ventre du grand requin blanc étatique : ils ne sont pas l’État, mais leur puissance dépend largement de sa taille, de son budget et du nombre de fonctions qu’on lui confie. Il serait donc assez surprenant qu’ils militent avec enthousiasme pour que le requin fasse un régime.

Même procédé lorsqu’on nous parle des fameux « fleurons québécois ». Le Cirque du Soleil réussit? Victoire du Québec. Une entreprise née ici conquiert des marchés? Triomphe collectif. Une chaîne comme St-Hubert devient un symbole national? Nous voilà tous mystérieusement copropriétaires de son génie entrepreneurial. C’est une curieuse comptabilité identitaire : les réussites individuelles deviennent spontanément les nôtres, comme si elles étaient le produit de l’intelligence collective administrée depuis Québec. Nous nous approprions les gloires de nos ancêtres comme leurs fautes, les réussites d’entrepreneurs comme les échecs de générations précédentes. Une sorte de wokisme nationaliste où chacun hérite moralement de tout ce que des Québécois qu’il n’a jamais connus ont accompli ou commis.

L’agriculture offre probablement l’exemple le plus achevé de cette logique. À qui profite véritablement un système de quotas, de gestion de l’offre et de barrières à l’entrée? Certainement pas d’abord à celui qui voudrait produire davantage, expérimenter, entrer sur le marché ou vendre moins cher. Le système protège précisément ceux qui possèdent déjà les droits d’y participer. Puis on enveloppe cette architecture dans le drapeau : défendre les quotas devient défendre « notre lait », et remettre en question la gestion de l’offre revient presque à ouvrir les frontières au terrible lait américain venu profaner nos réfrigérateurs. Cette rhétorique existait d’ailleurs bien avant les dernières guerres tarifaires. L’UPA a acquis une telle centralité dans le paysage politique agricole que très peu de gouvernements désirent sérieusement l’affronter. Pas besoin d’imaginer une conspiration : lorsqu’une organisation dispose d’un accès institutionnel exceptionnel, d’une forte capacité de mobilisation et du pouvoir de rendre politiquement coûteuse toute opposition, le résultat ressemble déjà beaucoup à une rente politique.

Et lorsque tout cela ne suffit plus, on sort le crémage conceptuel : l’« acceptabilité sociale ». Expression merveilleusement élastique qui permet de donner au rapport de force l’apparence de la démocratie. Votre projet respecte la loi, vous êtes propriétaire, vous avez obtenu les autorisations nécessaires et vous assumez le risque financier? Très bien. Reste maintenant à découvrir si un nombre indéterminé d’organisations, de groupes de pression, de comités, d’élus et de militants considère votre initiative suffisamment « acceptable ». Le veto n’est jamais tout à fait défini, précisément parce que son utilité vient de son imprécision.

Voilà peut-être le secret le mieux gardé du modèle québécois : ce qui est présenté comme un immense « nous » produit souvent des gagnants très faciles à identifier. Ceux qui disposent déjà du quota, du monopole, de la convention, du programme, de la subvention ou de l’accès privilégié au décideur ont évidemment beaucoup plus à perdre d’une remise en question du système que le contribuable diffus n’a individuellement à gagner de sa réforme. Les bénéfices sont concentrés; les coûts, eux, sont dispersés sur des millions de personnes. Alors chacun paie quelques dollars de plus ici, quelques taxes supplémentaires là, quelques centaines de millions disparaissent dans l’ensemble, et personne n’a individuellement assez intérêt à monter aux barricades.

Le modèle québécois n’est donc pas seulement une philosophie politique. C’est aussi un formidable système de conservation des positions acquises. Et ceux qui vivent du modèle ont naturellement développé un talent remarquable pour faire passer sa remise en question pour une attaque contre le Québec lui-même.

Du curé au sous-ministre

J’ai déjà appelé cette disposition québécoise l’agro-catholicisme. Le terme fait sourire, mais le réflexe qu’il décrit est sérieux : le Québec de la paroisse valorisait le groupe, la prudence, la conformité, la protection et une méfiance instinctive envers celui qui sortait du rang. Puis la Révolution tranquille est arrivée et nous avons cru avoir jeté tout cela par-dessus bord.

Pas tout à fait. Nous avons surtout changé le mobilier. Le curé est parti. Le sous-ministre est arrivé. La dîme est devenue l’impôt, la charité institutionnelle est devenue le programme gouvernemental, la bonne conduite a cédé la place à la conformité administrative. Là où la paroisse vous rappelait autrefois vos devoirs envers la communauté, l’État vous explique maintenant quels comportements sont bons pour vous, avant de créer une agence chargée d’en mesurer les résultats.

André Arthur avait depuis longtemps cette intuition lorsqu’il ridiculisait le réflexe paternaliste de l’État québécois. Joanne Marcotte lui a ensuite donné une formule devenue particulièrement efficace avec le « Gouvernemaman » : un État qui ne se contente plus d’administrer des fonctions communes, mais qui se comporte comme s’il devait constamment nous protéger de nos propres choix. Gouvernemaman ne vous déteste pas. Au contraire. Gouvernemaman vous aime tellement qu’elle ne vous laissera surtout pas tranquille.

Un espace politique verrouillé

C’est à ce moment que le modèle québécois cesse d’être un simple ensemble de politiques publiques pour devenir une frontière morale. Vous pouvez discuter du montant d’une dépense, de la vitesse à laquelle elle augmentera, du ministère qui recevra l’argent ou du groupe qu’on subventionnera en premier. Mais remettez en question l’architecture elle-même et vous changez soudainement de catégorie.

Vous ne critiquez plus une politique publique : vous faites du Québec bashing. Vous ne voulez plus simplement moins d’État : vous êtes contre le Québec. Vous ne remettez plus en question un arrangement institutionnel : vous trahissez nos « valeurs ». Le modèle devient ainsi formidablement pratique, puisqu’il suffit de déclarer une politique constitutive de notre identité nationale pour tenter de la soustraire au débat politique ordinaire.

Regardez d’ailleurs l’espace politique québécois depuis des décennies. Nos partis se querellent férocement, mais une bonne partie de leurs disputes consiste à savoir où l’État doit intervenir davantage, qui doit recevoir le chèque et quelle bureaucratie devrait administrer le nouveau programme. L’un veut mettre trois milliards ici, l’autre deux milliards là, le troisième promet de mieux gérer les trois milliards du premier.

Quel pluralisme vertigineux. On déplace les meubles dans le salon, puis on appelle ça une révolution. Entre plusieurs partis de l’Assemblée nationale, la différence tient souvent moins à la nature du modèle qu’à son intensité, à ses bénéficiaires privilégiés et à la destination de l’argent. Plus d’État ici, un peu moins là, davantage de crédits d’impôt pour celui-ci, davantage de réglementation pour celui-là : on débat du dosage en laissant presque toujours la bouteille intacte.

Le Québec n’est pas son gouvernement

Voilà peut-être l’hérésie qu’il faudrait enfin prononcer : le Québec n’est pas le modèle québécois. Une nation n’est pas un taux marginal d’imposition. Une culture n’est pas une société d’État. La solidarité n’est pas synonyme de monopole public. Et remettre en question la manière dont Québec organise ses services ne signifie pas souhaiter la disparition du Québec.

Une société suffisamment sûre d’elle-même devrait être capable de distinguer ce qu’elle veut préserver de la manière dont elle s’y prend pour le préserver. On peut vouloir le quoi sans canoniser le comment. On peut croire au commun sans remettre chaque aspect de nos vies entre les mains du collectif. On peut défendre la langue, la nation, une certaine solidarité et des institutions communes tout en considérant que l’État québécois n’a pas vocation à devenir le tuteur légal permanent de huit millions d’adultes.

Et surtout, on peut aimer profondément le Québec sans considérer le formulaire TP-1 comme un document fondateur de la nation. Le modèle québécois devrait rester une hypothèse politique, un ensemble de mécanismes qu’on peut évaluer, critiquer, corriger ou abandonner lorsqu’ils fonctionnent mal. Nous en avons plutôt fait un catéchisme.

Il serait peut-être temps de recommencer à poser des questions pendant la messe.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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