Il existe, à mes yeux, un aspect du conservatisme dont on parle beaucoup trop peu aujourd’hui. Non pas le conservatisme comme programme électoral, ni comme collection de positions politiques, mais comme position philosophique devant le monde et devant le progrès.
Le progrès sous surveillance
Le conservateur n’est pas un réactionnaire. Il ne rêve pas de retourner dans un passé disparu. Il sait parfaitement que le progrès existe, qu’il est inévitable et, parfois, nécessaire. Les sociétés changent, les connaissances avancent, les techniques évoluent, les mœurs se transforment. Vouloir arrêter tout cela serait aussi absurde que de vouloir arrêter le vent. Le rôle du conservateur n’est donc pas de bloquer le progrès. Son rôle est de le surveiller.
Car il existe une question que toute société devrait être capable de poser : au nom du progrès, jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? L’histoire nous apprend que les hommes peuvent accomplir des choses admirables lorsqu’ils cherchent à améliorer leur condition. Mais elle nous apprend également qu’ils peuvent commettre des excès terribles lorsqu’ils deviennent convaincus de posséder la formule permettant de fabriquer un monde nouveau.
Quand l’utopie devient obligatoire
Je l’ai déjà écrit autrement : les hommes ne veulent alors plus simplement venir en aide aux victimes de la tragédie humaine. Ils commencent à vouloir abolir la tragédie elle-même. Et c’est précisément là que le danger commence. Car, pour abolir définitivement la pauvreté, l’injustice, l’inégalité, la souffrance ou les conflits, il faut bientôt transformer profondément la société. Puis transformer les institutions, les comportements, les mentalités et, éventuellement, l’homme lui-même. Lorsque l’utopie devient obligatoire, celui qui refuse d’y participer cesse rapidement d’être un contradicteur : il devient un obstacle.
Le XXe siècle devrait nous avoir appris à nous méfier des grandes idéologies prétendant posséder une explication totale de l’histoire et une méthode permettant de construire une société nouvelle. Nous avons, avec raison, abondamment étudié les crimes du nazisme et l’horreur symbolisée par la croix gammée. Mais nous devons également conserver la mémoire des millions de victimes des régimes communistes de Staline, de Mao et de Pol Pot, ainsi que des victimes d’autres expériences révolutionnaires. Le fait qu’une idéologie affirme poursuivre l’égalité, la justice ou l’émancipation ne protège nullement une société contre la tyrannie. Pourquoi serait-il moins déplacé de porter un chandail arborant la faucille et le marteau qu’un chandail arborant la croix gammée ? Les bonnes intentions ne constituent jamais une assurance contre l’horreur.
Réformer pour préserver l’essentiel
C’est justement ici que se trouve, selon moi, l’une des fonctions essentielles du conservatisme. Le conservateur transmet. Il regarde les institutions, les coutumes et les traditions et se demande pourquoi elles existent. Il cherche à comprendre ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et ce que plusieurs générations ont appris avant nous. Cela ne signifie pas que toutes les traditions sont bonnes. Cela signifie simplement qu’on ne détruit pas quelque chose uniquement parce qu’il est ancien. Et, inversement, on ne devrait pas considérer une idée comme bonne uniquement parce qu’elle est nouvelle.
Le conservateur écoute donc les propositions du progressiste. Il peut même les accepter. Il peut réformer profondément certaines institutions lorsqu’elles ne remplissent plus leur fonction. Mais, avant de démolir un mur, il veut savoir pourquoi nos ancêtres l’avaient construit. Voilà toute la différence entre conserver et immobiliser. Conserver ne signifie pas geler le temps. Conserver signifie parfois réformer afin de préserver l’essentiel.
Le conservateur se méfie particulièrement de l’ingénierie sociale. Il n’aime pas les grands plans prétendant reconstruire la société à partir de principes abstraits. Il se méfie de ceux qui parlent de refaire l’homme, de créer une société entièrement nouvelle ou d’effacer les structures héritées du passé. Car une société n’est pas une table rase. Elle ressemble davantage à une vieille maison vivante. Des générations l’ont construite, agrandie, réparée, parfois maladroitement. Certaines pièces doivent être rénovées. Certaines poutres doivent être remplacées. Il arrive même qu’une aile entière doive être reconstruite. Mais, avant de sortir la masse, il serait peut-être sage de vérifier quelles poutres soutiennent encore le toit.
Voilà pourquoi le conservateur n’est pas un réactionnaire. Il vit dans son époque. Il accompagne le changement. Il ne veut simplement pas confondre mouvement et progrès. Tout changement n’est pas nécessairement une amélioration, pas plus que toute tradition n’est nécessairement une sagesse.
La joie d’un monde imparfait
Il existe également quelque chose d’assez joyeux dans cette philosophie conservatrice. Le conservateur n’a pas besoin de porter le destin de l’humanité entière sur ses épaules. Il ne se réveille pas chaque matin avec l’obligation de reconstruire le monde. Il peut aimer son époque malgré ses imperfections. Il peut apprécier sa famille, ses amis, son village, son quartier, un bon repas, une conversation, une vieille chanson, une tradition familiale ou simplement le soleil d’un après-midi. Le conservateur reconnaît la part de tragédie du monde et l’accepte.
Il n’est pas nécessaire que chaque geste devienne une déclaration politique, que chaque maladresse devienne un scandale ou que chaque désaccord devienne une catastrophe morale. Cette disposition d’esprit me paraît particulièrement importante à une époque où l’indignation est devenue une forme de langage public. Le conservateur peut regarder les grandes paniques du moment avec une certaine tranquillité. Non parce qu’il croit que rien n’a d’importance, mais parce qu’il sait que l’histoire est longue.
Une invitation à l’humilité
Les modes passent, les certitudes intellectuelles passent, les idéologies passent, les empires passent et les tyrans passent. Et l’être humain demeure, avec ses qualités, ses défauts, ses passions, ses ambitions et ses contradictions.
C’est peut-être pour cette raison qu’une vieille phrase attribuée au roi Salomon conserve autant de puissance : « Rien de nouveau sous le soleil. » Ce n’est pas une invitation à l’immobilisme. C’est une invitation à l’humilité. Avant d’annoncer que nous allons enfin créer l’homme nouveau, abolir toutes les injustices ou reconstruire entièrement la société, peut-être les apôtres du progrès obligatoire devraient-ils regarder ce qui s’est passé avant eux. D’autres ont rêvé avant nous, d’autres ont promis avant nous et d’autres ont essayé avant nous.
Le conservateur ne répond pas nécessairement : « Non. » Il demande simplement : « Qu’allons-nous perdre en chemin ? » Et, parfois, cette simple question est exactement celle dont le progrès a besoin.
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