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#LaChute : le Canada décroche des États-Unis

Je suis généralement assez analytique et froid dans mes textes. J’aime les données, les comparaisons, les nuances et les arguments qui résistent à la vérification. Mais aujourd’hui, je vais faire une exception.

Aujourd’hui, il faut que je vous brasse un peu.

Parce que les deux rapports de l’Institut Fraser sur la performance économique du Canada, des États-Unis, de nos provinces et des États américains dressent un portrait qui devrait nous inquiéter beaucoup plus qu’il ne le fait actuellement. Les chiffres ne racontent pas l’histoire d’un pays temporairement ralenti par une mauvaise conjoncture. Ils racontent celle d’une économie qui, après avoir convergé avec les États-Unis pendant des années, a commencé à décrocher.

Et le plus dérangeant n’est pas seulement l’ampleur du décrochage. C’est notre tendance à chercher ailleurs les raisons de nos propres faiblesses.

Alors oui, aujourd’hui, je vais être un peu moins diplomate.

Un décrochage qui n’a rien d’inévitable

Le Canada aime se présenter comme une économie prospère, stable et enviable. Les deux rapports de l’Institut Fraser, réunis sous le titre Squandering the Canadian Century, viennent sérieusement ébranler ce récit. Leur constat est simple, mais difficile à contourner : le Canada ne s’est pas effondré du jour au lendemain. Il a décroché progressivement des États-Unis après avoir pourtant démontré, pendant plusieurs années, qu’il était capable de faire aussi bien, voire mieux.

Le chiffre le plus révélateur concerne le PIB réel par habitant. Entre 1999 et 2014, le Canada a connu une croissance de 19,9 %, contre 17,8 % aux États-Unis. Le Canada améliorait donc légèrement sa position relative. Puis la dynamique s’est inversée. Entre 2014 et 2024, le PIB réel par habitant n’a progressé que de 3,2 % au Canada, contre 20,1 % aux États-Unis.

Ce n’est pas une différence marginale. En 1999, le PIB par habitant canadien représentait environ 81,7 % de celui des États-Unis. En 2014, cette proportion atteignait même 83,1 %. En 2024, elle n’était plus que de 71,5 %. Le Canada n’a donc pas simplement grandi moins vite. Il a perdu du terrain après avoir connu une période de convergence.

Le même phénomène apparaît dans les revenus. Entre 2010 et 2024, le revenu d’emploi médian est passé de 32 580 $ à 37 361 $ au Canada, contre 38 706 $ à 46 024 $ aux États-Unis. L’écart est passé de 6 126 $ à 8 663 $. Autrement dit, même lorsqu’on regarde la situation du travailleur au revenu médian plutôt que celle de l’économie dans son ensemble, le décrochage est manifeste.

Mais le chiffre le plus inquiétant est probablement celui de l’investissement. Entre 2007 et 2024, l’investissement des entreprises par travailleur a diminué de 4,9 % au Canada, alors qu’il a augmenté de 57,9 % aux États-Unis. En 2007, le Canada investissait environ 90 cents pour chaque dollar investi par travailleur aux États-Unis. En 2024, il n’en investissait plus que 54 cents.

C’est ici que se trouve le véritable problème canadien. Une économie ne devient pas plus productive par décret. Elle le devient lorsque les travailleurs disposent de davantage de capital, de technologies, de machines, de logiciels et d’infrastructures productives. Or, le Canada investit moins dans ce qui permet précisément aux travailleurs de produire davantage.

Le problème est canadien, pas simplement québécois ou albertain

Le second rapport de l’Institut Fraser rend le diagnostic encore plus difficile à esquiver. Si le problème était limité à Montréal, à Québec, à Toronto ou à quelques provinces moins performantes, il serait possible de présenter le retard canadien comme une anomalie régionale. Ce n’est pas ce que montrent les données.

Le rapport compare les dix provinces canadiennes aux cinquante États américains. Le résultat est brutal : la faiblesse canadienne est généralisée.

En 2024, les dix provinces canadiennes se retrouvent au bas du classement pour le revenu d’emploi médian. Même l’Alberta, souvent présentée comme l’exception canadienne, n’échappe pas au phénomène. Son PIB par habitant n’a augmenté que de 6 741 $ entre 1999 et 2024, ce qui la place au 59e rang parmi les 60 provinces et États comparés pour la croissance de cet indicateur.

La comparaison de la productivité est encore plus révélatrice. Entre 2007 et 2024, la croissance médiane de la productivité des provinces canadiennes n’a été que de 11,3 %, contre 28,4 % pour les États américains. Le Québec est pratiquement au bas du classement, avec une croissance de seulement 2,8 %, tandis que l’Île-du-Prince-Édouard affiche même une baisse de 20,4 %.

Le phénomène ne peut donc pas être expliqué uniquement par les ressources naturelles, la géographie ou la dépendance au pétrole. Les États américains producteurs d’énergie ont généralement connu de meilleurs résultats que les provinces canadiennes comparables. Même les États des Grands Lacs ont dépassé l’Ontario et le Québec.

Le diagnostic devient alors beaucoup plus structurel : le Canada souffre d’un problème de capacité productive.

La donnée la plus importante demeure la productivité du travail. Entre 1999 et 2025, la productivité a progressé de seulement 26,7 % au Canada, contre 67,9 % aux États-Unis. Une économie qui augmente beaucoup moins sa production par heure travaillée finit nécessairement par offrir moins de revenus, moins de croissance et moins de marge de manœuvre fiscale.

#LaChute n’est pas une fatalité, mais elle est déjà mesurable

Les deux rapports ne démontrent pas qu’une seule politique ou qu’un seul gouvernement est responsable du décrochage canadien. Ils démontrent quelque chose de plus fondamental : le Canada a perdu de l’élan dans l’accumulation de capital et dans l’amélioration de sa productivité.

Le point de rupture autour de 2014 est particulièrement important. Avant cette période, le Canada pouvait encore rivaliser avec les États-Unis sur plusieurs indicateurs. Après 2014, l’écart s’est creusé sur presque tous les fronts : PIB par habitant, revenus, investissement et productivité.

Il faut donc avoir le courage de regarder la réalité en face. Le Canada et le Québec doivent assumer leurs responsabilités en matière de développement économique. Une économie ne peut pas constamment expliquer ses propres contre-performances par des facteurs extérieurs, la conjoncture internationale ou le prochain bouc émissaire disponible.

Et surtout, il faudra cesser de tout mettre sur le dos de celui qui met un peu trop de poudre orange.

Les politiques américaines peuvent évidemment avoir des effets importants sur le Canada. Mais elles n’expliquent pas pourquoi notre investissement par travailleur s’est effondré par rapport à celui des États-Unis, pourquoi les gains de productivité sont environ deux fois et demie plus élevés aux États-Unis ou pourquoi pratiquement toutes nos provinces accusent un retard face aux États américains.

Le problème est aussi chez nous.

Le Canada doit créer un environnement qui favorise l’investissement, la production, l’innovation et la croissance des entreprises, plutôt que de les freiner. Le Québec doit faire le même examen de conscience. Cela signifie s’intéresser sérieusement à la productivité, au capital privé, à la réglementation, à la fiscalité, à l’investissement et à la capacité de nos entreprises à croître.

Pendant que les États-Unis accumulent du capital et augmentent leur productivité, le Canada accumule surtout du retard.

#LaChute n’est donc pas le résultat d’une seule décision ni d’un seul acteur. C’est le résultat d’un problème que nous devons enfin avoir le courage de nous attribuer en partie. Avant de chercher le prochain responsable à l’extérieur, le Canada et le Québec devraient commencer par se demander ce qu’ils peuvent changer chez eux.

Sources

Grady Munro, Jake Fuss et Joel Emes. Squandering the Canadian Century Part 1: Comparing Economic Performance in Canada and the United States. Vancouver : Fraser Institute, 1er septembre 2026. Consulter l’étude.

Jake Fuss, Grady Munro et Joel Emes. Squandering the Canadian Century Part 2: Comparing Economic Performance in Canadian Provinces and US States. Vancouver : Fraser Institute, 8 octobre 2026. Consulter la présentation de l’étude.

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