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Le Québec est-il socialiste ? Remettons les mots et l’État à leur place

À écouter certains militants de la gauche woke ou SJW, l’« extrême droite » commence dès qu’on souhaite conserver davantage de son revenu ou introduire de la concurrence dans un service public. Cette inflation verbale confond le libéralisme économique, le conservatisme culturel et l’autoritarisme. Pourtant, défendre la propriété privée et limiter le pouvoir politique peuvent précisément servir à protéger les libertés individuelles. Encore faut-il examiner les institutions plutôt que distribuer des certificats de fréquentabilité.

Le socialisme dépasse la redistribution

Au sens économique, le socialisme vise un contrôle social prépondérant des moyens de production, sous des formes étatiques, collectives ou autogestionnaires. Il existe donc plusieurs socialismes, dont certains préservent des marchés. La social-démocratie contemporaine maintient plutôt une économie largement privée, accompagnée de redistribution et de services publics. Une allocation familiale ou un hôpital public ne suffisent pas à transformer tout un système économique en socialisme.

Cette distinction compte aussi pour un libéral : la coopération volontaire appartient pleinement à une société libre. Une coopérative, une mutuelle ou une association d’entraide ne deviennent pas suspectes parce qu’elles organisent une action collective. La question décisive concerne les droits de chacun, les conditions de participation et la possibilité de se retirer. L’individualisme libéral protège la liberté de s’associer autant que celle de refuser.

Le communisme et son immunité historique

Dans la tradition marxiste, le communisme achevé désigne une société sans classes et sans appareil étatique coercitif. Marx distingue des phases ; Lénine associe le socialisme à la phase inférieure de la société communiste. Cette filiation ne résume pas toutes les traditions socialistes. Elle permet toutefois de comprendre pourquoi certains militants répondent aux expériences historiques en affirmant qu’elles n’ont jamais constitué du « vrai communisme ».

La distinction entre un idéal et sa réalisation est légitime. Elle devient commode lorsqu’elle soustrait les moyens employés à tout examen critique. La Constitution soviétique de 1936 consacrait la propriété socialiste, la planification et le rôle dirigeant du Parti communiste. Ces institutions doivent être jugées sur leurs effets, même si l’horizon promis restait inaccessible. Le dépérissement de l’État possède décidément une période d’essai remarquablement extensible.

Le Québec : une social-démocratie interventionniste

Le Québec demeure une économie mixte. Selon le Bilan de la fiscalité au Québec, édition 2026, la pression fiscale atteignait 38,6 % du PIB en 2024, contre 33,4 % dans le reste du Canada et 43,5 % en France. Ces données comparables comprennent les prélèvements des différentes administrations et des régimes de pensions. Elles mesurent un poids fiscal, sans constituer une échelle graduée du socialisme.

Notre modèle hérite notamment de la Révolution tranquille et de la nationalisation de l’électricité en 1963. Reconnaître les objectifs d’émancipation de cette époque n’oblige pas à sanctifier chaque monopole ou programme ultérieur. Une institution doit pouvoir être réévaluée selon son efficacité, ses coûts et les libertés qu’elle restreint. L’ancienneté d’une intervention ne lui procure aucun brevet de nécessité. Un héritage politique mérite un examen, pas une génuflexion.

« Prendre soin de nous » ne suffit pas

L’État-providence présente ses interventions sous le signe de la protection. Le regard libéral et libertarien demande aussi qui décide, qui paie et quelle marge de refus subsiste. L’impôt repose sur une obligation légale ; les sommes prélevées correspondent à des usages auxquels les particuliers renoncent. Cela ne tranche pas automatiquement la légitimité de chaque dépense, mais impose d’en justifier la nécessité, la proportionnalité et les résultats. Une majorité électorale peut autoriser un programme ; elle ne rend pas superflue la protection des droits de ceux qui le financent.

L’autonomie doit donc rester un critère central de la politique sociale. Une aide peut permettre de traverser une difficulté ; la récupération des prestations peut aussi réduire fortement le gain financier d’une hausse du revenu. Il faut examiner ces incitations concrètes. Financer l’accès à un service n’exige d’ailleurs pas toujours d’en confier toute la production à l’État. La bienveillance proclamée ne dispense personne de rendre des comptes.

La connaissance ne se nationalise pas

L’argument libéral ne suppose pas des entrepreneurs infaillibles. Il part aussi des limites de la connaissance humaine. Dans The Use of Knowledge in Society, Hayek souligne que les informations utiles sont dispersées parmi les individus et que les prix contribuent à leur coordination. Un ministère ne possède pas spontanément toutes les connaissances locales des consommateurs et des producteurs. La bonne intention ne remplace ni l’information ni l’apprentissage.

La concurrence permet de comparer des solutions, tandis que les profits et les pertes fournissent des indications sur leur viabilité. Les monopoles privés, les asymétries d’information et les externalités existent ; toute correction doit également être évaluée. Un monopole administratif réduit lui aussi les possibilités de comparaison et de départ. Pour un libéral, ouvrir l’entrée à de nouveaux fournisseurs, protéger les contrats et sanctionner la fraude constituent donc des priorités. Promettre de mieux gérer la centralisation ne résout pas toutes ses faiblesses.

Le capitalisme de connivence aime l’État généreux

Le crony capitalism, ou capitalisme de connivence, désigne les avantages obtenus par la proximité du pouvoir plutôt que par une concurrence loyale. La théorie des choix publics invite précisément à examiner les incitations des acteurs politiques avec la même attention que celles des acteurs économiques. Élus, administrations et groupes organisés ont eux aussi des intérêts. Un changement de secteur ne transforme pas magiquement des êtres humains en arbitres désintéressés.

Une subvention ne démontre pas automatiquement un favoritisme. Elle doit néanmoins être évaluée en considérant ses bénéficiaires, son coût et les investissements qu’auraient permis les ressources mobilisées ailleurs. Je préfère des règles générales, moins de barrières à l’entrée et un traitement fiscal moins discrétionnaire aux concours de proximité ministérielle. Défendre le marché implique aussi de refuser les privilèges patronaux. Certains réclament surtout un État mince pour leurs impôts et obèse pour leurs projets.

La France et la liberté de transmettre

L’héritage illustre une différence entre les modèles français et québécois. En France, un enfant bénéficie généralement d’un abattement de 100 000 euros dans la succession de chaque parent, sous réserve notamment des donations antérieures ; le conjoint survivant est exonéré de droits de succession. Au Québec, la valeur des biens hérités n’est généralement pas imposable pour l’héritier, mais le décès peut entraîner une imposition de certains gains en capital, avec des exemptions ou des reports.

L’égalité des chances constitue un argument en faveur de la taxation successorale. La perspective libérale oblige également à considérer la liberté du propriétaire : épargner peut servir à transmettre, pas seulement à consommer. Que l’héritier n’ait pas produit cette richesse ne suffit pas à supprimer les droits de celui qui souhaite la lui laisser. Toute redistribution doit être mise en balance avec cette liberté et ses effets sur l’épargne et l’investissement.

Mesurer la direction plutôt qu’annoncer l’apocalypse

Le Québec tend-il vers le socialisme ? Il présente des secteurs fortement socialisés et des habitudes interventionnistes, sans que cela démontre une collectivisation générale en progression constante. Le Bilan constate même un recul de la pression fiscale entre 2023 et 2024. Pour établir une tendance, il faut examiner séparément la propriété, le contrôle des décisions, le financement et les libertés politiques. La propriété peut rester juridiquement privée alors que les décisions sont fortement dirigées : il faut alors parler précisément de dirigisme. Une hausse d’impôt et l’abolition du pluralisme ne décrivent pas le même phénomène.

On peut donc contester fermement notre modèle sans confondre le Québec avec l’URSS ou la Corée du Nord. De même, assimiler Javier Milei à Franco ou à Mussolini réclame davantage qu’une aversion pour ses idées économiques. Mon critère reste la protection des droits individuels, de la propriété et des échanges volontaires. Une société solidaire n’a pas besoin d’une procuration générale sur nos vies. L’État peut commencer par nous traiter en adultes.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, connu sous le pseudonyme @LeBlondModere sur X, est rédacteur en chef de Pilule Rouge, cofondateur du balado Les Trois Afueras et collaborateur du podcast Le Bastion (anciennement Ian & Frank). Titulaire d’une degré en politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, il nourrit un intérêt marqué pour la géopolitique, les relations internationales, l’économie politique, les rapports de force et les différentes manifestations du pouvoir. Libéral classique, libertarien et indépendantiste québécois, il défend une conception de la société fondée sur la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, la propriété privée et la limitation du pouvoir de l’État. Nourrie notamment par les travaux de Friedrich Hayek, de Frédéric Bastiat et des penseurs de la tradition libérale, sa réflexion s'articule autour des rapports entre l'individu, les institutions et le pouvoir politique. À travers ses chroniques, il s’attaque aux contradictions du modèle québécois, aux dérives de l’interventionnisme et aux idées reçues qui traversent le débat public. Son approche conjugue analyse politique, profondeur historique, esprit critique et une irrévérence assumée, avec une conviction fondamentale : aucune autorité ne devrait être soustraite à l’examen critique, surtout lorsqu’elle prétend agir pour notre bien.

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