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Ingérence électorale : Washington réclame le monopole

À une semaine des élections américaines du 3 novembre, Washington a trouvé un voisin à surveiller : le Canada. Le 21 octobre, l’ambassade américaine a accusé des responsables canadiens de chercher à influencer la politique américaine. Dans son viseur : les contre-tarifs défendus par Mélanie Joly, la publicité ontarienne contre le protectionnisme et les activités partisanes d’Anthony Housefather en Floride.

Le 23 octobre, Mark Carney a de nouveau qualifié ces accusations de « sans fondement », tout en critiquant le rôle de l’ambassadeur Pete Hoekstra. Le même jour, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient « toutes les cartes » dans les négociations commerciales.

Voilà une entrée en matière plus éclairante que les sermons sur la pureté électorale. La souveraineté figure dans le communiqué; le rapport de force se trouve dans la négociation.

Influencer, faire pression, s’ingérer

Rencontrer des élus américains, défendre les entreprises canadiennes et tenter de modifier une politique commerciale relèvent normalement de la diplomatie. Appuyer une campagne électorale exige un examen différent. Mélanger ces gestes sous une même accusation permet surtout d’éviter les distinctions qui dérangent.

Le droit américain est plus précis que la rhétorique de l’ambassade. La Commission électorale fédérale explique que certains services bénévoles non rémunérés de ressortissants étrangers peuvent être permis, tandis que leurs contributions électorales et leur participation aux décisions d’une campagne sont interdites, sous réserve notamment du statut de résident permanent.

Cela n’innocente personne par décret. Il faut vérifier les activités, le financement, les responsabilités et l’existence éventuelle d’un mandat gouvernemental. Mais une nationalité canadienne et une préférence politique ne constituent pas, ensemble, la preuve d’une opération pilotée par Ottawa.

L’ambassade, interrogée par Le Journal de Montréal le 21 octobre, n’avait pas précisé si les gestes reprochés constituaient des infractions ni si des enquêtes avaient été ouvertes. Une fiche diplomatique n’est toujours pas un jugement.

Washington connaît la maison

Le politologue Dov H. Levin recense, dans sa base comparative couvrant les années 1946 à 2000, 81 interventions électorales américaines contre 36 soviétiques ou russes. Ce relevé ne classe pas tous les pays pour toutes les époques. Il suffit néanmoins à établir que Washington possède autre chose qu’une connaissance théorique du métier.

Les archives du département d’État documentent l’aide clandestine aux organisations politiques italiennes à partir de 1948, ainsi que le financement de la campagne d’Eduardo Frei au Chili en 1964 et les opérations contre l’élection de Salvador Allende en 1970. Le donneur de leçons a lui-même conservé les pièces au dossier.

Ces interventions électorales doivent être distinguées des coups d’État et des invasions. Confondre les catégories affaiblit la critique. Mais Washington peut difficilement jouer les vierges effarouchées devant Doug Ford sans que son curriculum vitæ tombe de la poche.

Ce passé ne prouve aucune innocence canadienne. Il interdit simplement de recevoir la leçon américaine comme une révélation morale.

Ottawa n’est pas devenu irréprochable

Le Canada possède son propre dossier d’imprévoyance. Dans son rapport final de janvier 2025, la commission Hogue relevait des lenteurs et des lacunes dans la circulation de l’information. Elle n’avait toutefois trouvé aucune preuve qu’un acteur étranger ait modifié le résultat global des élections de 2019 et de 2021.

Être vulnérable chez soi n’empêche pas de chercher à influencer ailleurs. L’incompétence défensive ne confère aucune immunité diplomatique.

Le 25 septembre, Le Journal rapportait qu’Ottawa avait averti Québec d’un risque d’ingérence américaine dans les élections québécoises. Washington démentait. Cet avertissement ne démontre ni qu’une opération a été réalisée ni qu’elle relevait de la Maison-Blanche. La rigueur doit survivre à nos préférences politiques.

Quand les tarifs deviennent électoraux

Le développement le plus révélateur est commercial. Le 23 octobre, Washington a annoncé des exemptions visant certains produits canadiens, avec entrée en vigueur prévue le 30 octobre. L’allégement reste sélectif : d’autres produits seront ajoutés à la liste tarifaire.

La sénatrice républicaine du Maine Susan Collins revendique ces exemptions après ses démarches auprès de l’administration. Son argument : certains équipements et emballages canadiens sont indispensables aux producteurs de son État et difficilement remplaçables sans dépenses importantes.

Le 25 octobre, le Washington Post décrivait aussi les difficultés électorales des républicains de plusieurs États frontaliers touchés par ces tarifs.

Voilà les coûts intérieurs de la guerre commerciale. Les entreprises américaines touchées demandent des comptes à leurs élus; ceux-ci cherchent à obtenir des concessions. Ottawa n’a pas besoin d’être aux commandes de chaque mécontentement pour que les politiques de Trump deviennent un enjeu électoral.

On peut donc voir dans l’accusation d’ingérence un avantage politique pour Washington : attribuer au voisin une partie du malaise provoqué par ses propres décisions.

La souveraineté exige des moyens

Une lecture réaliste observe d’abord la distribution de la puissance. Aucune autorité supérieure ne garantit uniformément la sécurité des États. Leurs capacités, leurs dépendances et leurs alliances délimitent leur liberté d’action. Un allié demeure un État poursuivant ses intérêts.

Le hard power comprend la coercition économique et militaire. Dans ce dossier, l’accès au marché américain constitue le levier immédiat. L’interdépendance donne aussi des moyens au Canada, comme le montre le cas du Maine, mais elle demeure profondément asymétrique.

L’accusation peut ainsi servir à discipliner les démarches canadiennes auprès des élus, des entreprises et du public américains. Son utilité politique n’exige pas nécessairement qu’elle débouche sur une poursuite. Elle peut simplement augmenter le prix de la contestation.

Ottawa doit répondre avec des faits et construire des solutions de rechange : commerce intérieur plus libre, débouchés diversifiés, infrastructures permettant réellement d’exporter et renseignement mieux coordonné. Les représailles tarifaires méritent aussi un calcul rigoureux : nos importateurs et consommateurs peuvent en payer une partie.

On ne corrige pas une dépendance stratégique à coups de conférences de presse. Il faut pouvoir produire, transporter, vendre ailleurs et absorber les chocs.

Washington a le droit de protéger ses élections. Il n’a obtenu ni le monopole de l’influence ni celui de la vertu. Et Ottawa gagnerait à préparer sa résistance avec autre chose qu’un sentiment de supériorité morale.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, connu sous le pseudonyme @LeBlondModere sur X, est rédacteur en chef de Pilule Rouge, cofondateur du balado Les Trois Afueras et collaborateur du podcast Le Bastion (anciennement Ian & Frank). Titulaire d’une degré en politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, il nourrit un intérêt marqué pour la géopolitique, les relations internationales, l’économie politique, les rapports de force et les différentes manifestations du pouvoir. Libéral classique, libertarien et indépendantiste québécois, il défend une conception de la société fondée sur la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, la propriété privée et la limitation du pouvoir de l’État. Nourrie notamment par les travaux de Friedrich Hayek, de Frédéric Bastiat et des penseurs de la tradition libérale, sa réflexion s'articule autour des rapports entre l'individu, les institutions et le pouvoir politique. À travers ses chroniques, il s’attaque aux contradictions du modèle québécois, aux dérives de l’interventionnisme et aux idées reçues qui traversent le débat public. Son approche conjugue analyse politique, profondeur historique, esprit critique et une irrévérence assumée, avec une conviction fondamentale : aucune autorité ne devrait être soustraite à l’examen critique, surtout lorsqu’elle prétend agir pour notre bien.

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