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Franchir le Rubicon : pour un conservatisme québécois capable de penser la nation québécoise

Franchir le Rubicon, c’est poser un geste sans retour. César l’a fait après des années de campagnes qui avaient aguerri ses troupes, et non sur un coup de tête. Cette nuance résume ma position : une décision historique ne s’improvise pas. Elle se prépare.

Je n’ai pas toujours eu un faible pour l’indépendance. Non par crainte, mais par logique. Depuis sa création, le mouvement souverainiste, principalement incarné par le Parti québécois, traîne trois boulets à mes yeux : sa proximité historique avec les syndicats, son manque de discipline budgétaire et cette tendance au tout-à-l’État qui caractérise une partie de ses troupes. Ces réflexes m’ont longtemps tenu à distance du mouvement, sans pour autant me pousser à enfiler des boxers à la feuille d’érable et à vouer un culte au fédéralisme canadien.

Il y a un an, j’avais d’ailleurs écrit un texte sur le sujet, dans lequel j’exposais déjà mes réserves et les contradictions que je percevais au sein du mouvement souverainiste. Mon scepticisme n’était pas un acte de foi fédéraliste, encore moins un attachement sentimental au statu quo constitutionnel. Il découlait plutôt d’une conviction : on ne peut pas dissocier sérieusement la question nationale du modèle économique, de la gestion des finances publiques et de la conception du rôle de l’État que l’on souhaite défendre.

À mes yeux, l’indépendance ne saurait constituer une fin en soi, encore moins un passe-droit permettant d’éviter les questions difficiles sur la gouvernance, la prospérité et la responsabilité politique.

Je privilégie la rigueur budgétaire, la liberté individuelle et la solidité des institutions, et je me méfie des discours politiques qui contournent les chiffres, peu importe le parti.

Ce qui m’a toujours retenu, ce n’est pas le Canada, mais le Québec lui-même. Sa passivité érigée en tempérament national, son nihilisme déguisé en lucidité, sa résignation qui se réfugie derrière les éternels « à quoi bon » et « qui aurait fait mieux » lorsqu’un projet échoue ou qu’un résultat est négatif.

Je ne l’écris ni par mépris ni par dépit, mais par conviction : on ne bâtit pas un pays en cultivant le doute sur sa propre capacité d’agir.

Je m’exprime ici à titre individuel, tout en étant membre du Parti conservateur du Québec. Je ne suis motivé ni par l’opportunisme ni par le reniement de mes convictions. La prospérité du Québec dépend de ses conditions politiques, économiques et institutionnelles.

Être conservateur, c’est prendre au sérieux la responsabilité budgétaire, la liberté économique, la continuité nationale et la capacité d’une société à décider de son propre avenir. Ces principes ne commandent pas automatiquement l’indépendance, mais ils ne l’excluent pas non plus.

Le poids des finances publiques et les limites du statu quo

Le Québec affiche la deuxième dette nette en proportion du PIB parmi les provinces canadiennes (38,8 %), et ce ratio devrait demeurer près de 39 % jusqu’en 2028. S&P a abaissé sa cote de crédit à A+ en raison de déficits récurrents.

Québec prévoit emprunter 26,2 milliards de dollars pour l’exercice en cours. La péréquation a rapporté 13,6 milliards de dollars au dernier exercice, soit environ la moitié de l’enveloppe nationale de 26,2 milliards.

Bien que le déficit prévu de 13,6 milliards de dollars en mars 2025 ait été ramené à 7,2 milliards, ces chiffres demeurent préoccupants.

Un souverainiste qui les ignore s’égare. Un fédéraliste qui les regarde et conclut que tout va bien est aveugle.

Je demeure sceptique quant à la possibilité de réaliser l’indépendance tout en maintenant les programmes et services existants dans les conditions financières actuelles.

Le Canada de Carney : un nouveau visage, mais quel changement de cap ?

Reste le Canada.

La réélection des libéraux en 2025 s’explique, à mon avis, principalement par l’effet de halo entourant Mark Carney.

Je décrirais l’élection fédérale de 2025 comme une lutte entre deux perceptions : d’un côté, Mark Carney, le « technocrate au beau CV », ancien gouverneur de deux banques centrales et économiste chevronné, incarnant la compétence, le savoir et la stabilité; de l’autre, Pierre Poilievre, présenté comme un « vulgaire politicien de carrière ».

Les conservateurs, qui menaient pourtant largement en janvier, ont finalement été devancés par les libéraux.

La crise tarifaire provoquée par Trump a recentré l’élection sur la souveraineté économique et l’expérience internationale. En supprimant la taxe carbone applicable aux consommateurs, Carney a également privé Poilievre de l’un de ses principaux arguments électoraux.

Dans ce contexte menaçant, plusieurs Canadiens ont vu en Carney un sauveur capable de les protéger de l’« agent orange ».

Mais changer de visage, ce n’est pas changer de cap.

Je suis tanné du « Ottawa knows best » des libéraux fédéraux, cette certitude que la capitale fédérale sait mieux que les provinces ce qui est bon pour elles.

Onze années de gouvernance libérale, un internationalisme débridé, l’héritage postnational de Trudeau et cette obsession pour la repentance envers les peuples autochtones, qui va des excuses pour les terres non cédées jusqu’à l’autoflagellation collective, alimentent mes doutes.

Cela ne signifie pas que je m’oppose à leur émancipation économique et sociale, ni à la protection de leurs terres et de leurs droits de propriété. Ces objectifs peuvent parfaitement s’inscrire dans une perspective libérale classique.

Reconnaître les injustices historiques et favoriser l’émancipation des peuples autochtones n’exige pas l’adoption de politiques de repentance permanentes. On peut défendre leurs droits, leur prospérité et leur autonomie sans entretenir une culpabilité historique collective.

Le souverainisme de PSPP : une destination assumée, mais un chemin incertain

J’ai observé Paul St-Pierre Plamondon avec intérêt, même s’il fait face à des vents contraires.

Il a eu le courage de maintenir le cap malgré une opinion publique réticente, tout en envisageant de reporter le référendum après le départ de Donald Trump en 2029.

Cet argument me semble discutable, mais réaliste lorsqu’on tient compte de la « matanterie » qui suit encore assidûment les médias traditionnels.

On peut contester sa destination. On ne peut pas lui reprocher de cacher celle-ci.

Soyons toutefois rigoureux des deux côtés.

Le PQ a obtenu 60 sièges avec 28 % des voix, tandis que le Oui plafonne à 29 % selon un sondage récent.

Une victoire électorale n’est pas une victoire référendaire. Gagner le droit de gouverner ne donne pas un chèque en blanc pour changer le statut constitutionnel du Québec.

Je suis un conservateur fiscal et un libéral classique, avec un certain conservatisme social et institutionnel que j’assume pleinement.

Je peux travailler avec les conservateurs de l’Ouest, même si je ne partage pas toutes leurs positions. Je suis davantage conservateur que nationaliste, et mon rapprochement avec le Oui est raisonné, non fervent.

La droite canadienne : une coalition qui peine à cohabiter

Une question demeure entière depuis quelque temps : pourquoi les conservateurs gagnent-ils des élections provinciales, mais échouent-ils à s’imposer au fédéral ?

En 2025, ils ont obtenu 41,3 % des voix, mais n’ont remporté que 144 sièges sur 338, contre 169 pour les libéraux. Leur chef a même perdu son propre siège dans la banlieue d’Ottawa.

Les défections ultérieures ont permis à Carney de se constituer une majorité parlementaire que je trouve difficile à accepter politiquement, bien qu’elle respecte les règles du système de Westminster.

Le problème semble davantage résider dans l’incapacité des différentes factions conservatrices à cohabiter que dans une simple question d’ego ou de leadership.

Selon Shawn Whatley, du Macdonald-Laurier Institute, la droite canadienne est une coalition hétéroclite comprenant des libéraux classiques, des libertariens, des conservateurs sociaux, des monarchistes, des populistes des Prairies et des tories.

Vouloir la réduire à un tissu idéologiquement pur reviendrait à la déchirer.

Les nationalistes québécois modérés du Beau risque de René Lévesque faisaient également partie de la coalition de Brian Mulroney.

Imposer une orthodoxie à cette coalition, c’est scier la branche sur laquelle on est assis et se condamner à rester dans l’opposition pour l’éternité.

L’unité ne suppose pas l’uniformité. Elle exige aussi une volonté commune de gouverner.

L’orthodoxie ne vient toutefois pas d’un seul côté.

Je suis fatigué d’entendre certains commentateurs de Montréal et de Toronto affirmer que seul le Red Toryism, incarné par des politiciens comme Doug Ford ou Tim Houston, devrait être acceptable au Canada.

Je peux me rallier à ces derniers pour gagner des élections, mais je refuse qu’ils représentent la seule forme de conservatisme jugée acceptable par les Chantal Hébert, Andrew Coyne ou le magnifique Kory Teneycke de ce monde.

La cohabitation doit être réciproque.

Ford et Houston ont publiquement pris leurs distances avec le chef conservateur fédéral après sa défaite en 2025.

Je pense qu’un politicien doit comprendre son électorat et savoir en lire les aspirations pour être élu. Or, je distingue difficilement la gouvernance de l’Ontario et de la Nouvelle-Écosse, sous ces deux dirigeants, de celle du gouvernement libéral de Mark Carney.

Tous me semblent privilégier leur propre base électorale au détriment d’un projet politique plus large.

Éric Duhaime et le retour du conservatisme à l’Assemblée nationale

Cette règle vaut aussi chez nous, et c’est là qu’Éric Duhaime devient intéressant.

Le PCQ a fait élire 19 députés, une première pour un parti conservateur à l’Assemblée nationale depuis 1935.

Le parti a mûri.

En 2022, il n’avait remporté aucun siège malgré ses 12,9 % des voix. Ce résultat s’expliquait notamment par un vote de protestation contre la gestion de la pandémie, auquel s’ajoutait l’appui de conservateurs fiscaux et de libéraux classiques exaspérés par la CAQ.

Cette fois, le PCQ a obtenu 20,7 % des suffrages.

Selon Thomas Gareau-Paquette et Jean-François Daoust, dans leur étude sur la géographie politique de l’opinion publique québécoise, la région de Québec se distingue du reste de la province par un profil politique particulier : elle est plus à droite sur le plan économique et moins favorable à l’indépendance, sans être pour autant plus conservatrice sur le plan culturel.

Les auteurs montrent que ces différences persistent même après avoir tenu compte de plusieurs caractéristiques sociodémographiques et qu’elles résistent à différentes délimitations géographiques de la région.

À l’inverse, Chaudière-Appalaches se démarque par des attitudes plus conservatrices sur les plans économique et culturel, tandis que Lanaudière et les Laurentides affichent un conservatisme culturel plus marqué et un soutien plus élevé à l’indépendance.

Ces résultats, fondés sur des données de 2019 et de 2021, illustrent que les préférences économiques, les valeurs culturelles et les positions constitutionnelles ne se superposent pas nécessairement d’une région à l’autre.

Le fusionnisme : unir les différentes sensibilités de la droite québécoise

Le Québec a besoin de ce fusionnisme, une idée empruntée au conservatisme américain qui conjugue liberté économique, conservatisme culturel et souveraineté ou autonomie nationale.

Duhaime, à mon avis, possède déjà plusieurs pièces du puzzle.

Il promet un retour à l’équilibre budgétaire en quatre ans et une réduction historique du fardeau fiscal.

Sa constitution québécoise affirmerait la primauté du droit québécois, le français comme langue officielle et commune, ainsi que la laïcité. Il souhaite également rapatrier l’ensemble des pouvoirs en immigration et durcir le test des valeurs.

Sa ligne politique est claire : non à la séparation, oui à l’autonomie.

Duhaime critique PSPP pour son obsession actuelle du référendum. Il craint qu’un troisième référendum perdu affaiblisse le Québec.

Cependant, les deux hommes s’accordent sur un diagnostic initial : le statu quo n’est plus possible.

Duhaime souhaite s’allier aux Albertains pour renforcer sa position face à Ottawa.

En Alberta, les résultats sont révélateurs : si 75 % des répondants rejettent l’idée d’un « référendum sur le référendum », une majorité appuie néanmoins un contrôle accru de l’immigration.

En revanche, plusieurs réformes constitutionnelles proposées, notamment le droit de retrait sans perte de financement fédéral, sont rejetées.

Le débat albertain ne se résume donc pas à l’indépendance : il porte aussi sur le partage des pouvoirs et les règles du fédéralisme canadien.

Duhaime peut-il contribuer au fusionnisme ?

Il est peu probable qu’il soutienne publiquement la souveraineté. Cependant, l’enjeu n’est pas de le convaincre d’appuyer le Oui, mais de déterminer si la droite québécoise peut élaborer un projet commun fondé sur la liberté, l’identité et l’autonomie, suffisamment large pour rassembler ses électeurs fédéralistes et souverainistes.

Une coalition n’exige pas que chacun renonce à ses convictions. Elle exige que les divergences constitutionnelles ne bloquent pas la coopération là où des intérêts communs existent.

Les conditions d’une indépendance viable

Voici mes exigences.

Une personne en bonne santé résiste généralement mieux à la grippe qu’une personne fragilisée.

Une nation fonctionne de manière semblable : ses institutions, ses finances et sa capacité de production déterminent sa résilience face aux chocs.

Si le Oui l’emportait, la transition entraînerait inévitablement des bouleversements. Le Québec doit être prêt à y faire face.

La volonté politique ne suffit pas. Il faut se préparer.

1. Des finances publiques assainies

Un État qui négocie son avenir politique en position de faiblesse négocie à genoux.

La souveraineté ne dispense pas de la discipline budgétaire. Elle la rend, au contraire, encore plus nécessaire.

2. Un changement de culture

Moins de fatalisme, plus d’initiative.

Plus de productivité, de reddition de comptes et de solidarité.

On ne peut pas réclamer davantage de contrôle sur son destin sans assumer les responsabilités qui l’accompagnent.

L’autonomie se mesure à la capacité d’agir, et non seulement aux pouvoirs revendiqués.

3. Des chocs anticipés et clairement définis

Avant un éventuel référendum, il est crucial d’aborder les questions relatives à la monnaie, au partage des actifs et de la dette fédérale, à la citoyenneté, à la défense et au commerce.

Un plan crédible doit exposer ses hypothèses, reconnaître les incertitudes et expliquer les arbitrages nécessaires.

L’honnêteté sur les coûts est essentielle pour établir la confiance. Elle ne constitue pas un argument contre l’indépendance.

Je sais que cette position ne satisfera pas tout le monde.

Aux nationalistes convaincus qui diront que j’en demande trop, je réponds que c’est exactement ce qu’on doit exiger de quiconque souhaite bâtir quelque chose de durable.

Un Oui préparé vaut mieux qu’un Oui improvisé. Une indépendance viable vaut mieux qu’une indépendance proclamée sans en avoir mesuré les conséquences.

Conservateur avant d’être nationaliste

Je suis conservateur avant d’être nationaliste.

Ma priorité est de faire avancer les idées conservatrices et libérales classiques que je juge pertinentes dans le débat public quotidien : responsabilité budgétaire, liberté économique, primauté du droit, responsabilité individuelle et institutions solides.

Je suis engagé politiquement et philosophiquement pour faire progresser ces idées.

Je les partage et en discute dans ce média, tout en rédigeant des analyses de publications pertinentes provenant de groupes de réflexion canadiens, américains et étrangers.

Et pourtant, je me dis de plus en plus que je voterai Oui.

Ce rapprochement ne signifie pas que mes réserves ont disparu. Il signifie que le statu quo doit lui aussi rendre des comptes.

Lui aussi doit être évalué à l’aune de ses coûts, de ses limites et de ses résultats.

À ceux qui refusent même d’envisager un éventuel référendum, je réponds que le Québec peut légitimement s’interroger sur son avenir et remettre en question les priorités du Canada.

Le référendum n’est pas actuellement ma priorité, et je ne prétends pas que le Québec soit nécessairement prêt à franchir ce pas.

Mais l’incertitude, les désaccords et les tensions ne disparaîtront pas simplement parce qu’on refuse d’en parler.

Si un référendum devait avoir lieu, il faudrait l’aborder lucidement, sans esquive ni tabou.

À force de repousser les questions difficiles, on ne préserve pas la stabilité : on reporte simplement le moment d’y répondre.

Certains caribous, ces souverainistes obsédés par la question nationale, m’ont insulté et m’insulteront sûrement encore après la publication de ce texte.

Malgré cela, j’ai pris le temps de considérer leur option, car leurs arguments méritent d’être entendus.

Une conviction politique ne se renforce pas en ignorant les arguments adverses.

Je ne me suis pas rapproché du Oui par soumission identitaire, mais parce que certains arguments ont résisté à l’examen.

Je m’attends à ce que vous me respectiez en retour.

Le débat sur l’avenir du Québec mérite mieux que les attaques personnelles.

Franchir le Rubicon demande du courage, de la préparation, de la discipline et une compréhension claire des conséquences.

Si le Québec veut décider de son avenir, il doit d’abord démontrer sa capacité à en assumer les responsabilités.

Reste une question : un Québec qui ne sait pas se préparer pour rester saura-t-il le faire pour partir ?

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