Il y a quelque chose de fascinant dans la façon dont on fait de la politique ces dernières années. Entre deux sondages, on tente de plaire à tout le monde en même temps, comme si c’était possible de faire une omelette sans casser des œufs. On dirait que nos élus ont tous suivi le même cours de management 101 sur la recherche du consensus perpétuel. C’est Ash et les Pokémon, Gonna catch ‘em all’’.
Pendant ce temps-là, Trump fait encore les manchettes avec ses sorties colorées sur l’annexion du Canada et le Club Med à Gaza. Les bien-pensants s’indignent, évidemment. Comment peut-on supporter un aussi rustre personnage? Il est grossier, imprévisible et divise la société comme jamais. Ses opposants n’ont pas tort sur le fond, mais ils manquent peut-être l’essentiel: en politique, mieux vaut être détesté que d’être insignifiant.
L’art de se faire des ennemis
Dale Carnegie a écrit How to Win Friends and Influence People, un bouquin qui est apparemment incontournable pour gagner de l’influence dans la vie. Je ne l’ai pas encore lu, il est sur la pile de livres haute comme la Burj Khalifa à lire, mais ça va venir. En tout cas, je vis d’espoir de venir à bout des 12 732 livres sur la pile.
LA PILE.
Okay, scusez, c’est une obsession. On salue, encore, Francis qui me feel à ce sujet!
Mais bref, le point du bon vieux Dale c’était que pour se faire aimer dans la vie et avoir un impact sur les autres, il faut avant tout être agréable. Je résume simplement, mais sourire, admettre rapidement ses erreurs et écouter activement les autres permet d’ouvrir bien des portes dans sa vie personnelle. Carnegie nous dit que c’est dans la sympathie grandissante qu’on gagne l’influence.
En politique, c’est plutôt l’inverse qui compte. Le vrai talent, c’est de savoir choisir ses adversaires. Trump l’a compris mieux que quiconque. Il a identifié ses cibles – l’establishment de Washington, les médias traditionnels, les wokes de Californie – et il leur rentre dedans comme un train et sans complexe.
Ce n’est pas toujours élégant, souvent même franchement disgracieux, mais au moins on sait où il s’en va. Quand il parle de Make America Great Again et du Golden Age, ce ne sont pas des slogans vides comme « Avançons ensemble » ou « Un Canada plus fort ». C’est une vision qui trace une ligne claire entre ceux qui sont avec lui et ceux qui ne le sont pas. Il a gagné ses élections et il livre ce qu’il a promis.
Tout ce qui traîne se salit
Il y a une expression qui prend de plus en plus de place dans ma vie: « tout ce qui traîne se salit ». Quand on laisse trainer des affaires importantes, ça vire toujours plus compliqué. Je ne vous parle pas d’une paire de bas, mais des conflits avec des amis, d’une mauvaise perception entre voisins ou d’autres situations conflictuelles. Quand les humains sont impliqués, parfois c’est bon de laisser aller, mais souvent, agir est mieux que ne rien faire.
En politique, c’est encore plus vrai. Plus une décision traîne, plus elle devient complexe, plus les opposants s’organisent, et plus le prix à payer augmente.
Prenez le dossier de l’énergie au Québec. En 2007, le projet Rabaska proposait un terminal méthanier à Lévis. En 2021, c’était GNL Québec à Saguenay. Les deux fois, on a cédé à une minorité bruyante qui s’y opposait.
Résultat? Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine et la demande européenne pour du gaz naturel non-russe, on se retrouve le bec à l’eau. Nos alliés cherchent désespérément des sources d’approvisionnement fiables pendant qu’on se félicite d’avoir « sauvé » le fjord du Saguenay.
En trame de fonds, le bon vieux Donald agite des menaces de tarifs dans une stratégie de push and pull plutôt asservissante. Le Canada n’a pas, ou peu d’alternative pour faire sortir les milliards d’énergie de l’Alberta vers le reste de la planète et on est condamné à faire affaire avec les États-Unis. C’est logique et je ne souhaite vraiment pas une guerre commerciale, mais arriver dans une négociation sans option, c’est plate.
L’ironie est encore plus mordante quand on voit l’Europe se tourner vers le charbon pour pallier le manque de gaz. On a sacrifié des projets structurants sur l’autel de la vertu environnementale pour finalement contribuer indirectement à plus de pollution en temps de crise. Tout ça parce qu’on n’a pas eu le courage de prendre une décision qui aurait fâché quelques activistes et sans donner la chance de bonifier le projet initial pour le rendre plus productif socialement.
Évidemment, là ça chauffe et François Legault a commencé à placer la table pour relancer GNL Québec la semaine dernière. Je ne le blâme pas entièrement, parfois le timing se présente pour régler des dossiers qui trainent, bien que là on est pas mal dans le trop peu, trop tard.
Le syndrome Charest-Trudeau
À l’opposé du spectre de Trump, on a ce que j’appelle le syndrome Charest-Trudeau. Ces politiciens qui tentent de surfer sur toutes les vagues en même temps, comme un kid qui essaie de pogner tous les bonbons dans une piñata. Ceux qui tiennent le temps au gouvernement.
Prenez Justin Trudeau. Un jour, il est le champion de l’environnement qui impose une taxe carbone. Le lendemain, il achète un pipeline. Il promet la réconciliation avec les Premières Nations, mais traîne les pieds quand vient le temps d’agir. Il dit vouloir créer de la richesse collective, mais fait tout pour ralentir les projets porteurs tout en boostant l’inflation avec des déficits monstres.
Jean Charest a laissé le Québec dans un état moins critique, mais il est un expert de se maintenir au pouvoir sans qu’on puisse vraiment savoir c’est quoi le plan général. Pendant ses quelques 10 années à la gouverne du Québec, il était conservateur le lundi, progressiste le mardi, et quelque part entre les deux le reste de la semaine.
Sa politique du « plan nord-plan sud » tentait de satisfaire tout le monde, mais a fini par ne contenter personne. C’est comme commander une poutine sans sauce pour les végétaliens et sans fromage pour les cœliaques pour faire plaisir à tout le monde – au final, tu te retrouves juste avec des frites avec pas de goût.
On pourrait aussi parler de Bourassa qui était un spécialiste de la gouvernance sans décision tranchée, mais il a eu l’audace et le mérite de se battre pour la posture constitutionnelle du Québec quand c’était le temps. Il a aussi été le maître d’œuvre de grands barrages dans le nord, bien que c’était avant l’époque des quenouilles-qui-font-pleurer.
La tyrannie du consensus
Le problème avec cette approche « attrape-tout », c’est qu’elle mène invariablement à la paralysie. À force de vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne plus rien faire de significatif. On gouverne par sondages, on ajuste les politiques selon les focus groups, et on perd de vue l’essentiel: gouverner, c’est choisir qui va nous haïr.
C’est là que Trump, malgré tous ses défauts (et Dieu sait qu’il en a), détonne face à l’Histoire. Quand il décide de construire un mur à la frontière mexicaine, il sait pertinemment qu’il va s’aliéner une partie importante de la population. Mais il sait aussi que ceux qui sont d’accord avec lui vont le supporter jusqu’au bout.
En politique, avoir 40% de supporteurs convaincus vaut mieux que 60% de gens tièdes qui pourraient changer d’idée au prochain vent contraire. Le risque de Trump, c’est qu’il ne fait pas que gouverner avec une vision précise en tête. Il aime et utilise les déclarations chocs, souvent mal ficelées et impromptues, comme faire une Côte d’Azur de la Bande de Gaza. Il manque de finesse, mais ça ne veut pas dire qu’il est cave au complet.
Le courage de déplaire
Ce qui nous manque cruellement en politique aujourd’hui, c’est le courage de déplaire. On est tellement obsédés par les réactions sur les réseaux sociaux qu’on en oublie que le rôle d’un leader n’est pas d’être aimé, mais d’amener la société quelque part.
Regardez la CAQ avec le troisième lien. À force de vouloir ménager la chèvre et le chou, ils ont réussi l’exploit de fâcher à la fois les partisans et les opposants du projet. C’est ce qui arrive quand on essaie de plaire à tout le monde – on finit par ne plaire à personne.
Revenons aux années de Régis Labeaume à Québec. Il en a eu des combats, notamment avec les syndicats de la Ville et plusieurs influenceurs économiques régionaux. Pourtant, il a dominé la politique municipale pendant un peu plus de 13 ans. Sa recette était d’avoir une orientation claire et un style de communication direct et sans détour. Quand tu sais à quoi t’en tenir, tu ne peux pas ensuite chialer que tu es surpris qu’il agisse en lien avec ses intentions.
La grande ironie dans tout ça, c’est que cette quête perpétuelle du consensus finit par nous coûter plus cher que le courage politique. Pendant qu’on hésite, qu’on tergiverse et qu’on commande des études pour valider des études, les problèmes s’accumulent.
La crise du logement? On la voyait venir depuis des années, mais personne n’osait prendre le taureau par les cornes de peur de fâcher les propriétaires ou les locataires.
Le déficit des régimes de retraite? Même chose.
L’état de nos infrastructures? Pareil, et c’est probablement la crise la plus grave qui nous frappe en ce moment et dont tout le monde se sacre éperdument.
À chaque fois, le prix de l’inaction dépasse largement celui qu’aurait coûté une décision courageuse, mais impopulaire.
En conclusion: le prix du leadership
Non, Trump n’est pas un modèle de vertu politique. Il nous rappelle toutefois une vérité fondamentale: en politique, l’insignifiance est un péché plus grave que l’impopularité. Entre un leader qui divise pour faire avancer ses idées et un autre qui ne fait rien pour ne pas déranger, le choix devrait être clair.
Dans un monde idéal, on pourrait peut-être gouverner en faisant plaisir à tout le monde. Mais dans le monde réel, les vrais leaders sont ceux qui ont le courage de leurs convictions, qui acceptent de se faire des ennemis pour avancer vers un but clairement défini. Ce sont ceux qui comprennent qu’une société de millions de personnes sera invariablement un assemblage d’à peu près toutes les idées et tous les combats. Les humains sont tous différents et rares sont les idées (légales et morales) dont personne ne veut s’attribuer le mérite.
Comme dirait l’autre, si vous ne vous faites pas d’ennemis en politique, c’est probablement que vous ne faites pas grand-chose. Et en 2024, avec tous les défis qui nous attendent, on n’a plus vraiment le luxe de ne rien faire.
L'information indépendante a une valeur inestimable, mais sa diffusion a un coût. Chez Pilule Rouge, nous avons fait le choix de laisser tous nos articles en libre accès. Aucun mur de paie, aucune censure corporative.
Derrière cet article, il y a le travail d'une équipe qui opère ce site de façon 100 % bénévole et indépendante. Si ce texte vous a informé, fait réfléchir ou vous a apporté de la valeur, envisagez de soutenir notre mission.
Chaque contribution, même minime, aide directement à payer nos frais technologiques et assure la survie d'une plateforme d'information libre au Québec.
David Chabot, professionnel des relations publiques et de la gestion politique, a d’abord été restaurateur avant de se réorienter vers la politique municipale, sa passion. Aujourd’hui Chef des communications et Directeur du bureau du président d’une grande entreprise immobilière, il collabore avec des décideurs politiques et économiques. Titulaire d’un baccalauréat en science politique, il complète une maîtrise en affaires publiques et un MBA en gestion immobilière à l’Université Laval. Pragmatique et stratège, il excelle en négociation, planification et influence.