Simon Leduc | La campagne présidentielle française de 2007 opposait la socialiste Ségolène Royal au conservateur Nicolas Sarkozy. Ce dernier a centré sa campagne sur des politiques de réformes en matière de sécurité et d’économie. Cela lui a permis de gruger des votes au Front national de Jean-Marie Le Pen et de faire son entrée à l’Élysée. Selon Ghislain Benhessa, ce président n’a pas livré la marchandise, car il n’a pas eu la volonté de tenir tête aux forces de l’immobilisme.
Ghislain Benhessa est Docteur en droit public, essayiste et observateur de la scène politique français.
Entretien
Simon Leduc : Durant la campagne présidentielle de 2007, est-ce que Nicolas Sarkozy avait un programme de droite libérale en matière d’économie?
Ghislain Benhessa : «Il faut savoir qu’avant 2007, la droite française était largement marquée par les restes du gaullisme. Alors, c’était une droite étatiste. En 2007, Nicolas Sarkozy a incarné une rupture par rapport à Jacques Chirac. Nous pouvons définir le deuxième mandat de M. Chirac d’immobilisme. Alors que M. Sarkozy incarnait une énergie et une volonté de changement par rapport à la droite à l’ancienne qui était au pouvoir durant la présidence de Chirac (1995-2007). Le conservatisme de Sarkozy était moins étatiste et un peu plus libéral.
Il faut savoir que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy a été en partie assez différent des espoirs qu’il a fait naître en 2007.
Tout d’abord, il voulait imposer le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux qui partait à la retraite. Nous sommes très loin de Donald Trump et de Javier Milei. Cependant, il voulait désengorger la bureaucratie française qui était obèse à l’époque.
Ensuite, l’ancien président est avocat de formation. Il provient du privé. Donc, il souhaitait encourager l’entrepreneuriat. Il avait aussi mis en place l’auto entreprise qui allait aider les gens qui voulaient créer leurs propres compagnies. Le président français désirait hausser l’esprit entrepreneurial des Français avec cette mesure. Cette politique n’existait pas avant la présidence Sarkozy.
Troisièmement, la crise des subprimes a frappé sa présidence de plein fouet. Il voulait libérer le fardeau fiscal des entreprises, baisser les impôts et les charges sociales. Il espérait agir en ce sens en 2007. Cependant, il y a eu la crise économique de 2008 et cela l’a ralenti dans ses aspirations de réformer la France. En conséquence, il n’a pas opéré une véritable rupture avec les années Chirac.»
Simon Leduc : Est-ce que c’est à cause de la crise économique de 2008 que Sarkozy n’a pas mis en place son programme de droite libérale?
Ghislain Benhessa : «La crise financière a joué un rôle important dans sa présidence. Or, tous les pays occidentaux ont été touchés par ce marasme économique. Je pense que Nicolas Sarkozy n’a pas pu rompre avec la doctrine de la droite française qui n’était pas très libérale sur le plan économique. Celle-ci est prisonnière d’un gaullisme qui n’était pas très à droite. La France vit sur les restes du socialisme des années 80 sous la présidence de Mitterrand. Dans mon pays, on ne veut jamais rembourser la dette par le désengorgement, le désendettement et le nettoyage de la machine administrative. Le gouvernement français continue de dépenser sans compter et de hausser les impôts pour financer ses charges. Tous les présidents ont agi de la sorte. Par exemple, sous la présidence de Macron, la taille de l’État a continué de grossir et les dépenses n’ont pas été contrôlées.
Nicolas Sarkozy voulait rompre avec l’étatisme français et il a échoué.
Une partie de la droite ne veut pas vraiment changer les choses. Les Français ont du mal à rompre avec le statu quo qui domine le paysage politique français depuis des décennies.»
Simon Leduc : Nicolas Sarkozy avait un discours assez ferme sur l’immigration lors de la campagne présidentielle de 2007. Est-ce qu’il a réformé l’immigration et combattu l’insécurité dans laquelle gangrenaient certaines banlieues françaises?
Ghislain Benhessa : «Tout d’abord, pendant la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait promis de nettoyer les banlieues de la violence. Il avait dit cela quand il était en visite dans une cité française. Il a été ministre de l’Intérieur sous Chirac et il s’était fait connaître par son franc-parler et une volonté de changer les choses en matière d’insécurité.
D’une part, il avait promis d’être dur sur la sécurité et de fermer les frontières à l’immigration. Il s’est fait élire avec un programme ferme de droite pour séduire les électeurs du Front national de Jean-Marie Le Pen. Les Français ont été très déçus du bilan de Sarkozy en la matière. Il n’a pas livré la marchandise. Sous sa présidence, l’insécurité a été en hausse et il n’a pas su combattre et baisser significativement la délinquance. En ce sens, c’était un peu mieux qu’auparavant, mais pas assez aux yeux des Français.
D’autre part, la gouvernance de Sarkozy sur les flux migratoires a été très décevante. Il avait promis beaucoup de choses, mais il n’a pas tenu ses engagements. Il faut savoir que ce président était fondamentalement européen. Il n’a jamais voulu faire bouger les lignes européennes sur les frontières et sur l’accueil de l’immigration. Il n’a pas proposé une refonte générale du droit des étrangers en France. Sous Sarkozy, il y a eu une hausse importante de l’immigration que le pays n’a pas pu maîtriser, parce que nous n’affrontons jamais la question de la libre circulation à l’échelle européenne. De plus, il n’y a pas une volonté européenne de stopper les flux migratoires. De toute façon, la convention de Schengen permet d’ouvrir les frontières. Alors, quand un immigré touche le sol européen, il peut circuler librement sur tout le continent.
Sarkozy n’est pas du tout entré en conflit avec la Commission européenne, les juges européens et le droit européen sur les questions de l’immigration. Il n’a pas touché aux frontières et la réduction des seuils d’immigration a été minime.
Pour conclure, les promesses de Sarkozy étaient fortes parce qu’elles étaient en rupture avec les années Chirac. Il avait une volonté de fermeté qui tranchait avec l’ancien régime. Mais, ce président s’est heurté à tous les verrous qu’il n’a pas voulu faire sauter, soit par bienséance ou par naïveté. Ce leader politique ne désirait pas confronter l’ordre établi. Alors, les Français ont montré la porte à Sarkozy après seulement un mandat.
En conséquence, aujourd’hui, la droite républicaine a les mêmes problèmes que Sarkozy et elle s’est affaiblie à cause de cela.
Depuis ce temps, la droite classique française est en déclin et ne représente plus une force politique. Le Rassemblement national est la première force politique conservatrice, car Marine Le Pen a su séduire l’électorat de droite avec des prises de position fermes sur l’immigration, la sécurité et l’islamisme.
En conséquence, la droite traditionnelle française est condamnée à la marginalisation. Nicolas Sarkozy a contribué à la chute dramatique de son courant politique.»


