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Il y a des moments où la décence devrait être considérée comme un art. Et manifestement, ce n’est pas la discipline la mieux financée au Québec.

Depuis quelques jours, on nous sert le grand requiem national de l’artiste québécois « à bout de souffle ». TVA et le Journal rapportent que la Fondation des artistes serait passée de 80 demandes d’aide financière en 2019 à 1290 en 2025; que le salaire annuel moyen des artistes était de 20 787 $ en 2021; que les 7084 membres actifs de l’UDA gagnaient en moyenne 18 738 $ en 2025; et que seulement 287 membres dépassaient les 100 000 $.

Très bien. Les chiffres existent. La précarité existe aussi. Mais l’indécence commence quand on transforme une réalité de marché en créance morale contre le contribuable.

Parce que le problème n’est pas qu’un artiste puisse vivre des années difficiles. Le problème, c’est cette petite musique de fond selon laquelle le Québec devrait garantir à chacun le droit sacré de vivre de sa vocation, comme si le fait d’avoir fréquenté un conservatoire vous donnait automatiquement une rente sur la caissière, le camionneur, l’infirmière et le gars qui pose du bardeau en pleine canicule.

Le cas Marie-Ève Beaulieu est devenu l’icône parfaite de cette tragédie subventionnable. On nous apprend qu’elle serait passée de 130 000 $ par année à certaines années d’environ 5000 $, qu’elle a tourné 16 jours récemment, et que pendant la pandémie, trois rôles lui auraient permis de mettre une mise de fonds sur une maison à la campagne avec son amoureux.

Pardon, mais il y a des mots qu’on doit garder propres. La précarité, ce n’est pas « mon téléphone ne sonne plus assez pour que mon métier passion finance mon rythme de vie ». La précarité, c’est travailler 40 heures, payer ton loyer, ton épicerie, ton gaz, ton Hydro, et finir le mois en regardant ton compte comme un champ de ruines. La précarité, c’est quand l’effort ne suffit plus. Pas quand le marché ne confirme plus ton statut.

Ian et Frank l’ont très bien résumé dans leur podcast du 29 juin : on utilise l’image de « l’artiste pauvre » pour pousser la machine à subventions, mais l’argent, trop souvent, finit surtout dans l’écosystème autour; producteurs, diffuseurs, organismes, intermédiaires, pas nécessairement dans les poches de l’artiste supposément sauvé.

Et c’est là que l’aristocratie artistique devient insupportable. Elle ne demande pas seulement de l’aide. Elle demande un statut. Elle ne veut pas seulement qu’on reconnaisse la difficulté du métier. Elle veut qu’on reconnaisse son choix de vie comme une priorité nationale, supérieure aux choix de vie de tous les autres.

Le pire, c’est que certains exemples invoqués démontrent exactement l’inverse de ce qu’on veut nous faire avaler. Stéphanie Boulay retourne aux études pour devenir avocate après avoir vendu plus de 120 000 albums avec Les sœurs Boulay. Elle reconnaît elle-même vivre sur des économies amassées durant les années rentables et se dit privilégiée de pouvoir financer ses études et son train de vie grâce à son art.

Voilà. C’est ça, le monde adulte. Quand un modèle économique ne fonctionne plus, on s’adapte. On pivote. On enseigne. On écrit. On fait de la radio. On monte une business. On donne des cours. On vend directement à son public. On trouve un autre revenu. Ce n’est pas une humiliation. C’est la vie.

Michel Laperrière a travaillé dans une usine avant Indéfendable. Et alors? Le Journal présente ça comme un drame social. Moi, j’y vois plutôt un homme qui a fait ce que des millions de Québécois font tous les jours : il est allé travailler. Il a déjà été peintre, il a travaillé dans des restaurants; bref, il a vécu dans le réel, ce territoire exotique que certains semblent visiter comme un documentaire animalier.

Maintenant, l’UDA réclame que les « heures invisibles » apprendre un texte, répéter, s’entraîner soient mieux reconnues par l’assurance-emploi. Magnifique. Et les heures invisibles du travailleur autonome qui fait sa comptabilité le soir? Du vendeur qui prépare ses appels? De la coiffeuse qui gère ses réseaux sociaux? Du restaurateur qui pense à ses commandes dans son lit? Du livreur qui entretient sa voiture? Du parent qui se lève à 5 h pour aller porter les enfants avant son quart?

Dans le monde normal, les « heures invisibles » s’appellent le coût d’entrée d’un métier.

On peut aimer la culture québécoise sans vouloir entretenir un clergé laïque de la complainte. On peut admirer un acteur, une chanteuse, un auteur, sans accepter que chaque baisse de popularité devienne une facture publique. On peut défendre le français, la création, l’identité, sans transformer chaque artiste en petit rentier de la nation.

La vérité est brutale : un métier artistique est souvent un marché de rareté, d’incertitude et de vedettariat. Beaucoup veulent entrer; peu peuvent en vivre. C’est dur, oui. Mais ce n’est pas une injustice. C’est le fonctionnement normal d’un secteur où le public choisit, zappe, oublie, passe à autre chose.

Et quand le public passe à autre chose, la réponse n’est pas de lui envoyer Revenu Québec comme huissier culturel.

Les artistes qui se lèvent, qui créent, qui vendent, qui enseignent, qui se diversifient, qui acceptent les petits contrats, qui bâtissent leur public sans mépriser le commun des mortels méritent le respect. Les autres, ceux qui confondent vocation et garantie de revenu, devraient descendre de scène deux minutes et regarder la salle.

Elle est remplie de gens qui, eux aussi, auraient voulu être artistes.

Mais qui sont allés travailler.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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