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Le mensonge des indignés

Nietzsche avait cette formule : « Personne ne ment autant que l’homme indigné. » Elle se trouve dans Par-delà bien et mal, et elle résonne étrangement avec notre époque.

À première vue, cette phrase peut sembler dure. L’indignation n’est-elle pas parfois nécessaire ? Bien sûr. Il existe des injustices réelles, des violences réelles et des mensonges réels contre lesquels il faut se lever. Nietzsche ne me semble pas viser cette colère vive, humaine et parfois légitime qui surgit devant une injustice évidente. Il vise plutôt autre chose : la prétention morale de celui qui se croit pur parce qu’il est indigné.

Notre époque est remplie de micro-interdictions. Notre confort bourgeois nous a rendus hypersensibles au moindre frottement, au moindre effort de résistance, au moindre mot qui dépasse. Nous avons construit une société où certains ne cherchent plus d’abord à comprendre, mais à réagir et à interdire. Il est plus facile de faire disparaître ou de censurer un comportement ou une parole qui nous affecte que d’apprendre à composer avec ceux-ci. Un mot, même sorti de son contexte, suffit à faire déchirer des chemises. Une phrase entendue à moitié, une mauvaise blague, une vidéo YouTube sortie de son contexte, une maladresse ou une insulte personnelle deviennent aussitôt la preuve d’un crime moral plus vaste.

Derrière ces collections d’indignations, il y a souvent deux choses : une condescendance morale ou une forme d’endoctrinement. Si certains mots, certains comportements ou certaines personnes peuvent être mis à l’index sans réflexion, c’est que nous sommes entourés de petits prêtres sensibles, toujours prêts à réciter leur catéchisme social. Ils n’écoutent pas pour comprendre. Ils écoutent pour condamner.

Le problème, c’est que, sans le contexte, l’indignation exagère presque toujours. Elle transforme une situation particulière en procès général. Elle remplace la nuance par l’accusation. Elle fonctionne comme Javert dans Les Misérables ou Stannis Baratheon dans Game of Thrones : la lettre compte plus que l’esprit, l’infraction compte plus que l’intention et la condamnation précède la réflexion.

Prenons un exemple délicat : certains mots sont évidemment chargés, blessants et historiquement lourds. Le but n’est pas ici de défendre leur usage. Il s’agit plutôt de se demander pourquoi l’indignation devient parfois automatique avant même que le contexte soit connu. Qu’arrive-t-il en nous pour qu’un mot, entendu isolément, déclenche immédiatement une réaction de tribunal ? Est-ce une véritable réflexion morale ? Est-ce la défense sincère d’une personne blessée ou le désir de paraître du bon côté ?

Il y a un gain à tirer de l’indignation. Elle confère une respectabilité morale. Elle permet de se présenter comme un justicier, comme un gardien du Bien, comme un exterminateur des mauvais mots de la terre. Comprendre le contexte pourrait nous calmer, nous forcer à nuancer, peut-être même nous empêcher de nous présenter sous les traits avantageux du paladin. Voilà pourquoi le contexte dérange tant les indignés professionnels : il complique leur posture.

Imaginons une scène simple. Je suis en conflit avec quelqu’un. La dispute dégénère. Comme je souffre d’embonpoint, l’autre m’insulte en me traitant de « gros plein de m… ». L’un de ces prêtres entend seulement l’insulte et lance immédiatement son sermon : « C’est de la grossophobie ! Violence verbale, discours discriminatoire, etc. » Or, sur le fond, cette personne cherchait à m’insulter, moi, personnellement. Elle ne déclarait pas détester toutes les personnes obèses de la Terre. Elle ne développait pas une théorie contre les gens en surpoids. Elle voulait me blesser au cours d’une dispute. Ce n’est ni noble, ni élégant, ni souhaitable, mais ce n’est pas la même chose et, surtout, ce n’est pas grave !

La nuance, pourtant, n’intéresse pas la police de la pensée. L’infraction a été commise : « Tu as dit le mot. » Puisque le mot a été prononcé, le mini-procès peut commencer.

C’est là que le réflexe devient toxique. L’indignation avant la réflexion, n’est-ce pas précisément une forme d’endoctrinement ? Penser, c’est ralentir. C’est rechercher l’intention, le contexte et la juste proportion. L’endoctrinement, lui, fonctionne à l’inverse : il programme une réaction. Il dicte quoi penser avant même que la situation soit comprise.

À force, ce réflexe finit par produire une société de l’apparence morale. Les gens apprennent à dire ce qui est beau, convenable, propre et acceptable. Mais dire le beau n’est pas nécessairement dire le vrai. Ménager les sensibilités, ce n’est pas toujours servir la réalité. Il arrive même que le respect obligatoire des apparences devienne une manière de fuir les faits.

Cela rappelle un vieux réflexe idéologique : celui qui consiste à préférer la conformité du discours à la vérité de l’observation. Il ne s’agit pas de dire que notre monde est l’URSS. Ce serait absurde. Mais il existe un mécanisme commun et dangereux : lorsqu’une société commence à dire « ce que tu affirmes est factuel, mais il ne faut pas le dire ainsi », elle glisse vers une police du langage. Le problème n’est alors plus seulement le mensonge. Il devient la vérité mal présentée.

Nous devrions nous méfier de cette indignation facile. Non pas parce qu’il faudrait tout tolérer. Non pas parce qu’il faudrait défendre la vulgarité, la cruauté ou l’insulte. Mais parce qu’une société qui condamne avant de comprendre devient intellectuellement paresseuse. Elle préfère le réflexe au jugement. Elle préfère l’étiquette à l’examen. Elle préfère le sermon à la pensée.

Nietzsche nous invite ici à une chose simple : nous méfier de celui qui se croit automatiquement meilleur parce qu’il est offensé. L’indignation peut être juste, mais elle peut aussi devenir un masque : un masque de vertu, de vanité, de ressentiment ou de domination morale.

Avant de mettre un mot, une personne ou une phrase à l’index, il faudrait peut-être retrouver une vieille discipline : réfléchir.

Car la réflexion rend souvent la vie plus juste, plus libre et, je pense, plus joyeuse. Elle nous rappelle qu’un être humain vaut mieux qu’un mot entendu de travers, qu’un contexte vaut mieux qu’un réflexe et qu’une vérité imparfaite vaut mieux qu’une belle posture morale.

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