Où en sommes-nous dans notre rapport au réel ?
La question peut sembler abstraite, presque inutile au premier regard. Pourtant, elle touche directement notre manière de vivre ensemble. Car avant de parler de société, de droits, de justice ou de liberté, il faut bien supposer qu’il existe quelque chose que nous partageons : un monde commun.
En admettant que le Réel existe, avec un grand R, nous devons aussitôt reconnaître notre difficulté à le saisir entièrement. Nous sommes conscients qu’il y a quelque chose plutôt que rien. Nous sentons, nous pensons, nous mesurons, nous interprétons. Mais cette conscience n’est jamais pure. Elle passe par nos sens, notre langage, notre histoire, notre culture et nos limites humaines.
Avons-nous accès au Réel tel qu’il est en lui-même ? Ou seulement à une portion de celui-ci ? Nos sens touchent-ils tout ce qui existe, ou seulement ce que notre constitution humaine nous permet de percevoir ? Peut-être existe-t-il des dimensions du réel que nous ne pouvons même pas soupçonner, faute d’organes ou de concepts pour les atteindre.
La science demeure l’un de nos plus grands rapports au réel. Elle observe, vérifie, corrige, mesure et nous permet d’arracher le monde à l’arbitraire des impressions. Mais même la science travaille à partir de ce qui peut être observé, testé, reproduit et formulé. Elle nous donne une lecture extraordinairement puissante de la réalité, mais peut-être pas le Réel absolu dans sa totalité définitive.
Il est donc difficile de trancher. Peut-être qu’un jour, l’ensemble de nos savoirs nous donnera une compréhension presque complète de ce qui existe. Peut-être, au contraire, ne ferons-nous jamais qu’éclairer des fragments d’un mystère plus vaste. Devant cette incertitude, il serait tentant de conclure que tout devient subjectif, que chacun peut construire son propre réel, et qu’aucune vérité commune ne peut plus être exigée.
Je crois que ce serait une erreur.
Même si le Réel absolu nous échappe, nous ne pouvons pas vivre sans un réel commun. Ce réel commun n’est pas nécessairement la vérité transcendante. Il n’est pas l’essence ultime des choses. Il est plus modeste que cela, mais il est indispensable. Il est ce consensus objectif qui permet aux êtres humains de parler, de juger, de légiférer, de coopérer et d’habiter ensemble le même monde.
Comme le disait Aristote, l’être humain est un animal social. Or, aucune société ne peut durer si chaque subjectivité devient souveraine au point de dissoudre tous les repères partagés. Les grandes civilisations ont toujours dû organiser la cohabitation des visions du monde, des croyances, des perceptions et des intérêts. Pour y parvenir, elles ont établi des conventions, des lois, des langages communs et des catégories stables.
Ce consensus objectif n’est pas parfait. Il peut être corrigé, approfondi, parfois même renversé lorsque l’injustice l’exige. Mais il possède malgré tout une légitimité propre. Il a des droits, parce qu’il rend possible la vie collective. Sans lui, il n’y a plus de contrat social. Il n’y a plus de responsabilité partagée. Il n’y a plus de justice véritable, car la justice suppose un monde dans lequel les mots, les faits et les actes ont encore un sens commun.
Prenons un exemple simple. Je peux, dans ma subjectivité, me demander si le rouge que je vois est exactement le même rouge que celui que vous voyez. Je peux même, intérieurement, douter du rapport entre ma perception et la vôtre. Mais je ne peux pas brûler un feu rouge et plaider l’innocence en affirmant que, pour moi, le rouge ne signifie pas l’arrêt. À partir du moment où nous vivons ensemble, certains signes doivent être reconnus collectivement, sans quoi la vie commune devient impossible. C’est en ce sens que le réel commun a des droits.
La subjectivité humaine est précieuse. Elle est le lieu de la conscience, de la liberté intérieure, de l’imagination, du doute, de la foi et de la pensée personnelle. Chacun doit pouvoir réfléchir, croire, espérer, se chercher et même contester ce qui semble évident aux autres. Mais la subjectivité ne peut pas exiger que le monde commun cède entièrement à toutes ses formulations individuelles.
Il y a donc une tension nécessaire entre la liberté intérieure et le réel consensuel. Une société juste doit respecter les consciences, mais elle doit aussi protéger les repères communs sans lesquels aucune liberté durable n’est possible.
Cette question devient particulièrement délicate lorsque nos sociétés doivent définir des catégories pour organiser des droits, des protections ou des programmes publics. Lorsqu’une politique vise les femmes, par exemple, elle repose forcément sur une certaine compréhension partagée de cette catégorie. On peut débattre des cas limites, des exceptions, des adaptations et des manières d’inclure. Mais si la catégorie elle-même devient entièrement dissoute dans la subjectivité individuelle, le programme perd son point d’ancrage.
Dire cela ne signifie pas prétendre posséder une vérité transcendante et définitive sur ce qu’est une femme, ni nier la complexité des parcours humains. Cela signifie plutôt qu’une société doit pouvoir préserver des catégories communes lorsqu’elles servent à répondre à des réalités concrètes, historiques, sociales ou biologiques. Autrement, le réel consensuel qui permet l’action collective se fragilise.
C’est ce que j’appellerais une attaque de la subjectivité contre le réel commun : non pas la simple existence d’une subjectivité personnelle, mais le moment où celle-ci exige que les repères collectifs se dissolvent entièrement devant elle. Et cette attaque ne vise pas seulement le présent. Elle vise aussi ce qui a résisté au temps, ce qui nous vient de loin, ce qui a organisé la transmission, la continuité et l’intelligibilité du monde social. Le réel commun a des droits. Il n’est pas absolu, il n’est pas intouchable, mais il ne peut pas être réduit à une simple opinion parmi d’autres.
Le réel commun n’est pas le Réel absolu. Il ne prétend pas tout expliquer. Il ne prétend pas enfermer chaque être humain dans une définition rigide. Mais il doit pouvoir résister à la dissolution complète. Il doit pouvoir dire : voici les repères minimaux qui nous permettent encore de vivre ensemble, de nous comprendre, de nous protéger et de rendre justice.
Le danger n’est donc pas la subjectivité en elle-même. Une société sans subjectivité serait inhumaine. Le danger apparaît lorsque la subjectivité devient si absolue qu’elle refuse toute limite commune. À ce moment-là, nous ne sommes plus des citoyens discutant du monde partagé. Nous devenons des consciences isolées, chacune enfermée dans son propre réel, incapable de reconnaître un sol commun sous ses pieds.
Nous n’avons peut-être pas accès au Réel dans sa totalité. Mais nous avons besoin d’un réel commun. Ce réel est peut-être imparfait, provisoire, toujours à discuter. Mais il possède une dignité propre, parce qu’il est la condition même de la vie sociale. Le réel commun a aussi des droits.
Sans lui, ce n’est pas seulement la vérité qui se fragilise. C’est la société elle-même.

