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« Au Canada, les soins de santé sont gratuits. »

Je suis tombé complètement par hasard sur une petite publication Facebook aujourd’hui. Vous savez, le genre de publication qu’on lit rapidement en faisant défiler son fil d’actualité et qui contient deux ou trois chiffres tellement gros qu’on se dit immédiatement : « Voyons donc, ça ne peut pas être vrai. »

Alors, j’ai fait ce que je fais généralement lorsque quelque chose me fait sourciller : j’ai commencé à fouiller. Et plus je fouillais, moins je riais…

Sincèrement, c’est pire que je le croyais…

Parce qu’à ma grande surprise, l’essentiel de ces chiffres est bel et bien documenté, vérifiable et, surtout, beaucoup plus intéressant lorsqu’on prend le temps de comprendre ce qu’ils signifient réellement.

Commençons donc par une phrase profondément ancrée dans notre imaginaire collectif : « Au Canada, les soins de santé sont gratuits. »

Non. Je ne crois rien vous apprendre : ils ne le sont pas. Ils sont gratuits au moment où nous présentons notre carte d’assurance maladie. Ce n’est absolument pas la même chose.

Assoyez-vous bien, je vais vous faire mal…

Selon les estimations publiées en juillet 2026 par le Fraser Institute, une famille canadienne type composée de deux adultes et deux enfants devrait assumer cette année environ 21 115 $ en impôts attribuables au financement de l’assurance-maladie publique, en moyenne…

21 115 $.

Soit environ 1 760 $ par mois.

Évidemment, personne ne reçoit une facture de 1 760 $ le 1er de chaque mois avec la mention « système de santé ». Le financement est noyé dans l’ensemble des impôts et taxes perçus par les gouvernements. Et c’est précisément ce qui rend la notion de « gratuité » si trompeuse.

On ne voit pas la facture, mais on la paie.

Et le plus intéressant n’est même pas le montant lui-même. Selon la même étude, entre 1997 et 2026, le coût estimé de l’assurance-maladie publique pour la famille canadienne moyenne aurait augmenté 2,3 fois plus rapidement que le coût de l’alimentation, 1,5 fois plus rapidement que le logement et 1,7 fois plus rapidement que le revenu moyen.

Autrement dit, le problème n’est pas simplement que nous dépensons beaucoup. C’est que la facture augmente beaucoup plus rapidement que notre capacité collective à la payer.

Alors ! Qu’obtenons-nous en échange ?

Parce que payer cher pour un excellent système est une chose. Payer de plus en plus cher pour attendre de plus en plus longtemps en est une autre.

Eh bien, en 2025, le délai médian entre la référence d’un médecin généraliste et le traitement était de 28,6 semaines au Canada. Plus d’une demi-année.

En 1993 ? 9,3 semaines.

En un peu plus de trois décennies, ce délai a donc augmenté d’environ 208 %. Et ici, au Québec ? 32,5 semaines.

Imaginez un instant acheter n’importe quel autre service de cette manière. Vous payez toute l’année. Vous en avez finalement besoin. On vous répond : « Parfait. Prenez un numéro. On devrait pouvoir s’occuper de vous dans sept ou huit mois. »

Et collectivement, nous avons fini par considérer cela comme relativement normal.

Mais avant même d’entrer dans cette file d’attente, encore faut-il avoir quelqu’un pour vous y faire entrer.

Une enquête nationale publiée en 2025 estimait qu’environ 5,9 millions d’adultes canadiens n’avaient toujours pas de médecin de famille, d’infirmière praticienne ou d’équipe de soins primaires qu’ils consultent régulièrement.

Les données de l’Institut canadien d’information sur la santé racontent, d’ailleurs, essentiellement la même histoire : environ 5,7 millions d’adultes n’avaient pas de fournisseur régulier en 2024. Et l’ICIS estime qu’il faudrait une augmentation d’environ 49 % du nombre de médecins de famille pour répondre à la demande actuelle.

Donc, avant même de parler de chirurgie ou de spécialiste, des millions de Canadiens éprouvent déjà de la difficulté à franchir la porte d’entrée du système.

Vous avez finalement réussi à voir quelqu’un ? Excellent.

Maintenant, attendez.

Pour une IRM, le délai médian rapporté en 2025 était de 18,1 semaines. Un scan : 8,8 semaines. Et lorsque le spécialiste détermine finalement que vous avez besoin d’un traitement, l’attente médiane supplémentaire était encore de 13,3 semaines.

Pendant ce temps-là, votre maladie, elle, n’a jamais signé de contrat avec le gouvernement promettant d’attendre son tour. Elle évolue. Vous avez mal. Vous dormez moins bien. Vous travaillez peut-être moins. Votre conjoint compense. Votre famille s’adapte. Votre employeur absorbe une partie du choc…

C’est pas beau !?

Voilà précisément la facture que vous ne verrez probablement jamais à Radio-Canada (notre très bon et cher média d’État).

Le Fraser Institute estime que les quelque 1,4 million de Canadiens en attente d’un traitement médicalement nécessaire en 2025 ont perdu collectivement plus de 4,2 milliards de dollars en salaires et en productivité.

En moyenne : 3 043 $ par patient.

Et encore, ce calcul ne considère que les heures de travail perdues.

Si on attribuait également une valeur économique aux heures éveillées perdues (soirées et fins de semaine comprises), l’estimation grimperait à environ 12,9 milliards de dollars.

Ou 9 336 $ par patient.

Voilà quelque chose que nos statistiques gouvernementales saisissent beaucoup moins bien.

Vous comprendrez : le prix d’un système de santé n’est pas seulement ce que l’État dépense. C’est également ce que l’attente coûte aux citoyens.

Et c’est ici que la discussion devient intéressante.

Parce qu’on nous présente constamment le débat sur la santé comme s’il n’existait que deux possibilités.

D’un côté : le système canadien.

De l’autre : le système américain.

Comme si l’humanité entière avait expérimenté exactement deux modèles de soins de santé.

C’est évidemment faux.

Les Pays-Bas ont une couverture universelle reposant notamment sur des assureurs privés fortement réglementés. L’Allemagne possède elle aussi une couverture quasi universelle reposant sur plusieurs caisses d’assurance, avec coexistence d’assurance publique/statutaire et privée.

Ces pays n’ont pas abandonné les pauvres dans la rue. Ils n’ont pas décidé que seuls les millionnaires méritaient d’être soignés.

Ils ont simplement organisé autrement le financement, la concurrence, la prestation des soins et le choix des patients.

MAGIE MAGIE !

Et lorsque le Commonwealth Fund a comparé dix systèmes de santé développés en 2024, les Pays-Bas figuraient parmi les meilleurs systèmes globalement, tandis que les Pays-Bas et l’Allemagne se classaient parmi les meilleurs concernant l’accès aux soins.

Alors, peut-être que le débat que nous refusons d’avoir depuis des décennies n’est pas une question de public ou de privé…

Peut-être que la véritable question devrait être : qu’est-ce qui fonctionne ?

Parce qu’il y a une chose extrêmement importante que je veux préciser.

Je comprends parfaitement pourquoi le système canadien a été construit de cette façon. Et je partage son principe fondamental : personne ne devrait être abandonné parce qu’il est pauvre.

Une société riche et développée devrait être capable de garantir l’accès aux soins essentiels à chacun de ses citoyens. Là-dessus, je ne veux absolument pas revenir en arrière.

Mais protéger les moins fortunés ne devrait jamais nous interdire de nous demander si la mécanique utilisée pour le faire est encore la meilleure.

Pourquoi faudrait-il choisir entre universalité et efficacité ?

Pourquoi la solidarité exigerait-elle nécessairement le monopole ?

Et surtout, pourquoi l’existence d’une composante privée signifierait-elle automatiquement l’abandon des pauvres alors que plusieurs pays démontrent qu’on peut combiner couverture universelle, réglementation publique, concurrence et prestation privée ?

À partir de quel moment, sincèrement, défendre aveuglément un système inefficace cesse-t-il de protéger les plus vulnérables et commence-t-il justement à leur nuire ?

Parce que lorsqu’un système rationne les soins par l’attente, devinez qui possède toujours une porte de sortie ?

Celui qui a de l’argent.

Il peut voyager. Il peut aller aux États-Unis. Il peut payer certaines interventions ailleurs. Il peut s’absenter du travail. Il peut absorber financièrement plusieurs mois d’attente.

Celui qui gagne 45 000 $ par année avec trois enfants ?

Lui, il fait quoi ?

Lui, il attend…

Voilà le paradoxe dont nous devrions avoir le courage de discuter.

Et avant qu’on me dise que le problème est simplement que nous ne mettons pas suffisamment d’argent dans le système, regardons encore les chiffres.

Selon l’OCDE, le Canada consacre environ 11,3 % de son PIB à la santé, contre une moyenne d’environ 9,3 % dans les pays de l’OCDE. Nos dépenses atteignent environ 7 301 $ US par personne en parité de pouvoir d’achat, comparativement à 5 967 $ en moyenne dans l’OCDE.

On dépense donc déjà davantage que la moyenne.

Pourtant, nous avons seulement 2,7 médecins en exercice pour 1 000 habitants, contre 3,9 dans l’OCDE. Et environ 2,5 lits d’hôpital pour 1 000 habitants, contre 4,2 en moyenne.

Voilà pourquoi je pense que nous posons depuis trop longtemps la mauvaise question.

Chaque fois que le système craque, notre réflexe politique est : combien d’argent supplémentaire devons-nous injecter ?

Rarement : pourquoi obtenons-nous si peu avec autant d’argent ?

Imaginez maintenant une entreprise.

Ses coûts augmentent plus rapidement que les revenus de ses clients. Ses délais de livraison ont triplé. Des millions de clients n’arrivent même pas à accéder au service. Ses infrastructures sont insuffisantes.

Et chaque année, la direction arrive devant son conseil d’administration avec exactement la même solution :

« Donnez-nous davantage d’argent et ne changeons surtout pas le modèle ! »

Combien d’années accepteriez-vous cela ?

Cinq ? Dix ? Trente ?

Parce que c’est essentiellement là où on en est…

Peut-être que notre plus grand problème n’est même plus financier. Peut-être qu’il est culturel.

Nous sommes tellement terrifiés à l’idée de perdre notre système de santé que nous avons progressivement cessé de nous demander s’il nous sert encore correctement.

Nous confondons le principe avec la structure.

Le principe mérite d’être défendu : tout Canadien doit pouvoir être soigné indépendamment de son revenu.

Mais la structure ?

La structure devrait pouvoir être remise en question.

Un système n’est pas une religion. Un modèle administratif n’est pas une valeur morale. Et le statu quo n’est pas automatiquement synonyme de compassion non plus.

Alors non.

Je ne propose pas de copier les États-Unis demain matin. (J’anticipe les commentaires d’avance.)

Je ne propose pas d’abandonner l’universalité.

Je ne propose certainement pas de laisser les moins fortunés derrière.

Je propose quelque chose de beaucoup plus dérangeant politiquement : regarder froidement les résultats. Étudier les systèmes qui fonctionnent mieux. Expérimenter. Comparer. Mesurer. Corriger.

Et avoir suffisamment confiance en notre intelligence collective pour comprendre qu’on peut changer le véhicule sans abandonner la destination.

Parce qu’honnêtement, en 2026, continuer de répéter que notre système est gratuit alors qu’une famille type en assume indirectement une facture estimée à plus de 21 000 $ par année, que des millions de personnes n’ont pas de fournisseur régulier et que l’attente se compte parfois en mois, ce n’est plus une défense du système.

C’est refuser de regarder sa facture.

Le Canada n’a pas nécessairement besoin de dépenser moins en santé. Il doit peut-être commencer par exiger davantage de santé pour chaque dollar dépensé.

Et surtout, il faudrait arrêter de mesurer notre compassion par la quantité d’argent que nous injectons dans une structure.

La véritable mesure devrait être : quand un citoyen est malade, combien de temps faut-il avant qu’on le soigne ?

Parce qu’un système universel auquel tout le monde a théoriquement accès, mais dans lequel certains attendent des mois avant d’être traités, soulève une question que nous avons évitée beaucoup trop longtemps :

Quelle est la valeur d’un droit lorsqu’on doit attendre six mois pour pouvoir l’exercer ?

Nous ne payons pas seulement pour des soins de santé.

Nous payons aussi pour attendre.

Et ça, contrairement à ce qu’on aime se raconter au Canada… ce n’est certainement pas gratuit…

J’espère que ce sera pris en compte quand vous cocherez aux prochaines élections…

Sources pour les curieux :

Commonwealth Fund — Mirror, Mirror 2024

Fraser Institute — The Price of Public Health Care Insurance, 2026

Fraser Institute — Waiting Your Turn: Wait Times for Health Care in Canada, 2025

Fraser Institute — The Private Cost of Public Queues for Medically Necessary Care, 2026

Institut canadien d’information sur la santé — État de la main-d’œuvre de la santé au Canada, 2024

ICIS — Canadians With a Regular Health Provider

OurCare — À propos

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Samuel Chabot
Samuel Chabot
Samuel Chabot est chroniqueur politique et social, ancien militaire des Forces armées canadiennes et ex-directeur de campagne municipale à Québec. Collaborateur à Libre Média et à Radio Crash avec Josey Arsenault, il est parfois invité au 99,5 FM et à QUB Radio pour commenter l’actualité. Son parcours combine stratégie politique, analyse factuelle et engagement public.

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