EDF, le géant français de l’énergie, a récemment annoncé son retrait du secteur éolien en Amérique du Nord. Non pas parce qu’il abandonne la transition énergétique, mais parce qu’il semble vouloir recentrer ses capitaux et son expertise sur ce que la France considère désormais comme sa priorité stratégique : la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires EPR2. Ceux-ci sont encore à construire, mais cela reste tout de même un chantier majeur.
Pendant ce temps, le Québec continue de miser une bonne partie de ses nouveaux approvisionnements locaux sur l’éolien pour répondre à la croissance de la demande électrique, alors même que ces projets se heurtent de plus en plus, dans les collectivités où elles sont implantées, à des enjeux d’acceptabilité sociale, d’occupation du territoire et de production intermittente.
La France, qui exploite déjà l’un des réseaux électriques les plus décarbonés et les plus fiables de la planète, conclut qu’elle a besoin de davantage de nucléaire. Le Québec, qui prévoit lui aussi une explosion de sa demande d’électricité, refuse encore largement d’inclure le nucléaire dans le débat.
Pourquoi ne pas profiter du recentrage stratégique d’EDF pour lancer un appel d’offres international visant le retour du nucléaire au Québec? Qu’il s’agisse de réacteurs de forte puissance comme l’EPR2 ou de petits réacteurs modulaires assemblés en usine, l’objectif ne serait pas de remplacer l’hydroélectricité, mais de la compléter. Une province qui aspire à électrifier son économie devrait s’intéresser à toutes les technologies capables de produire une électricité abondante, pilotable et décarbonée.
Après tout, nous avons déjà fait confiance à EDF pour développer des parcs éoliens au Québec. Si nous étions prêts à accueillir son expertise pour des éoliennes, pourquoi ne serions-nous pas prêts à considérer son savoir-faire dans un domaine où cette entreprise est l’une des références mondiales?
Cette question mérite d’autant plus d’être posée que le Québec n’a jamais bâti sa prospérité énergétique sur une seule technologie.
L’histoire énergétique du Québec est justement celle de la diversification des moyens au service d’un objectif commun : produire une énergie abondante afin de soutenir le développement économique.
Les grands barrages de la Baie-James n’ont pas été construits parce qu’ils étaient faciles, ni parce qu’ils faisaient consensus au moment de leur construction. Ils ont été construits parce qu’une génération de décideurs a compris qu’une société moderne avait besoin d’infrastructures capables de soutenir ses ambitions.
D’ailleurs, bien avant Hydro-Québec, des entrepreneurs comme ceux de la Shawinigan Water and Power Company exploraient déjà le potentiel hydroélectrique du territoire. Certains projets envisagés dans les années 1920 auraient même pu voir le jour dans des secteurs qui deviendront plus tard emblématiques de la Baie-James. On a souvent tendance à l’écarter pour nourrir notre roman national, mais les entreprises privées étrangères ont déjà été des pionnières en matière d’énergie au Québec.
Et elles pourraient l’être encore de nos jours, après tout, le Québec se retrouve devant un défi similaire, celui d’accroitre notre capacité énergétique et, donc, notre croissance économique.
La question ne doit donc pas seulement être : « Quelle source d’énergie préférons-nous? » La véritable question devrait être : « Avons-nous suffisamment d’énergie pour réaliser nos ambitions économiques? »
La demande en électricité va augmenter considérablement dans les prochaines décennies, et les marges disponibles d’Hydro-Québec deviennent déjà insuffisantes pour répondre à tous les projets annoncés. L’électrification des transports, la décarbonation industrielle, le développement des filières minérales stratégiques et l’arrivée possible de nouvelles industries énergivores que nous ne connaissons pas encore nécessiteront sans l’ombre d’un doute davantage de production.
Le problème majeur n’est cependant pas seulement l’énergie consommée sur une année, mais l’appel de puissance, c’est-à-dire la capacité à fournir la puissance nécessaire au moment où les Québécois et les entreprises en ont besoin.
C’est ici que le débat nucléaire doit sortir du réflexe idéologique.
Le nucléaire n’est pas une solution miracle. Les projets nucléaires comportent des défis importants : coûts initiaux élevés, délais de construction, gestion des déchets et exigences de sûreté extrêmement rigoureuses. Ces contraintes doivent être prises au sérieux.
Mais une technologie ne devrait pas être évaluée uniquement sur ses défauts. Elle doit être comparée à l’ensemble des alternatives disponibles et aux objectifs que nous cherchons à atteindre.
Or, le nucléaire possède une caractéristique difficilement remplaçable : une production massive, stable et prévisible, avec une très faible empreinte carbone. Les générations plus récentes offre généralement une plus grande capacité d’ajuster la puissance produite en fonction de la demande que pouvait le faire premières générations.
Pour un Québec qui dispose déjà d’une immense capacité hydroélectrique, la question n’est pas de choisir entre l’eau et l’atome. La question est de savoir si nous voulons combiner nos forces.
Les bâtisseurs de Manic-5 ne se demandaient pas quelles technologies étaient idéologiquement acceptables. Ils cherchaient le meilleur moyen d’alimenter le Québec de demain.
Cinquante ans plus tard, la question demeure exactement la même. La différence, c’est qu’aujourd’hui, certains semblent davantage préoccupés par les technologies qu’il faudrait exclure que par l’énergie qu’il faudra produire.
Tout ça, alors que le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’on aime ou pas le nucléaire. C’est plutôt de savoir si on peut vraiment s’abstenir de débattre de sa présence?

