En ce samedi matin, je me permets une petite réflexion. Un simple billet d’humeur, sans grandes prétentions politiques ou philosophiques, inspiré de ce que j’observe autour de moi et, surtout, de mes échanges quotidiens.
Les générations aiment se faire la guerre. Les plus vieux accusent les plus jeunes d’être paresseux, fragiles, ingrats ou incapables de survivre quelques minutes sans écran. Les plus jeunes leur répondent qu’ils ont acheté leur première maison pour le prix d’une Honda Civic avant de refermer derrière eux la porte de la propriété.
La querelle n’a rien de nouveau. Depuis que l’humanité sait écrire, elle trouve toujours quelqu’un pour consigner que la jeunesse ne respecte plus rien et que le monde était mieux avant. Chaque génération se croit la dernière à avoir connu le véritable courage, les vraies difficultés et, bien entendu, la bonne musique.
Et pourtant, je souhaite aujourd’hui prendre la défense de la génération Z. Elle n’est pas la mienne : votre humble serviteur appartient plutôt à la génération Y, celle des fameux milléniaux.
Dans mon travail, je discute avec beaucoup de jeunes adultes de cette génération. L’image que j’en retire ressemble assez peu à la caricature de l’éternel adolescent apathique, greffé à TikTok et terrifié par la moindre contrariété.
Je rencontre plutôt des jeunes pressés d’agir.
Ils veulent lancer une entreprise, incorporer un projet, organiser leurs finances, comprendre leurs obligations et protéger ce qu’ils bâtissent. Ils posent des questions sur les contrats, les structures d’entreprise, l’épargne, l’investissement et la propriété. Plusieurs travaillent, étudient et développent simultanément une activité parallèle. Ils n’attendent pas nécessairement qu’un gouvernement, un syndicat ou une grande organisation leur livre un avenir dans une enveloppe préaffranchie.
Ils essaient.
Cette génération arrive également au seuil d’une révolution du travail désormais inévitable. Chaque époque a développé sa propre morale professionnelle, souvent en réaction à la précédente. La génération silencieuse avait appris à travailler sans discuter, à respecter la hiérarchie et à suivre les règles d’institutions réputées plus grandes que l’individu. Les boomers, après avoir rêvé de renverser l’ordre bourgeois sous les fleurs et les guitares, ont souvent fini par en occuper les bureaux de direction. La génération X, plus désabusée, voulait au moins que les choses soient concrètes, efficaces et rentables. Les milléniaux ont ensuite cherché un sens à leur emploi, parfois jusqu’à demander à l’entreprise de leur fournir une identité, une communauté et presque une raison de vivre.
La génération Z, elle, entre dans un monde où l’intelligence artificielle redéfinira les métiers, les horaires, la productivité et jusqu’à la notion même de compétence. Elle ne travaillera pas comme ses parents ni comme ses grands-parents. Elle automatisera une part croissante des tâches, multipliera les projets, changera plus facilement de voie et acceptera de moins en moins de sacrifier toute son existence au train-train quotidien. Certains y verront de l’inconstance. Il faudra plutôt y reconnaître l’adaptation nécessaire à un monde où la valeur reposera moins sur l’obéissance aux anciennes méthodes que sur la rapidité d’apprentissage, l’autonomie et la capacité de transformer les nouveaux outils en liberté concrète.
L’été dernier, j’avais publié un texte beaucoup plus sombre intitulé « Société impotente contre les jeunes et l’audace : autopsie d’un Québec sous sédatif ». J’y décrivais une société vieillissante, bureaucratisée et obsédée par la réduction du risque, qui confond trop souvent la protection de la jeunesse avec son immobilisation.
Je ne renie rien de cette critique.
Mais à force de contempler le déclin, on risque de devenir soi-même l’un de ses agents. Le cynisme peut être une forme de lucidité, mais il peut aussi devenir une paresse. Il est facile de répéter que tout s’effondre. Il est plus difficile de chercher, au milieu des ruines, ceux qui transportent encore des pierres.
Or, la génération Z en transporte.
Elle recevra un héritage particulièrement lourd : des finances publiques malmenées, un accès à la propriété devenu difficile, des institutions ankylosées, une démographie défavorable et une économie bouleversée par l’intelligence artificielle et l’automatisation.
Elle devra également éviter de reproduire nos erreurs : sacrifier le long terme au confort immédiat, réclamer de l’État qu’il assume toutes les responsabilités, transformer chaque désaccord en guerre morale et confondre la compassion avec l’absence d’exigence.
Son défi sera de passer du nihilisme passif au nihilisme actif.
Le nihilisme passif murmure : tout est foutu, alors couchons-nous. Consommons, plaignons-nous et attendons la prochaine distraction.
Le nihilisme actif répond : puisque certaines vieilles certitudes se sont effondrées, dégageons le terrain et bâtissons autre chose.
Cette jeunesse n’a pas besoin qu’on lui répète constamment qu’elle est condamnée. Elle a besoin qu’on lui transmette ce que nous savons, puis qu’on accepte qu’elle en fasse quelque chose que nous n’aurions pas imaginé.
Les générations précédentes possèdent l’expérience. La nouvelle possède encore l’élan. L’une sans l’autre produit soit l’immobilisme, soit l’agitation stérile.
Il serait temps de mettre fin à cette guerre intestinale où chacun cherche à démontrer que l’autre a ruiné le monde. Les jeunes ne sont pas nos concurrents. Ils sont ceux à qui nous remettrons bientôt les clés — avec les dettes, les fissures dans les fondations et quelques meubles encore utilisables.
Ne leur demandons pas d’être exactement comme nous.
Encourageons-les à être plus audacieux, plus libres, plus prévoyants et, peut-être, meilleurs que nous.
L’avenir ne demande pas une génération parfaite.
Il demande une génération qui ose commencer.

