Lorsqu’un individu commence une campagne électorale, il doit faire le tour de toutes les traditions locales. C’est exactement ce qu’Éric Duhaime a fait cette semaine en se rendant au Festival de la galette de sarrasin de Saint-Lazare-de-Bellechasse, plus précisément au fameux show de boucane, une tradition du festival qui en était à sa 50e édition.
Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit critiqué par une foule de gens pour qui la voiture n’est qu’un moyen de locomotion et ce spectacle, un outrage au tribunal climatique.
Ces réactions en disent toutefois beaucoup plus sur ceux qui les formulent que sur l’événement lui-même.
Le show de boucane n’a jamais eu la prétention d’être un colloque sur le développement durable.
C’est un spectacle populaire, profondément enraciné dans une culture mécanique qui fait partie de l’identité de nombreuses régions du Québec. On y célèbre le savoir-faire des passionnés, la mécanique, la puissance des moteurs et l’ingéniosité de ceux qui passent des centaines d’heures dans leur garage à préparer leur véhicule. On peut aimer ou ne pas aimer le bruit, l’odeur ou la fumée. C’est une question de goût. Mais réduire l’événement à quelques pneus qui brûlent est une façon particulièrement paresseuse de regarder les choses.
Ce qui frappe surtout, c’est le fossé culturel qui s’élargit entre une partie des élites urbaines et le Québec des régions. Pour plusieurs commentateurs, un festival comme celui de Saint-Lazare est presque incompréhensible. Pourquoi des centaines de personnes se déplaceraient-elles pour regarder des moteurs rugir? Pourquoi des familles passeraient-elles leur fin de semaine à regarder des camions modifiés, des bazous ou, pire encore, une course de démolition, un beau samedi d’août?
La réponse est pourtant simple : parce que les gens aiment cela.
Il n’est pas toujours nécessaire de trouver une justification philosophique ou environnementale à une activité humaine. Les traditions existent souvent parce qu’elles créent un sentiment d’appartenance. Elles rassemblent les générations. Elles permettent à une communauté de se retrouver autour de passions communes.
On peut difficilement demander aux régions de préserver leur identité tout en condamnant chacune de leurs traditions dès qu’elles ne correspondent pas aux sensibilités de certains chroniqueurs montréalais et autres urbains du Québec.
Le plus ironique dans cette histoire est probablement l’indignation sélective. Des événements sportifs internationaux, des feux d’artifice gigantesques, des tournées mondiales d’artistes ou des festivals nécessitant des centaines de vols en avion suscitent rarement une telle avalanche de condamnations morales. Pourtant, dès qu’un événement rural implique des moteurs à combustion, certains semblent soudainement découvrir l’urgence climatique.
Cette indignation n’est pas tant environnementale qu’identitaire.
Le show de boucane devient alors le symbole d’un Québec qui refuse de se conformer entièrement aux nouvelles normes culturelles. Ce n’est plus la fumée qui dérange; c’est ce qu’elle représente.
Dans ce contexte, la présence d’Éric Duhaime était presque inévitable. Un chef politique qui aspire à gouverner le Québec ne peut pas uniquement fréquenter les studios de télévision, les chambres de commerce et les tables rondes universitaires. Il doit aussi aller là où les gens vivent, travaillent et célèbrent leurs traditions.
Faire campagne, ce n’est pas uniquement convaincre; c’est aussi écouter.
On peut être en profond désaccord avec les idées d’un parti politique tout en reconnaissant qu’il est parfaitement légitime que son chef aille serrer des mains dans un festival local. C’est même exactement ce que l’on attend d’un politicien. Imaginer qu’il devrait éviter certains événements parce qu’ils ne correspondent pas aux préférences culturelles d’une partie de l’électorat relève d’une conception étonnamment étroite de la démocratie.
Il est d’ailleurs révélateur que plusieurs critiques aient semblé davantage choquées par la simple présence de Duhaime que par l’événement lui-même. Comme si le véritable scandale était qu’un homme politique se soit présenté dans une communauté qui ne partage pas nécessairement les valeurs dominantes des réseaux sociaux.
Au fond, cette controverse est dérisoire. Elle oppose pourtant deux visions du Québec.
La première considère les traditions populaires avec une certaine bienveillance. Elles ne sont pas parfaites, elles évoluent avec le temps, mais elles constituent un patrimoine vivant qu’il vaut mieux comprendre que mépriser.
La seconde tend à filtrer chaque activité humaine à travers une grille morale où le plaisir doit constamment se justifier devant une cause supérieure. Si une tradition ne coche pas toutes les cases des préoccupations contemporaines, elle devient rapidement suspecte.
Or, une société libre doit conserver un espace pour les passions imparfaites. Pour les rodéos, les expositions agricoles, les courses d’accélération, les salons de chasse et de pêche, les festivals de musique métal ou les shows de boucane. Non pas parce que chacun doit apprécier ces activités, mais parce qu’une culture vivante est précisément faite d’une diversité de goûts, de loisirs et de traditions.
La liberté ne consiste pas seulement à protéger ce que nous aimons personnellement. Elle consiste aussi à accepter que d’autres trouvent leur bonheur dans des activités qui nous laissent indifférents.
Et si un chef politique veut aller à leur rencontre plutôt que de leur faire la leçon, il ne mérite peut-être pas d’être applaudi. Mais certainement pas d’être condamné.

