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Notre hémisphère

Comment Washington redéfinit la sécurité des Amériques

Parfois, l’emploi d’un simple pronom en dit long sur l’état d’esprit de notre interlocuteur. Dans sa nouvelle stratégie de sécurité nationale, Washington affirme vouloir « protéger notre hémisphère ».

Notre hémisphère.

Le choix du mot n’est pas anodin. Il révèle une manière de penser l’espace continental qui s’affirme désormais ouvertement dans la capitale. Les États-Unis ne considèrent plus leur environnement immédiat comme un simple voisinage d’États souverains avec lesquels ils commercent ou coopèrent. Ils le voient de plus en plus comme une profondeur stratégique dont dépendent directement la sécurité du territoire américain, son approvisionnement énergétique, ses chaînes industrielles et ses infrastructures critiques.

La Stratégie de sécurité nationale de 2025 ne cherche d’ailleurs pas à dissimuler cette ambition. Elle proclame un « Trump Corollary » à la doctrine Monroe, destiné à rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère, à empêcher des puissances extérieures de contrôler des actifs jugés stratégiques et à garantir l’accès des États-Unis aux lieux, ressources et infrastructures qu’ils considèrent essentiels. Quelques mois plus tard, la Stratégie de défense nationale de 2026 va encore plus loin : elle regroupe sous une même logique le « Homeland and Hemisphere », le territoire national et l’hémisphère, et charge explicitement les forces américaines de défendre les intérêts des États-Unis de l’Arctique à l’Amérique du Sud.

Il serait donc erroné d’y voir un simple retour à 1823. La doctrine Monroe historique visait d’abord à empêcher les puissances européennes de rétablir leur emprise politique dans les Amériques. La version actuelle élargit considérablement la définition de la sécurité : ports, réseaux numériques, mines, infrastructures énergétiques, capitaux, technologies et chaînes d’approvisionnement deviennent à leur tour des objets de stratégie.

Cette évolution comporte un paradoxe. Au moment même où Washington affirme vouloir réduire ses engagements périphériques et renoncer à l’ambition de gérer le monde entier, il semble déterminé à exercer une attention beaucoup plus soutenue sur son environnement immédiat. Le retrait relatif des États-Unis du monde ne signifie donc pas leur retrait de l’Amérique. Pour le Québec, la question n’est plus théorique.

Monroe, Roosevelt et Trump : ce qui revient et ce qui change

La doctrine Monroe de 1823 signifiait aux puissances européennes que les Amériques ne devaient plus redevenir le terrain de leurs ambitions coloniales. Sa logique était essentiellement exclusionnaire : l’hémisphère occidental constituait un espace distinct dans lequel les États-Unis refusaient le retour de puissances extérieures susceptibles de menacer leur sécurité.

Au début du XXe siècle, Theodore Roosevelt ajouta une dimension beaucoup plus interventionniste. Son corollaire affirmait que les États-Unis pouvaient intervenir dans certains États du continent lorsque l’instabilité risquait d’ouvrir la porte à une puissance étrangère. Roosevelt n’était pas étranger à cette conception musclée de l’indépendance des Amériques : en 1898, il avait lui-même combattu à Cuba contre l’Espagne avec ses Rough Riders.

Le « Trump Corollary » reprend ces deux intuitions, mais les transpose dans un monde où la puissance ne s’exerce plus seulement par les armées et les bases navales.

La Stratégie de sécurité nationale de 2025 affirme que les États-Unis empêcheront des concurrents non hémisphériques d’y positionner des forces ou d’y contrôler des « actifs stratégiquement vitaux ». Un port contrôlé par une puissance rivale, une mine de minéraux critiques, un réseau de télécommunications, une infrastructure énergétique ou une chaîne industrielle peuvent désormais être considérés comme des enjeux de sécurité nationale au même titre qu’une installation militaire. La nouveauté réside donc dans l’élargissement spectaculaire de ce que Washington considère comme stratégique.

Du « Homeland » à l’hémisphère

La Stratégie de défense nationale de 2026 pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne traite plus l’hémisphère comme une simple région parmi d’autres, mais l’intègre directement à la défense du territoire américain sous une même rubrique : « Homeland and Hemisphere ».

Certaines menaces situées à l’extérieur des frontières américaines deviennent ainsi des prolongements immédiats de la sécurité intérieure. Une infrastructure stratégique contrôlée par un rival, une route maritime vulnérable ou une présence militaire étrangère dans les Amériques deviennent des risques pour le territoire américain lui-même.

La logique est celle de la profondeur stratégique. Plus Washington peut sécuriser les approches de son territoire loin de ses frontières, moins il risque d’affronter une menace lorsqu’elle est déjà à sa porte. La stratégie insiste donc sur l’accès aux zones jugées essentielles, « de l’Arctique à l’Amérique du Sud », et cite notamment le Groenland et le canal de Panama.

Cette conception redéfinit aussi le rôle des voisins. Washington affirme vouloir travailler de bonne foi avec eux, « du Canada » jusqu’aux partenaires d’Amérique centrale et du Sud, mais s’attend à ce qu’ils contribuent à la défense des intérêts communs. Dans le cas contraire, les États-Unis se réservent la possibilité d’agir de manière « ciblée et décisive ».

Il ne s’agit donc pas seulement d’écarter la Chine, la Russie ou une autre puissance de positions sensibles, mais de bâtir autour des États-Unis une zone de sécurité intégrée.

Cette vision accompagne un mouvement inverse ailleurs dans le monde. Washington demande à l’Europe et à d’autres alliés de prendre davantage en charge leur défense afin de libérer des ressources américaines pour ses priorités. La stratégie est celle d’une concentration géographique de la puissance.

La nouvelle sécurité est aussi économique

La sécurité hémisphérique ne se limite plus au domaine militaire. Elle englobe les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement, les technologies, les capitaux et les ressources qui rendent possible la puissance.

Washington veut identifier les ressources stratégiques des Amériques, favoriser leur développement avec des partenaires régionaux, empêcher des concurrents extérieurs de contrôler des infrastructures sensibles et utiliser ses avantages financiers et technologiques pour orienter les choix de ses voisins.

La Stratégie de sécurité nationale de 2025 demande même aux institutions américaines de repérer des occasions d’acquisition et d’investissement pour les entreprises des États-Unis, de soutenir des projets énergétiques, de sécuriser l’accès aux minéraux critiques et de renforcer les réseaux de communication et de cybersécurité. La puissance financière sert à orienter les capitaux. La politique industrielle sert à restaurer les capacités de production. La stratégie hémisphérique cherche maintenant à organiser l’espace économique autour de ces capacités.

L’hémisphère entier devient alors moins une carte qu’un réseau de ports, de corridors, de mines, de sources d’énergie et de chaînes logistiques dont la configuration peut renforcer ou affaiblir la puissance américaine. Les États qui contrôlent des ressources essentielles deviennent des partenaires stratégiques — à condition d’être intégrés au bon réseau.

Le partenaire n’est pas un égal abstrait

Cette architecture repose sur une conception particulière et réaliste du partenariat. Elle ne suppose pas que tous les États aient le même poids ou la même marge de manœuvre. Les partenaires doivent contribuer concrètement au système commun selon leur géographie et leurs capacités.

C’est ici que la pensée d’Elbridge Colby devient particulièrement utile. Sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique au Pentagone, Colby est l’un des principaux architectes intellectuels de la stratégie américaine actuelle, notamment de la réorientation vers l’Indo-Pacifique, du partage du fardeau entre alliés et de la doctrine de déni face à la Chine.

Dans ses interventions récentes, il revient sur la nécessité de transformer les alliés en partenaires plutôt qu’en dépendances. Washington ne doit plus assumer l’essentiel du coût pendant que les autres bénéficient de sa protection : ses alliés doivent investir davantage et développer des capacités crédibles.

En écho au fameux discours de Mark Carney à Davos, Colby critique aussi l’idée selon laquelle les « puissances moyennes » pourraient constituer entre elles une architecture stratégique cohérente capable de s’émanciper de la puissance américaine. Il les encourage à développer leurs propres capacités, mais celles-ci doivent répondre à des besoins réels, tenir compte de la géographie et s’intégrer à un ensemble fonctionnel. Plus d’autonomie, oui; plus de dispersion, non.

Son raisonnement au sujet du Canada est particulièrement révélateur. Dans un échange récent avec Ross Douthat du New York Times, Colby prend l’exemple du choix entre le F-35 américain et le Gripen suédois. Son argument n’est pas simplement commercial : un avion moins performant ou moins intégré à l’architecture nord-américaine pourrait affaiblir la défense continentale et accroître le risque pour les Américains eux-mêmes. La frontière entre souveraineté nationale et sécurité commune devient poreuse. Le Canada reste libre de choisir ses équipements. Mais si ces choix affectent NORAD, l’interopérabilité ou la défense du continent, Washington considère qu’ils ne sont plus indifférents aux intérêts américains. La décision demeure canadienne; ses conséquences stratégiques deviennent continentales.

Le gouvernement de Mark Carney cherche à accroître sa marge de manœuvre par la diversification des alliances et la coopération entre « puissances moyennes ». Mais du point de vue américain, cette stratégie rencontre une réalité brutale : la géographie ne se diversifie pas. Le modèle de Colby est celui d’une hiérarchie fonctionnelle dans laquelle les États restent souverains tout en adaptant certaines décisions aux exigences du système auquel ils appartiennent. C’est aussi ce qui éclaire le sens concret de « notre hémisphère ». Certaines décisions prises à Ottawa, Mexico ou Québec deviennent des enjeux américains dès lors qu’elles touchent la sécurité ou la résilience du système continental.

Ce qui a déjà déraillé

Une stratégie nationale établit une hiérarchie de priorités. Elle ne garantit pas que le gouvernement qui l’a rédigée saura toujours la respecter. La nouvelle doctrine américaine a déjà rencontré cette difficulté. La Stratégie de sécurité nationale de 2025 et la Stratégie de défense nationale de 2026 partent du même constat : les ressources américaines ne sont pas illimitées. Washington doit donc réduire certains engagements périphériques et concentrer davantage sa puissance sur le territoire, l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique.

Or, quelques mois plus tard, les États-Unis se sont de nouveau retrouvés profondément engagés au Moyen-Orient. Le conflit avec l’Iran, commencé par des opérations présentées comme limitées, s’est prolongé. Le détroit d’Hormuz est devenu un enjeu central de la confrontation, le trafic maritime et les flux énergétiques ont été perturbés et, en août 2026, le conflit demeure sans règlement durable. C’est précisément le genre de scénario que la nouvelle stratégie devait permettre d’éviter : une crise régionale qui absorbe l’attention politique, les moyens militaires et les ressources destinées à des priorités supérieures.

La contradiction est particulièrement visible chez Elbridge Colby. Depuis des années, celui-ci soutient que les États-Unis ne peuvent maintenir simultanément une présence militaire maximale en Europe, au Moyen-Orient et en Asie tout en disposant des moyens nécessaires pour dissuader la Chine. Il serait néanmoins excessif d’en conclure que toute la doctrine s’est effondrée. Une stratégie de priorisation n’implique pas l’indifférence devant les autres régions. L’épisode iranien révèle surtout combien il est plus facile d’ordonner les intérêts américains sur papier que de maintenir cette hiérarchie lorsqu’une crise éclate.

Certains voient dans ces événements une cohérence plus grande. Selon cette lecture, Washington chercherait à sécuriser les grands points de passage par lesquels circulent énergie, marchandises et forces militaires : Panama, Hormuz, routes arctiques et, potentiellement, Gibraltar. Cette lecture n’est pas impossible, mais elle demeure davantage spéculative que démontrée.

Il serait toutefois imprudent de conclure que l’escapade iranienne invalide les plans tracés dans la Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale. Le mouvement de fond demeure clair : l’appareil stratégique américain cherche à recentrer son attention, ses moyens et sa puissance sur son voisinage immédiat — son near abroad.

Le Québec : partenaire stratégique ou périphérie exclue?

Pour le Québec, la nouvelle doctrine américaine présente une occasion évidente. Peu de juridictions de sa taille réunissent autant d’énergie, d’aluminium, de minéraux critiques, de capacités aérospatiales, d’infrastructures nordiques et d’accès au Saint-Laurent. Dans un ordre continental où Washington accorde une valeur croissante à la résilience des chaînes d’approvisionnement et à la sécurité des infrastructures, ces actifs deviennent naturellement plus importants.

Mais c’est précisément là où naît la possibilité que croît aussi le danger — pour paraphraser Hölderlin. Le Québec pourrait posséder des actifs convoités sans être considéré comme un partenaire de premier rang. La Stratégie de sécurité nationale américaine insiste sur les partenaires alignés, la réduction des influences extérieures jugées hostiles et l’utilisation conjointe d’incitatifs et de pressions. La valeur géographique et économique d’un territoire ne garantit donc pas sa place dans le cercle intérieur. Elle peut en faire un simple fournisseur.

Ce risque deviendrait particulièrement sérieux si les relations entre Ottawa et Washington continuaient à se détériorer. Les principaux leviers de la relation bilatérale — commerce extérieur, défense, sécurité frontalière — relèvent encore du gouvernement fédéral. Québec pourrait ainsi subir les conséquences d’une politique canadienne qu’il ne contrôle pas, même lorsque ses propres intérêts convergent davantage avec ceux des États américains voisins. Le problème dépasse largement les tarifs.

Si Washington organise ses chaînes d’approvisionnement et ses investissements autour d’un critère de fiabilité stratégique, un Canada perçu comme réticent ou insuffisamment aligné pourrait être traité moins favorablement. Les États-Unis pourraient privilégier leurs producteurs domestiques, financer des capacités concurrentes ailleurs ou conditionner davantage l’accès à leurs technologies et à leurs marchés.

Le Québec subirait alors le paradoxe d’être géographiquement au cœur de l’Amérique du Nord tout en étant représenté par un gouvernement dont la stratégie pourrait l’éloigner du centre de gravité américain.

L’exemple de l’énergie illustre bien le problème. Une ligne de transport d’électricité entre le Québec et la Nouvelle-Angleterre peut être perçue chez nous comme un projet commercial. Pour Washington, les questions pourraient être plus vastes : cette source d’énergie renforce-t-elle la résilience américaine? L’infrastructure est-elle fiable? Qui la contrôle? Les règles de la juridiction qui l’alimente sont-elles compatibles avec les objectifs américains à long terme?

On ne joue plus dans la même ligue — peut-être même plus au même sport.

Le raisonnement précédent vaut pour les minéraux critiques, l’aluminium, les ports, les réseaux numériques ou l’aérospatiale. Washington pourrait simplement contourner progressivement le Québec.

Une usine est construite ailleurs. Une mine concurrente est financée chez un partenaire jugé plus fiable. Une chaîne d’approvisionnement est réorganisée. Une interconnexion énergétique n’est pas développée. Aucun geste ne constitue une crise, mais leur accumulation peut lentement déplacer le centre de gravité économique.

Le défi consiste donc à préserver une capacité de relation directe avec les États-Unis sans prétendre remplacer les compétences constitutionnelles d’Ottawa. La doctrine Gérin-Lajoie, selon laquelle le Québec prolonge à l’international les compétences qu’il exerce à l’intérieur, offre déjà une base à cette démarche.

Washington applique déjà son Defense Production Act pour financer directement des projets miniers au Canada, contournant de facto la diplomatie traditionnelle. Le Québec n’a pas besoin d’un siège à l’ONU ni d’une ambassade à Washington pour exister dans cet ordre; il a besoin qu’Hydro-Québec, Investissement Québec et ses champions industriels soient directement branchés sur les réseaux de financement et d’approvisionnement fédéraux américains. C’est une diplomatie de l’infrastructure et du contrat, une sphère où le palier provincial et ses sociétés d’État disposent déjà d’une marge de manœuvre considérable.

Une intégration plus étroite aux États-Unis créerait évidemment sa propre dépendance asymétrique. Washington dispose d’un marché, de capitaux, de technologies et d’une puissance sans commune mesure avec ceux du Québec. Le véritable objectif devrait donc être de devenir suffisamment utile pour être recherché comme partenaire, suffisamment prévisible pour être considéré comme fiable, mais suffisamment autonome pour négocier les conditions de cette intégration. Autrement dit, vendre son intégration sans vendre son âme : l’art de marcher sur une corde raide en jonglant avec des grenades.

Choisir son continent

Le Québec ne peut pas échapper à la géographie. Il appartient à l’Amérique du Nord. La nouvelle doctrine américaine rend simplement cette réalité plus difficile à ignorer.

Washington affirme désormais vouloir organiser son hémisphère. Sa vision peut être critiquée, négociée ou combattue. Elle ne peut pas être traitée comme si elle n’existait pas. Le véritable danger serait de laisser Ottawa répondre seul à cette transformation, surtout si le Canada devait chercher ailleurs les contrepoids nécessaires à une prise de distance avec Washington.

Car si le choix devait réellement se présenter entre, d’un côté, un Canada cherchant son équilibre auprès de puissances extracontinentales et, de l’autre, une intégration plus étroite à l’espace stratégique américain, le Québec ne devrait pas hésiter. Il doit multiplier les relations directes avec Washington, les États de la Nouvelle-Angleterre, les institutions américaines et les autres partenaires des Amériques. Il doit faire connaître ses intérêts avant qu’ils ne soient définis pour lui et démontrer qu’il peut être un partenaire prévisible, voire indispensable.

Notre avenir stratégique est d’abord ici, dans notre hémisphère.

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