DAVID CHABOT | On a l’impression que notre belle société moderne, lisse et technologique a tout inventé. TikTok, Fleshlight ou Star Académie, l’Humanité-avec-un-grand-H poursuit sa marche incessante vers un phalanstère intellectuel sans borne.
(Merci Google pour ce synonyme d’utopie sociale)
Bien que dénué de Taylor Swift, le passé est aussi rempli d’une quête de l’excellence intellectuelle basée sur autre chose que le dernier sound bite qui va virer sur CNN. Les gars avaient beau porter des perruques et se mettre de la poudre dans le visage pour couvrir l’hygiène douteuse qui avait court à l’époque, nos ancêtres des Lumières et leurs successeurs n’était pas fous à temps plein.
On pourrait faire des pages et des pages de citations des philosophes économiques et sociaux du temps, mais je vous en offre qu’une pour le moment. Frédéric Bastiat, un déplaisant politique de l’époque du Second Empire français, était une bibite à part. Il votait parfois à gauche, parfois à droite, mais toujours pour des idées libérales qu’il jugeait fondamentalement saines.
En juillet 1850, il publie l’essai Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Court pamphlet, il discute de plein de choses par rapport à la France du temps, mais un message fondamental y émerge – Quand un politicien agit, il y a ce qu’on voit, c’est-à-dire le résultat visible ou envisagé, mais il y a aussi ce qu’on ne voit pas avec les conséquences imprévues de la main invisible du marché.
En gros, on sait ce qu’on fait, mais on ne sait pas exactement ce que ça va donner. C’est une leçon importante pour les élus du monde entier et une sagesse qu’il faudrait rappeler à nos grands décideurs à une époque où l’immigration devient un sujet sensible et émotif.
Prends ton baluchon pis déc*** !
L’histoire du monde est basée sur l’immigration. Les mouvements de masse entre territoires plus ou moins revendiqués ont constitué la base de l’étalement urbain planétaire. À travers les époques, il y a toujours eu ce groupe d’immigrant qu’on craignait et qui était la cause de tous les maux sociaux. Les Italiens étaient des criminels, les Polonais volaient les emplois et les Juifs contrôlaient l’argent. En tout cas, c’est ce qui se disait dans le temps.
Aujourd’hui, la migration de masse vient d’ailleurs, mais elle dérange encore tout autant. D’accord, ça va très, trop vite au Canada comme aux États-Unis. On ne sent pas que les gouvernements ont vraiment le contrôle de la situation et l’immigration légale, illégale ou irrégulière fait la manchette chaque soir. Pratiquement du jour au lendemain, des millions de nouvelles personnes foulent les trottoirs des grandes villes, parfois pour y marcher et parfois pour y dormir.
Ça fait peur et ça bouscule, tout ça. La société n’a pas voté pour ça, en tout cas pas à ce rythme, et le citoyen lambda, qu’il porte une feuille d’érable ou 50 étoiles, est émotivement engagé dans le débat. On veut, en moyenne, que les décideurs agissent pour nous protéger des mauvais ceux-là.
Sans faire une revue de presse complète, il y a l’évidence des derniers mois. Trump nous parle de déporter des millions de personnes chaque année, Legault a cité le Texas pour parler des tickets d’autobus one-way vers l’Alberta et Poilièvre nous dit qu’il sera tout, sauf Trudeau, par rapport à l’immigration. Ils apportent tous des nuances sur leur plan, ce n’est pas coupé aussi carré que je l’écris, mais le message est clair – Il y a trop d’immigrants illégaux et il faut qu’ils déc***.
C’est bien beau tout ça, mais qu’est-ce qu’on ne voit pas?
Jesus et ses tomates
Je reste à Boischatel, près de Québec, et j’aime bien faire le tour de l’île d’Orléans en auto avec ma douce moitié. On spin du Harmonium, on se met à jour sur les potins de nos vies de fou et on passe généralement un bon moment ensemble. Ça gratte ma corde de bonhomme, je me sens comme les Gérard à l’époque des Oldsmobile sans appuie-tête. On brûle un peu de dinosaures liquides au passage, j’m’excuse Greta, mais le bonheur n’est jamais sans conséquence hein.
Enfin bref, on remarque depuis quelques étés la quantité d’autobus scolaires remplis d’immigrants temporaires qui circulent dans les champs. Miguel, José ou Jesus viennent passer l’été à l’île, loin de leur Mexique natal, pour cueillir les fraises et les tomates que nous, Québécois, ne daignons plus cultiver. Ce n’est pas nouveau, mais on en voit beaucoup plus fréquemment qu’avant.
Fun Fact, ce sont ne sont pas des autobus Lion Electric, mais gardons le focus gang.
Bref, l’immigration temporaire a une grosse importance économique au Québec. La pénurie de main-d’œuvre existe encore malgré les centaines de milliers de nouveaux arrivants récents. Je vous parle d’agriculture, mais c’est vrai en restauration, dans la construction et partout ailleurs. La société québécoise pousse tellement tout le monde vers les emplois demandant une grande formation qu’on manque de bras pour les emplois ne demandant qu’un peu d’énergie et de jugeote.
C’est vrai aussi aux États-Unis. Le très sérieux Pew Research Center nous dit qu’aux États-Unis en 2022, environ 11M de personnes étaient des immigrants illégaux ou sans autorisation, soit environ 3,3% de la population totale, un nombre qui a certainement enflé depuis. La majorité vit en Californie, au Texas ou en Floride.
Ces personnes sont immigrantes sans statut légal, une grande différence par rapport à l’immigration régulière et encadrée par l’État. À sa défense, Trump a toujours mis l’emphase sur l’immigration illégale et pas sur l’immigration dans son ensemble, qu’en dira Richard Latendresse. Ce sont des gens sans green card, sans filet social et sans ressources. Ce qu’il leur reste, c’est travailler au noir et tenter de survivre.
Environ 8M de ces derniers sont sur le marché du travail aux États-Unis. Le secteur agricole américain engage environ la moitié de ses travailleurs sur le marché parallèle et ils en ont grandement besoin pour récolter leurs produits. Ils œuvrent généralement dans des emplois que les Américains ne veulent pas occuper, un peu à l’image des champs de fraises de l’Île d’Orléans. Déporter ces gens serait certes politiquement payant, mais économiquement catastrophique.
Miguel, lo que no se ve?
Au-delà des manchettes, qu’est-ce qu’on ne voit pas dans le dossier des déportations? Principalement, son coût économique.
Ce qui est le plus dommageable est la perte de productivité. Seulement en taxes et impôts, ces gens paient plus de 96G$ annuellement sur des revenus totaux de 375G$. Cet argent, ils la gagnent, mais ils la dépensent ensuite pour faire tourner l’économie américaine en générant des centaines, voir des milliers de milliards de PIB additionnel.
Déporter ces millions de personnes ferait chuter le salaire médian des ménages ‘’mixtes’’ (avec un ou plusieurs immigrants sans statut) de 75 000$ à 39 000$ du jour au lendemain. Plus de la moitié de ces personnes vivent aux États-Unis depuis plus de 10 ans et ne sont pas seulement des rapists and thugs comme le dit Trump, mais des résidents honnêtes et travaillant qui n’ont simplement pas de statut légal.
En somme, la majorité de ces personnes travaille et aspire à mieux. Ils ne consomment pas seulement du fentanyl dans les rues de Philadelphie entre deux tentatives de meurtre. Il ne faut pas avoir côtoyé des millions d’immigrants pour comprendre que ceux qui se déracinent de leur terre natale pour aspirer à une vie meilleure sont souvent (mais pas tout le temps, c’est vrai) des gens honnêtes, courageux et travaillant.
Ce qu’on voit, c’est donc une volonté de ‘’protéger le tissu social’’ au Québec et aux États-Unis. On veut maintenir les habitudes, les traditions et la culture tout en évitant de se faire forcer à accepter des choses qu’on ne veut plus, comme la religion à l’école ou un effritement de l’égalité des sexes, par exemple. Pour tout ça, j’en suis.
Là où je débarque, c’est quand on est prêt à se faire mal économiquement pour gagner des points politiques. Au détriment de la richesse de l’ensemble, on attaque une minorité vulnérable qui échappe au filet de l’État et qui est une victime parfaite. On commet tous un billet d’encrage en se disant que s’ils immigrent illégalement, c’est qu’ils sont forcément des bandits ou des délinquants alors qu’ils ont tous leur histoire propre.
La solution, c’est de revoir socialement notre relation avec la citoyenneté et l’immigration dans son ensemble. Il faut s’affranchir de notre obsession pour les papiers pour voir plus grand et se dire que le statut de résident doit s’associer au statut de contribuable. Qu’en diront les bleeding hearts, il ne serait pas possible de vivre quelque part en étant apte au travail sans contribuer au collectif. Si tu viens chez nous et que tu travailles, t’es dans la gang, sinon, reste chez toi.
Il ne faut pas être naïf, il y aura certainement des militants religieux ou politiques qui vont tenter de faire tomber l’Occident dans le lot, mais c’est là qu’on a un autre gut check à faire par rapport aux valeurs qu’on veut défendre. Je ne parle pas de Charte des valeurs, mais de courage de dénoncer les choses absurdes et qui n’ont pas de sens. Le dossier de l’école Bedford me donne espoir, mais il y a plus que ça à accomplir pour que ça fonctionne.
En terminant, un grand morceau de l’histoire est manquant dans mon texte, soit de lutter contre la pénurie de main-d’œuvre grâce à la technologie et l’automatisation. Ça mériterait un autre 1 500 mots facilement et je vais surement le faire sous peu. Cependant, avant de se rendre au jardin d’Éden de l’automatisation, il y a encore bien des années devant nous. Entretemps, le dilemme du champ de tomates reste plus fort que jamais.
Enfin bref, je suis parti de Bastiat pour aller à l’Île d’Orléans, en passant par l’école Bedford jusqu’au rapport d’impôt de Miguel. C’est justement là toute la complexité du dossier parce que la société est bâtie autour de l’assemblage des millions de personnes avec leur petite vie unique, leur famille, leur travail et leur réseau social. Ce n’est pas aussi simple qu’un punch line en campagne électorale, mais ça se gère si on focus sur les bonnes choses plutôt que sur les émotions.


