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Trois partielles et une majorité par la petite porte

Le 13 avril 2026, les électeurs de trois circonscriptions fédérales — Terrebonne au Québec, Scarborough-Sud-Ouest et University–Rosedale en Ontario — ont été convoqués aux urnes pour des raisons distinctes. Le Parti libéral a remporté les trois sièges, ce qui porte le gouvernement Carney à 174 députés sur les 343 que compte la Chambre des communes, soit deux de plus que le seuil de 172 requis pour une majorité. Cette bascule — inédite dans l’histoire politique canadienne entre deux élections générales — ne s’est pas produite de la façon dont une démocratie représentative produit ordinairement un gouvernement majoritaire : les électeurs ne l’ont pas accordée; elle a été construite par étapes, à travers des mécanismes que les règles permettent, mais que la logique du mandat n’impose pas.

Ce que les électeurs ont décidé en 2025

L’élection générale du printemps 2025 avait accordé aux libéraux 169 sièges, soit trois de moins que la majorité. Ce résultat constituait un verdict électoral précis : les Canadiens avaient confié à Carney la direction du gouvernement, mais dans une configuration minoritaire, avec les contraintes institutionnelles que cela implique — obligation de négocier, dépendance vis-à-vis de l’opposition pour l’adoption des budgets et la survie du gouvernement, et, en principe, vulnérabilité devant un vote de censure.

La transformation de ce résultat en majorité n’a pas impliqué un retour devant les électeurs. Elle s’est opérée par une série de passages de plancher — Chris d’Entremont, Michael Ma, Matt Jeneroux, Lori Idlout (ancienne néo-démocrate du Nunavut) et Marilyn Gladu, ex-conservatrice de Sarnia–Lambton–Bkejwanong — puis par trois élections partielles déclenchées dans des circonscriptions que le gouvernement avait lui-même toutes les raisons de croire sûres. Le mécanisme est légal, mais c’est un choix délibéré, pas un accident de gouvernance.

Terrebonne : une élection annulée par erreur d’État

Dans Terrebonne, la partielle du 13 avril résulte d’une décision rendue le 13 février 2026 par la Cour suprême du Canada. Lors de l’élection générale d’avril 2025, la libérale Tatiana Auguste avait été déclarée élue avec une avance d’une seule voix sur la bloquiste Nathalie Sinclair-Desgagné. Un bulletin de vote postal en faveur du Bloc n’avait jamais été comptabilisé en raison d’une erreur d’impression d’Élections Canada sur l’enveloppe de retour. La Cour supérieure du Québec avait d’abord rejeté la contestation du Bloc; la Cour suprême a renversé ce jugement, annulé l’élection et déclaré le siège vacant — confirmant que l’erreur administrative avait privé un électeur de son droit de vote dans une course gagnée par une seule voix.

La reprise de scrutin s’est traduite par les résultats suivants (données préliminaires d’Élections Canada, tous les bureaux dépouillés) :

PartiCandidat(e)Votes%
LibéralTatiana Auguste22 44548,4%
Bloc QuébécoisNathalie Sinclair-Desgagné21 71446,8%
ConservateurAdrienne Charles1 5513,3%
NPDMaxime Beaudoin2490,5%
Parti VertBenjamin Rankin1910,4%
Parti populaireMaria Cantore1050,2%

Total des votes valides : 46 369 | Participation : 50,76% (91 344 inscrits)

Auguste l’emporte cette fois par 731 voix, une marge suffisante pour écarter toute nouvelle contestation judiciaire immédiate, mais qui ne transforme pas Terrebonne en forteresse libérale : le Bloc québécois conserve 46,8% du vote exprimé, et la victoire d’Auguste tient à moins de 1,6 point de pourcentage d’écart. Le taux de participation de 50,76% reflète une compétition réelle et une mobilisation authentique des deux camps — Gilles Duceppe et Yves-François Blanchet s’étaient déplacés pour appuyer Sinclair-Desgagné en campagne. Dans ce cas précis, le siège libéré était bien la conséquence d’une défaillance institutionnelle d’Élections Canada, et non d’une décision du gouvernement.

Scarborough-Sud-Ouest : un siège que le premier ministre a lui-même vidé

Dans Scarborough-Sud-Ouest, la séquence est différente et mérite d’être examinée avec soin. Le 2 février 2026, Mark Carney a annoncé la nomination de son propre député, Bill Blair, au poste de haut-commissaire du Canada au Royaume-Uni, forçant ce dernier à démissionner de son siège. Blair représentait cette circonscription depuis 2015; le premier ministre l’a donc lui-même retirée du caucus libéral, sachant qu’une élection partielle devrait s’ensuivre dans un fief que son parti détenait sans interruption depuis onze ans.

Les résultats préliminaires d’Élections Canada donnent le tableau suivant :

PartiCandidat(e)Votes%
LibéralDoly Begum20 11469,9%
ConservateurDiana Filipova5 30018,4%
NPDFatima Shaban1 7146,0%
Parti VertPooja Malhotra7112,5%
Indépendant(e)April Francisco4321,5%
Parti populairePeter Koubakis2650,9%

Total des votes valides : 28 778 | Participation : 33,54% (85 796 inscrits)

Le résultat est sans équivoque : Begum l’emporte avec 69,9% dans une circonscription où l’issue n’a jamais été en doute. Mais deux données structurent le contexte. D’abord, deux électeurs inscrits sur trois ne se sont pas déplacés — le taux de participation de 33,54% rappelle que les élections partielles dans des circonscriptions non compétitives produisent des résultats dont la base populaire réelle est très étroite. Ensuite, le départ de Blair n’est pas le fruit du hasard ni d’une décision personnelle de l’élu : il résulte directement d’une nomination gouvernementale. La logique de la gouvernance minoritaire — nommer des alliés à des postes extraparlementaires pour libérer des sièges et les regagner — n’est pas propre aux libéraux, mais c’est une mécanique que tout gouvernement minoritaire peut activer, et que les règles actuelles ne cherchent pas à encadrer.

University–Rosedale : Freeland part, les libéraux récupèrent

Dans University–Rosedale, le siège est devenu libre pour une raison bien différente. Chrystia Freeland, ancienne vice-première ministre et ex‑ministre des Finances démissionnaire sous Trudeau, avait été réélue en 2025 comme simple députée, puis nommée par Mark Carney représentante spéciale du Canada pour la reconstruction de l’Ukraine à l’automne 2025. En novembre 2025, le Rhodes Trust annonce qu’elle deviendra directrice générale (CEO) et Warden of Rhodes House, à Oxford, à compter de l’été 2026, un poste basé au Royaume‑Uni qu’elle est appelée à exercer à temps plein.

Au début de 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky la désigne en plus comme conseillère économique pour l’Ukraine, un rôle de haut profil qui vient s’ajouter à ses fonctions d’envoyée spéciale et à son mandat de députée fédérale. C’est dans ce contexte de cumul de responsabilités internationales — reconstruction de l’Ukraine et nouvelle fonction à Oxford — que Freeland finit par annoncer son départ de la Chambre des communes; le directeur général des élections reçoit l’avis de siège devenu libre le 9 janvier 2026, ce qui déclenche la partielle dans University–Rosedale.

Les résultats préliminaires d’Élections Canada :

PartiCandidat(e)Votes%
LibéralDanielle Martin19 96164,4%
NPDSerena Purdy5 86918,9%
ConservateurDon Hodgson3 84312,4%
Parti VertAndrew Massey8962,9%
Parti populaireAndy D’Andrea2050,7%

Total des votes valides : 31 000 | Participation : 32,99% (93 971 inscrits)

Martin, médecin connue pour ses prises de position sur les soins de santé universels, l’emporte avec 64,4% dans une circonscription que le Parti libéral détenait depuis longtemps. Le taux de participation de 32,99% — le plus bas des trois partielles — reflète là encore une absence de compétition réelle. Il est à noter que le NPD obtient 18,9%, soit près du triple de son score dans Scarborough-Sud-Ouest.

Le problème de la participation différentielle

Un fait ressort de la comparaison des trois résultats : il existe un écart de participation frappant entre la seule circonscription où la compétition était réelle — Terrebonne, à 50,76% — et les deux circonscriptions ontariennes, où le taux s’est établi à 33,54% et 32,99% respectivement.

Cet écart n’est pas accidentel. Dans les deux cas ontariens, le résultat était prévisible de longue date : les libéraux détenaient ces sièges depuis des années, les candidats adverses ne disposaient ni des ressources ni de la notoriété nécessaires pour menacer sérieusement, et l’enjeu local était essentiellement absent du débat national. La mobilisation électorale, dans de telles conditions, se réduit au strict minimum. Le résultat qui en découle — 20 000 votes sur 85 000 inscrits, ou 19 000 sur 94 000 — devient la base sur laquelle repose une majorité parlementaire qui gouverne 40 millions de Canadiens.

Ce n’est pas une illégalité. C’est une réalité institutionnelle que le droit parlementaire canadien tolère et que la tradition politique a toujours pratiquée. Mais la tolérance institutionnelle n’est pas une approbation démocratique. Une majorité dont deux des trois sièges constitutifs ont été gagnés avec un tiers de l’électorat inscrit, dans des circonscriptions dont le gouvernement avait lui-même vidé les sièges, est une majorité dont la légitimité populaire est plus mince que son arithmétique le suggère.

L’inédit comme avertissement

La presse rapporte volontiers que le gouvernement Carney est devenu « le premier gouvernement fédéral de l’histoire du Canada à passer d’une minorité à une majorité entre deux élections générales ». La formule est exacte. Elle mérite d’être lue comme un signal, pas comme une raison de se féliciter.

Le précédent est, dans une perspective de gouvernance démocratique, aussi notable que préoccupant. Le mandat minoritaire de 2025 exprimait une réserve de l’électorat à l’égard d’une majorité libérale. Cette réserve a été contournée — légalement, mais contournée — par cinq passages de plancher d’élus mandatés sous d’autres bannières, et par des élections partielles déclenchées en partie dans des sièges que le gouvernement avait lui-même vidés. L’opposition conservatrice, qui dénonce le phénomène, et le Bloc québécois, qui vient de perdre Terrebonne pour la deuxième fois en un an, n’ont aucun recours institutionnel face à ce processus. Leur seul levier est la prochaine élection générale.

Ce que ce précédent normalise, c’est la possibilité pour tout gouvernement futur — de n’importe quelle couleur — de gérer son arithmétique parlementaire par nominations stratégiques, en sachant que les règles lui permettent de regagner les sièges ainsi libérés dans des conditions favorables. La question de savoir si ces règles devraient être révisées — plafond sur les passages de plancher, délai obligatoire entre une nomination et la tenue d’une partielle, ou encore règle d’élection partielle obligatoire pour tout élu changeant d’affiliation — n’est pas à l’ordre du jour du gouvernement Carney. Elle ne l’était pas davantage sous ses prédécesseurs.

Ce que la majorité ne modifie pas

La majorité parlementaire confère au gouvernement la capacité de faire adopter ses projets de loi sans négocier l’appui de l’opposition. Sur le plan opérationnel, c’est un avantage réel en période de turbulences commerciales avec les États-Unis. Mais aucune majorité parlementaire ne résout par elle-même les défis structurels que le gouvernement Carney a hérités — et en partie amplifiés.

Les tarifs américains sur l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre et les véhicules sont toujours en vigueur. L’accord commercial global promis en campagne électorale de 2025 n’a pas été conclu. Le déficit cumulé projeté pour la période 2025–2030 dépasse, selon l’Institut Fraser, le double des projections de l’ère Trudeau. Les cibles de logement abordable du budget 2025 sont, selon le Directeur parlementaire du budget, susceptibles de produire une fraction des unités annoncées.

Les problèmes structurels du pays existaient avant le 13 avril; ils n’ont pas changé de nature parce que les libéraux ont franchi le seuil des 172 sièges. La question n’est plus de savoir si Carney peut gouverner sans l’opposition — il le peut désormais; c’est de savoir si les résultats seront au rendez-vous quand les électeurs le jugeront à nouveau, dans une élection que personne, cette fois, ne pourra organiser à sa convenance.

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Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier est journaliste pour PiluleRouge.ca. Passionné de politique depuis plus de dix ans, il s'est impliqué à plusieurs reprises sur la scène provinciale. Entrepreneur en informatique, il allie rigueur journalistique et regard critique sur l’actualité. Son approche analytique et son sens de l’humour apportent une perspective unique aux sujets qu’il couvre.

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