Pas besoin d’interdire les opinions lorsque vous avez appris à une population lesquelles elle doit trouver respectables.
Le Canada n’est évidemment pas une dictature au sens classique du terme. Personne ne viendra m’arrêter demain matin parce que j’écris ces lignes. Les élections existent, les partis d’opposition existent, les médias peuvent critiquer le gouvernement et je peux publier un texte affirmant que le premier ministre raconte des conneries sans craindre de disparaître au milieu de la nuit. Pourtant, je persiste à employer une expression volontairement contradictoire : le Canada ressemble de plus en plus à une dictature démocratique.
Ce que je veux dire par là n’a rien à voir avec les chars d’assaut, les prisons politiques ou la suppression des élections. La domination politique moderne peut prendre une forme beaucoup plus subtile. Elle peut consister à laisser les citoyens parfaitement libres de choisir, tout en façonnant progressivement les limites de ce qu’ils considéreront eux-mêmes comme raisonnable, acceptable et socialement respectable. Il n’est alors plus nécessaire d’interdire certaines opinions : il suffit que suffisamment de gens aient appris à les regarder avec mépris avant même de les avoir entendues.
Pas besoin de contrôler les médias
Évacuons immédiatement la théorie du complot la plus facile à caricaturer. Je ne crois pas qu’un fonctionnaire du Parti libéral téléphone chaque matin aux salles de nouvelles pour leur transmettre les manchettes du jour et les éléments de langage à répéter. Une telle organisation serait grossière, fragile et surtout largement inutile. Le véritable pouvoir culturel fonctionne précisément parce qu’il n’a généralement pas besoin d’un centre de commandement.
Lorsque les gouvernements, les universités, les grandes institutions culturelles, une partie importante du milieu médiatique et les professionnels qui gravitent autour d’eux évoluent depuis des années dans des univers sociaux relativement semblables, il n’est pas surprenant qu’ils finissent également par partager certains réflexes, certaines valeurs et une définition commune de ce qui constitue une opinion « sérieuse ». Cela ne signifie pas que tous pensent exactement la même chose ni qu’ils conspirent autour d’une table. Cela signifie simplement qu’un consensus institutionnel peut émerger sans qu’aucun ordre ne soit jamais donné.
À partir de là, la censure devient presque superflue. Une idée compatible avec le consensus sera présentée comme raisonnable ou pragmatique. Une idée qui s’en éloigne deviendra controversée, radicale, populiste ou inquiétante. Une position réellement étrangère aux conventions du milieu pourra même être traitée comme moralement suspecte avant que ses arguments soient examinés. Personne ne vous interdit alors de parler; on apprend simplement au reste de la société à vous regarder comme un imbécile lorsque vous ouvrez la bouche.
Et cette méthode est infiniment plus efficace qu’une interdiction. Interdire une idée lui donne parfois du prestige, des martyrs et une aura de vérité cachée. La rendre socialement honteuse produit exactement l’effet inverse : les citoyens commencent eux-mêmes à éviter de l’exprimer.
Le nouveau clergé
Il y a quelques générations à peine, le curé montait en chaire le dimanche matin et ne se contentait pas de raconter les événements de la semaine. Il interprétait le monde. Il séparait le bien du mal, indiquait les comportements attendus d’un membre respectable de la communauté et donnait une grille morale permettant de comprendre les événements. Notre époque aime beaucoup croire qu’elle s’est débarrassée de cette forme d’autorité. Je pense plutôt que nous avons déplacé la chaire.
Le bulletin de nouvelles ou l’émission d’affaires publiques peuvent parfois remplir une fonction étonnamment semblable. Cela ne nécessite même pas de mentir. Le choix des événements dont on parlera, des experts qui seront invités, des questions qui seront posées, du vocabulaire employé et du contexte dans lequel une information sera présentée suffit déjà à orienter considérablement la perception d’un sujet. Deux personnes peuvent rapporter exactement les mêmes faits et produire deux représentations complètement différentes de la réalité.
Le problème commence lorsque la frontière entre informer et prescrire moralement devient floue. Le journaliste ou le chroniqueur ne dit plus seulement : « voici ce qui s’est produit ». Il suggère également, explicitement ou implicitement, quelle réaction devrait avoir une personne instruite, raisonnable et respectable devant ce qui vient de se produire. Libre au citoyen de penser autrement, bien sûr, mais il sait immédiatement de quel côté ont été placés les gens sérieux et de quel côté ont été relégués les suspects.
Cette mécanique n’est d’ailleurs pas propre aux médias. Elle existe dans les universités, les milieux artistiques, les bureaucraties, les organismes subventionnés, les associations professionnelles et jusque dans les grandes entreprises. C’est précisément pour cela qu’elle est puissante : il n’y a pas un propagandiste unique qu’il suffirait de démasquer. Il existe plutôt un vaste écosystème de validation sociale où certaines idées circulent naturellement tandis que d’autres doivent constamment présenter leurs papiers.
Et l’État est assis dans la pièce
La situation devient particulièrement inconfortable lorsque cet écosystème médiatique entretient également des liens économiques avec l’État. Au Canada, plusieurs programmes publics soutiennent aujourd’hui directement ou indirectement le secteur de l’information, notamment par des crédits d’impôt et des programmes de financement journalistique. Il faut être précis ici : l’existence de ces mécanismes ne prouve absolument pas que le gouvernement dicte le contenu des articles, et prétendre le contraire sans preuve serait intellectuellement paresseux.
Mais l’extrême inverse est tout aussi naïf. Les structures économiques dans lesquelles travaillent les institutions influencent nécessairement leurs comportements, leurs priorités et leur culture, même lorsque cette influence n’est ni directe ni consciemment politique. Une entreprise privée dépend de ses clients et de ses investisseurs; personne ne trouve scandaleux d’étudier comment cette dépendance peut affecter ses décisions. Pourquoi serait-il soudainement hérétique de poser la même question lorsqu’une industrie dépend partiellement de programmes gouvernementaux?
La vraie question n’est donc pas : « Ottawa paie les journalistes, alors les journalistes obéissent à Ottawa. » Cette affirmation est beaucoup trop simpliste. La question intéressante est plutôt de savoir ce qui arrive à long terme lorsqu’une partie du secteur chargé de surveiller le pouvoir politique doit également réfléchir à son propre avenir économique à l’intérieur d’un environnement réglementaire et financier construit en partie par ce même pouvoir politique.
Dans une démocratie adulte, cette question devrait pouvoir être posée sans hystérie. Le simple fait qu’elle soit parfois reçue comme une attaque contre le journalisme illustre pourtant assez bien le phénomène que je décris : certaines institutions veulent conserver le privilège d’interroger toutes les autres tout en considérant comme suspecte l’idée qu’on puisse, à notre tour, interroger leurs incitatifs.
La meilleure propagande est celle qui ne ressemble pas à de la propagande
La propagande primitive vous ordonne quoi penser. La propagande sophistiquée vous donne l’impression que vous êtes arrivé vous-même à la conclusion souhaitée. Plus efficacement encore, elle peut transformer cette conclusion en marqueur d’intelligence, de compassion ou de respectabilité sociale. Le citoyen ne défend alors plus seulement une opinion : il protège l’image qu’il a de lui-même.
C’est ainsi qu’un consensus devient extrêmement puissant. Il n’est même pas nécessaire que tout le monde y croie. Il suffit qu’une majorité de citoyens ait l’impression que toutes les personnes respectables y croient. À partir de ce moment, les mécanismes ordinaires du conformisme prennent le relais. Avant de parler, chacun se demande ce que penseront ses collègues, ses amis, sa famille ou son milieu professionnel. Une partie des opinions disparaît alors du débat public sans avoir jamais été interdite.
C’est peut-être là le mécanisme le plus fascinant de toute cette architecture. Aucun censeur n’a besoin de rayer une phrase au stylo rouge. Aucun policier n’a besoin de cogner à une porte. Aucun ministère de la Propagande n’a besoin d’exister. Les individus commencent eux-mêmes à filtrer leurs paroles, à choisir les arguments socialement les moins coûteux et, éventuellement, à ne plus même envisager certaines positions parce qu’elles ont été culturellement associées à des catégories de personnes auxquelles ils refusent d’être identifiés.
La meilleure propagande n’est donc pas nécessairement celle qui vous persuade d’une idée. C’est celle qui détermine les idées auxquelles vous refuserez spontanément d’accorder une audience.
Une démocratie peut-elle fabriquer du conformisme?
C’est ici que l’expression dictature démocratique prend son sens. Elle est volontairement provocatrice parce qu’elle juxtapose deux réalités qui semblent incompatibles. D’un côté, nous possédons effectivement toutes les grandes libertés formelles associées à une démocratie libérale : voter, publier, manifester, militer, critiquer le gouvernement et créer nos propres médias. De l’autre, nous vivons dans une société où une immense architecture culturelle participe constamment à définir les frontières mouvantes de la respectabilité politique.
Cela ne signifie pas que les Canadiens sont des moutons ou qu’ils croient aveuglément tout ce qu’un présentateur de nouvelles leur raconte. La baisse de confiance envers les institutions médiatiques montre précisément que le phénomène est loin d’être absolu. Internet a également pulvérisé une partie de l’ancien monopole de distribution de l’information. Un citoyen peut aujourd’hui écouter directement un discours, consulter les données originales, lire un média étranger ou suivre des analystes indépendants sans attendre que quelqu’un lui résume le monde à 18 heures.
Mais ce nouvel environnement produit à son tour une réaction institutionnelle intéressante. Plus les citoyens échappent aux anciens intermédiaires, plus nous entendons parler de désinformation, de mésinformation, de sources fiables, de responsabilité des plateformes et de nécessité de protéger l’espace informationnel. Certaines de ces préoccupations sont parfaitement légitimes : Internet déborde effectivement de mensonges, de manipulations et de foutaises. Le danger apparaît lorsqu’on glisse subtilement de la lutte contre les affirmations factuellement fausses vers la volonté de déterminer quelles interprétations politiques devraient être considérées comme légitimes.
Une démocratie cesse alors progressivement de faire confiance au débat pour départager les idées et commence à vouloir administrer l’environnement dans lequel ces idées peuvent prospérer. C’est une différence fondamentale.
La dictature parfaite n’interdit rien
Voilà pourquoi j’aime cette expression, malgré son caractère outrancier. Une « dictature démocratique » n’est pas une dictature juridique. C’est une société parfaitement capable de conserver ses élections, ses tribunaux, ses journaux et ses libertés civiles tout en développant parallèlement une culture extraordinairement conformiste où le coût social de certaines opinions devient beaucoup plus efficace que leur interdiction.
Dans une vieille dictature, le pouvoir devait vous dire quoi penser. Il fallait une police politique, de la censure, des journaux officiels et des sanctions. Dans une société beaucoup plus sophistiquée, il suffit parfois de construire un environnement où le citoyen connaît d’avance l’opinion qui lui permettra d’être considéré comme informé, modéré, responsable et fréquentable. Il demeurera entièrement libre de choisir autre chose, mais cette liberté sera accompagnée d’un prix social qu’il devra être prêt à payer.
C’est là toute la perversité du système : il peut même célébrer quotidiennement la liberté d’expression, et avec raison, puisque personne ne vous empêche formellement de parler. Il suffit ensuite que suffisamment d’institutions s’entendent implicitement sur les personnes qu’il convient de prendre au sérieux et celles dont il est préférable de rire.
L’ancienne autorité disait au citoyen : « Vous devez penser ceci. » La nouvelle est beaucoup plus élégante. Elle lui dit essentiellement : « Pensez absolument ce que vous voulez. Vous ne voudriez quand même pas être du côté des caves. »
Et dans une société qui se croit profondément indépendante d’esprit, cette petite phrase peut être beaucoup plus efficace qu’un ordre.
« La dictature, c’est “ferme ta gueule” ; la démocratie, c’est “cause toujours”. » — Jean-Louis Barrault, citation ensuite popularisée par Coluche.
Nicolas Drolet Une réflexion sur l’affaiblissement du rôle des médias comme contre-pouvoir et sur leur proximité croissante avec les institutions politiques.
Samuel Rasmussen Qui décide quels médias sont légitimes, crédibles ou fréquentables? Une critique des mécanismes institutionnels qui délimitent la respectabilité médiatique.
Joanne Marcotte Une réflexion sur la marginalisation de certaines idées politiques et sur les frontières de plus en plus étroites de la respectabilité dans le débat public.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.