L’état des infrastructures au Québec révèle une étrange conception du progrès : pour avancer, il semble toujours falloir construire quelque chose de neuf. Un nouveau pont, une nouvelle école, un nouvel hôpital, une nouvelle ligne de transport collectif ou un nouveau bâtiment gouvernemental. Idéalement, quelque chose d’assez gros pour permettre à trois ministres, deux maires et une demi-douzaine de députés de se faire photographier devant une pelle mécanique.
Entretenir ce qui existe déjà est beaucoup moins excitant. On ne coupe pas de ruban devant un aqueduc qui n’a pas éclaté, personne ne convoque les médias parce qu’un toit d’école ne coule plus et aucun ministre ne fait une conférence de presse pour annoncer qu’un viaduc continuera simplement de remplir la fonction pour laquelle les contribuables l’ont déjà payé. Et c’est précisément là le problème.
Le syndrome du ruban
Un sondage Léger réalisé pour l’Ordre des ingénieurs du Québec vient mettre des chiffres sur une réalité que les Québécois connaissent déjà chaque fois qu’ils prennent leur voiture ou entrent dans certains bâtiments publics. 80 % des Québécois se disent préoccupés par l’état des infrastructures publiques, 82 % souhaitent que leur réfection figure parmi les priorités du prochain gouvernement et 46 % affirment avoir déjà subi directement les conséquences de leur mauvais état. Plus spectaculaire encore, 29 % disent avoir subi des dommages à un véhicule en raison de l’état des routes. À ce stade-ci, le nid-de-poule québécois n’est pratiquement plus un défaut de chaussée : c’est une institution nationale.
Derrière l’anecdote du pneu éclaté se trouve toutefois un problème beaucoup plus sérieux. Le déficit de maintien des actifs du gouvernement québécois atteint maintenant environ 40 milliards de dollars et, selon l’Ordre des ingénieurs, il a doublé en seulement sept ans. Quarante milliards, ce n’est plus une petite réparation remise au printemps prochain : c’est une facture accumulée pendant que les gouvernements successifs préféraient annoncer le prochain grand projet.
Pourquoi entretenir ne rapporte rien politiquement
Il existe derrière cette absurdité une logique politique parfaitement rationnelle. Construire produit une récompense immédiate; entretenir évite simplement une catastrophe future. Le politicien qui annonce un projet peut s’en attribuer le mérite aujourd’hui, tandis que celui qui dépense des centaines de millions pour empêcher qu’un pont, une école ou un système d’égout se détériore davantage obtient comme principal résultat… que rien ne se passe. Électoralement, « rien ne s’est effondré » est un slogan plutôt médiocre.
C’est ce que l’Ordre des ingénieurs a lui-même baptisé le « syndrome du ruban » : cette tendance à privilégier ce que l’on peut annoncer, montrer et inaugurer plutôt que l’entretien beaucoup moins spectaculaire de ce que nous possédons déjà. C’est aussi un magnifique exemple de mauvais incitatifs publics.
Dans une entreprise, négliger continuellement l’entretien d’un actif finit toujours par apparaître quelque part : pertes de productivité, coûts supplémentaires, diminution de valeur ou faillite. L’État, lui, peut simplement reporter la facture, puis la reporter encore, avant d’expliquer au contribuable qu’il faut augmenter les investissements parce que les infrastructures sont maintenant dans un état épouvantable. Autrement dit, nous payons aujourd’hui pour réparer ce que nous avions déjà payé hier, mais que nous n’avons pas entretenu entre les deux.
Infrastructures au Québec : un virage encore insuffisant
Il serait toutefois malhonnête de prétendre que Québec ne fait absolument rien. Le Plan québécois des infrastructures 2026-2036 marque même un changement appréciable : 105,8 milliards de dollars sur dix ans sont maintenant consacrés au maintien du parc existant, ce qui représente 71 % des investissements, contre 65 % dans le plan précédent.
C’est une amélioration, mais elle arrive après des années durant lesquelles le problème s’est accumulé. Plus inquiétant encore, l’Ordre des ingénieurs souligne que le Québec ne dispose toujours pas d’un portrait fidèle de l’état de l’ensemble de ses infrastructures. Les actifs municipaux représenteraient environ 60 % du parc d’infrastructures de la province, sans être complètement répertoriés dans le portrait actuel. Nous parlons donc de gérer un patrimoine collectif gigantesque dont nous ne connaissons même pas parfaitement l’état.
Essayez cette méthode avec votre maison : ignorez votre toiture pendant vingt ans, cessez d’inspecter la fondation, oubliez quand la plomberie a été remplacée et, lorsqu’une infiltration apparaît au sous-sol, annoncez triomphalement la construction d’un nouveau garage. Vous venez essentiellement de reproduire une politique d’infrastructure.
Construire moins sexy
Le plus intéressant est peut-être que les Québécois semblent avoir compris le problème avant leurs gouvernements. Selon les données présentées par l’Ordre des ingénieurs, 71 % des Québécois préfèrent que l’on entretienne les infrastructures existantes avant d’en construire de nouvelles. Voilà une permission politique qui devrait être saisie. Le problème des infrastructures au Québec n’est donc pas seulement une question d’argent, mais aussi de priorités politiques.
Le prochain gouvernement n’a pas besoin de promettre systématiquement davantage de béton. Il devrait d’abord être capable d’expliquer ce que nous possédons, dans quel état cela se trouve, combien coûtera son entretien et quelles infrastructures doivent être sauvées en priorité. Surtout, il faudrait cesser de traiter l’entretien comme une dépense ingrate que l’on peut repousser jusqu’à ce que la situation devienne suffisamment catastrophique pour justifier une annonce de plusieurs milliards.
Le coût de cette façon de gouverner n’est d’ailleurs pas seulement comptable. Chaque dollar dépensé dans l’urgence pour réparer ce qui aurait pu être entretenu à temps est un dollar qui ne sert pas ailleurs. Ce serait moins spectaculaire, avec moins de maquettes, moins de slogans et probablement beaucoup moins de rubans à couper, mais gouverner sérieusement consiste parfois précisément à faire ce qui ne donne pas une belle photo.
Le Québec n’a jamais manqué de projets pour demain. Il serait peut-être temps de commencer à prendre soin d’aujourd’hui.
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