Ottawa s’est fixé l’objectif d’augmenter ses exportations vers la Chine de 50 % d’ici 2030. Les échanges bilatéraux de marchandises atteignaient déjà 125,1 milliards de dollars en 2025. Le rapprochement possède donc une assise commerciale réelle. Reste à savoir qui gagnera le plus de liberté de mouvement : le vendeur canadien ou l’acheteur chinois.
Washington fait la promotion de ses concurrents
Depuis le 29 septembre 2026, les États-Unis interdisent l’entrée de certains produits canadiens, notamment des boissons alcoolisées, des produits laitiers et des motocyclettes. D’autres mesures tarifaires visent même des marchandises admissibles à l’ACEUM. Pour Ottawa, la diversification devient une réponse à des portes qui se ferment, chez son principal partenaire.
L’accord nord-américain subsiste, mais sa prévisibilité s’effrite. Lors du réexamen du 1er juillet, Washington a refusé de le prolonger dans sa forme actuelle, tout en précisant qu’il demeurait en vigueur. Un traité peut encore tenir juridiquement pendant que la confiance qui le rend utile prend l’eau.
Le calcul est assez froid : un État cherche à réduire ce que les autres peuvent lui imposer. Le Canada pratique ainsi une couverture stratégique : préserver l’ancrage américain tout en développant d’autres débouchés. Quand votre meilleur client transforme ses commandes en moyen de pression, prospecter ailleurs relève de la prudence élémentaire.
Le paradoxe, pour Washington, est qu’une politique destinée à arracher des concessions peut aussi éroder son influence. À force de faire payer sa proximité, l’aigle rend le dragon plus fréquentable. Pékin peut récolter une partie des bénéfices d’une politique américaine sur laquelle il n’a aucun contrôle.
Pékin n’a pas besoin d’un Canada prochinois
La Chine n’a pas besoin de convertir Ottawa. Elle peut tirer avantage d’une relation canado-américaine devenue plus coûteuse et moins fiable. Chaque friction ouvre un espace pour proposer des débouchés ou des investissements. Un Canada qui doit solliciter davantage Pékin offre à celui-ci de nouvelles occasions de négocier à son avantage.
Washington applique d’ailleurs sa propre version de ce pragmatisme. Le 27 septembre, le représentant américain au Commerce a annoncé des recommandations visant 30 milliards de dollars américains de marchandises de chaque côté, susceptibles de bénéficier à l’avenir d’un traitement tarifaire plus favorable entre les États-Unis et la Chine. Le rival stratégique reste donc un partenaire commercial lorsque les comptes s’y prêtent.
Voilà qui relativise les sermons sur la fidélité des alliés : Washington peut négocier avec le dragon pendant qu’Ottawa cherche à réduire sa dépendance envers l’aigle. Les grandes puissances conservent leurs options ; elles apprécient simplement moins que leurs partenaires en développent aussi.
Le marché chinois s’adosse toutefois à un projet de puissance. Pour 2026, Pékin prévoit 1 940 milliards de yuans de dépenses de défense, en hausse de 6,9 % par rapport aux dépenses exécutées l’année précédente. Le ministère chinois évoque notamment le développement d’armements avancés et de nouvelles capacités technologiques. La prospérité industrielle fournit aussi les moyens de l’ambition stratégique.
Ces moyens ne garantissent aucune victoire militaire. Ils imposent cependant de regarder au-delà des commandes espérées. Une relation commerciale peut enrichir les deux parties tout en donnant à la plus puissante de nouveaux leviers sur l’autre. Le dragon n’offre pas une sortie de secours sans regarder où elle débouche.
On diversifie ses marchés, pas sa géographie
Le castor demeure, lui, sur le même continent. Le plan canadien de défense pour 2026-2027 prévoit toujours une coopération étroite avec les États-Unis et la modernisation du NORAD. Ottawa peut modifier la destination de ses exportations beaucoup plus facilement que l’architecture de sa défense continentale.
Il approfondit parallèlement ses rapports économiques avec une Chine que sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique qualifie de puissance mondiale « de plus en plus perturbatrice ». Le paradoxe est inscrit dans les documents officiels : rechercher des occasions commerciales auprès d’un acteur dont on cherche aussi à contenir les comportements coercitifs.
Cette tension peut se gérer. Une puissance moyenne peut commercer avec un partenaire sans lui confier sa sécurité. La difficulté consiste à conserver assez d’options pour résister à chacun. Remplacer un partenaire capable de fermer le robinet par un autre ne suffit pas à rendre le pays autonome.
La diversification doit donc dépasser le tête-à-tête avec Pékin. Le 26 septembre, Ottawa mettait aussi de l’avant son nouveau partenariat stratégique avec le Vietnam et les négociations commerciales avec l’ASEAN. Multiplier les débouchés devient utile lorsqu’aucun acheteur ne peut dicter seul les conditions.
L’autonomie se mesure finalement à la capacité de refuser une exigence et d’en absorber le coût. Pékin n’a pas besoin d’un Canada dans son camp. Un Canada moins assuré de Washington lui ouvre déjà des possibilités. Le dragon n’a pas besoin de séduire le castor lorsque l’aigle lui donne des raisons de regarder ailleurs.
Sources primaires
Gouvernement du Canada — Partenariat stratégique Canada-Chine, 16 janvier 2026
Patrimoine canadien — Échanges Canada-Chine en 2025, communiqué du 29 mai 2026
Maison-Blanche — Interdictions et mesures commerciales visant le Canada, 8 septembre 2026
U.S. Trade Representative — Réexamen conjoint de l’ACEUM, 1er juillet 2026
Ministère chinois de la Défense — Budget de défense pour 2026
Ministère chinois de la Défense — Priorités de développement militaire, mars 2026
Défense nationale — Plan ministériel 2026-2027
Affaires mondiales Canada — Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique
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