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La bataille du capital humain : l’Amérique peut-elle encore former et retenir le talent face à la Chine ?

La compétition technologique entre les États-Unis et la Chine est généralement mesurée en puces électroniques, en centres de données, en satellites, en brevets ou en chaînes d’approvisionnement. Le 2026 US Talent Report, publié le 28 septembre dernier, invite toutefois à regarder ailleurs : derrière chacune de ces capacités se trouve une ressource qu’aucun gouvernement ne peut stocker, fabriquer instantanément ou sécuriser par un simple contrôle à l’exportation : le capital humain.

Scientifiques, ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs déterminent quelles idées deviennent des découvertes, puis quelles découvertes deviennent des technologies et, éventuellement, des entreprises.

Le rapport, publié conjointement par la Hoover Institution et le Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence, analyse la compétition en matière d’immigration et d’enseignement supérieur. Il examine l’ensemble de la chaîne : formation scolaire, diplômes universitaires, recrutement international, recherche, emploi, entrepreneuriat et rétention des talents.

Son diagnostic est difficile à résumer en une seule statistique : les États-Unis sous-utilisent leur potentiel en STEM — sciences, technologies, ingénierie et mathématiques —, dépendent fortement des talents étrangers dans plusieurs domaines stratégiques et perdent une partie des chercheurs qu’ils ont eux-mêmes contribué à former.

Le paradoxe américain : un système universitaire puissant, mais une dépendance croissante

Les universités américaines ont décerné près de 792 000 diplômes en STEM en 2025, soit environ 2,6 fois plus qu’en 1995. Cette croissance a cependant été très inégale : le nombre de maîtrises a augmenté de 261 %, contre 112 % pour les doctorats.

La maîtrise est ainsi devenue le principal moteur de l’expansion de la formation avancée en STEM aux États-Unis.

Le problème apparaît lorsqu’on regarde qui occupe cette expansion.

Les étudiants internationaux représentent seulement 6,1 % de l’ensemble des étudiants de l’enseignement supérieur aux États-Unis, mais cette moyenne dissimule une dépendance beaucoup plus forte aux cycles supérieurs. Ils obtiennent environ 4,1 % des baccalauréats, 21,5 % des maîtrises et 33,3 % des doctorats.

Dans les disciplines STEM, leur poids est encore plus important : ils obtiennent 51,3 % des maîtrises et 36,4 % des doctorats de recherche.

Dans certains domaines directement liés à la compétition technologique, la dépendance devient particulièrement prononcée. En 2025, les étudiants internationaux ont obtenu :

  • 64,9 % des maîtrises en informatique et en sciences de l’information;
  • 54,6 % des maîtrises en mathématiques et en statistiques;
  • 49,3 % des maîtrises en ingénierie.

Au doctorat de recherche, leur proportion dépasse 50 % dans ces trois domaines.

Autrement dit, le chiffre global de 6,1 % donne une image trompeusement rassurante. La véritable question n’est pas de savoir quelle proportion de l’université américaine est internationale, mais plutôt quelle proportion du savoir-faire avancé dans les secteurs stratégiques dépend de talents venus de l’étranger.

Et la réponse est : beaucoup.

Une dépendance concentrée dans quelques pays

Cette dépendance n’est pas seulement internationale. Elle est également géographiquement concentrée.

En 2025, l’Asie représentait 71,6 % des étudiants internationaux aux États-Unis, contre 54,4 % en 2000. Pendant la même période, la part de l’Europe est passée de 17,1 % à 7,9 %.

Au sein même de l’Asie, deux pays dominent largement : l’Inde et la Chine.

L’Inde représente 36,4 % des étudiants internationaux diplômés et la Chine 24,6 %. Ensemble, elles comptent donc pour 61 % du total. La Corée du Sud, troisième source, n’en représente qu’environ 3 %.

L’Inde a dépassé la Chine en 2023 et l’écart pourrait continuer de se creuser en raison des trajectoires démographiques divergentes des deux pays.

Cette concentration crée une vulnérabilité particulière. Le système américain tire un immense bénéfice de cette réserve mondiale de talents. Mais des changements politiques, économiques ou migratoires dans seulement quelques pays peuvent avoir des conséquences disproportionnées sur l’ensemble du système universitaire et scientifique américain.

La concentration est également disciplinaire. En 2025, quelque 305 000 étudiants internationaux étaient inscrits en mathématiques ou en informatique, contre 217 000 en ingénierie. Les étudiants indiens et chinois sont eux-mêmes fortement orientés vers les disciplines STEM.

La dépendance américaine est donc à la fois géographique, disciplinaire et institutionnelle.

Le maillon faible : le pipeline domestique

Le rapport se montre particulièrement critique à l’égard de la capacité des États-Unis à produire eux-mêmes suffisamment de talents scientifiques et techniques.

Les États-Unis consacrent davantage de ressources à l’éducation que la plupart des pays de l’OCDE, mais leurs résultats en mathématiques se sont détériorés. En 2022, les élèves américains de 15 ans ont obtenu un résultat inférieur de sept points à la moyenne de l’OCDE, alors même que les dépenses par élève aux États-Unis étaient supérieures de 48 % à cette moyenne.

Le problème persiste après le secondaire.

À l’Université de Californie à San Diego, la proportion d’étudiants inscrits à des cours de mathématiques correctives est passée de 0,49 % à 11,8 % en cinq ans.

À UC Berkeley, entre 20 et 30 % des étudiants d’un premier cours de calcul différentiel présentaient de graves lacunes de préparation. Dans ce groupe, 46 % ont abandonné le cours ou obtenu une note de D ou F.

À l’échelle nationale, la transformation de l’intérêt pour les STEM en diplôme demeure également faible : seulement 40 % des étudiants américains qui entreprennent leurs études universitaires avec l’intention d’obtenir un diplôme en STEM y parviennent effectivement.

Le problème ne semble donc pas se réduire au financement. Il concerne surtout l’efficacité avec laquelle les ressources consacrées à l’éducation sont transformées en capital humain avancé.

Le recrutement international n’est plus un avantage acquis

Cette faiblesse du pipeline domestique renforce la dépendance américaine envers le recrutement international.

Or cet avantage est désormais lui-même contesté.

Selon le rapport, la Chine produit déjà davantage de doctorats en STEM que les États-Unis, tandis que l’Inde devrait les dépasser d’ici 2033.

À l’horizon 2050, la Chine pourrait produire environ 118 000 doctorats STEM par année et l’Inde 143 000, contre 72 000 aux États-Unis.

Les auteurs prennent toutefois soin de préciser que ces projections ne signifient pas nécessairement une perte automatique du leadership scientifique américain. Le nombre de diplômes ne constitue qu’un indicateur parmi d’autres : la qualité des institutions, l’environnement entrepreneurial, la capacité de financement, la recherche fondamentale et la commercialisation des découvertes demeurent déterminants.

Mais une transformation est clairement à l’œuvre : les pays qui alimentaient historiquement le pipeline américain développent désormais leurs propres réserves de talents.

L’avantage américain ne peut donc plus reposer sur l’hypothèse selon laquelle les meilleurs étudiants du monde choisiront nécessairement les États-Unis.

L’avantage scientifique américain se contracte

Le rapport ne décrit pas l’effondrement du système américain. Il décrit plutôt l’érosion relative d’un avantage longtemps exceptionnel.

À NeurIPS, l’une des plus importantes conférences mondiales en intelligence artificielle, la proportion des présentations orales affiliées à des institutions américaines est passée de 69,1 % en 2013 à 34 % en 2025.

Dans le même temps, la part des institutions chinoises est passée de 1,8 % à 33,6 %.

La tendance est similaire dans la recherche technologique fortement citée. Entre 2015 et 2025, la part américaine des publications technologiques les plus citées est passée de 14,2 % à 8,42 %, tandis que celle de la Chine est passée de 11,5 % à 20,8 %.

Cela ne signifie pas que la recherche américaine recule en chiffres absolus. Le nombre de chercheurs américains hautement cités a, au contraire, augmenté, passant d’environ 1 700 à 2 670.

Le problème est ailleurs : les États-Unis progressent, mais plusieurs de leurs concurrents progressent plus rapidement.

En 2024, la Chine a également délivré environ 176 000 brevets en technologies informatiques, contre 44 600 aux États-Unis. Elle a aussi dépassé les États-Unis dans certains indicateurs liés à la biotechnologie et aux semi-conducteurs.

Le message stratégique est donc relativement simple : l’avantage américain n’a pas disparu, mais son caractère exceptionnel n’est plus garanti.

L’intelligence artificielle révèle l’ampleur de la dépendance

Le secteur de l’intelligence artificielle constitue probablement l’exemple le plus frappant de cette dynamique.

En 2025, 65,1 % des entreprises figurant au Forbes AI 50 avaient au moins un immigrant parmi leurs fondateurs.

L’Inde constituait le pays d’origine le plus représenté, suivie d’Israël, de la Chine et du Canada.

Les quatre entreprises les plus valorisées de la liste — OpenAI, Anthropic, Databricks et xAI — comptaient chacune au moins un fondateur immigrant.

Cela ne démontre évidemment pas que l’immigration constitue à elle seule la clé du succès de ces entreprises. Mais cela montre à quel point les talents immigrés occupent une place importante dans l’écosystème américain de l’intelligence artificielle.

La comparaison avec les laboratoires chinois est également révélatrice.

Les laboratoires américains recrutent à l’échelle mondiale. Parmi les chercheurs ayant contribué aux travaux publiés d’Anthropic, 58,9 % sont affiliés à des institutions américaines, 4,1 % à des institutions chinoises et 37 % à des institutions situées ailleurs dans le monde.

Pour OpenAI, la répartition est de 49,6 % pour les États-Unis, 19,1 % pour la Chine et 31,3 % pour le reste du monde. Alphabet présente une structure comparable.

Les laboratoires chinois DeepSeek et Moonshot présentent un profil très différent : 84,5 % des chercheurs de DeepSeek et 83,5 % de ceux de Moonshot sont affiliés à des institutions chinoises.

Cette différence illustre un point essentiel du rapport : l’autonomie technologique ne se confond pas nécessairement avec l’autosuffisance.

Les États-Unis disposent toujours d’une capacité remarquable à attirer les meilleurs chercheurs de la planète. Mais la Chine et l’Inde sont désormais en mesure de développer des bassins de chercheurs et d’ingénieurs beaucoup plus importants sur leur propre territoire.

Attirer ne suffit plus : il faut retenir

La question déterminante devient alors celle de la rétention.

Selon le rapport, 75,8 % des nouveaux titulaires étrangers d’un doctorat en STEM souhaitent demeurer aux États-Unis.

Il s’agit, en théorie, d’un avantage considérable.

Mais les obstacles migratoires peuvent transformer cet avantage en vulnérabilité. Un pays peut financer l’université qui forme un scientifique de haut niveau, accueillir ses travaux pendant plusieurs années, puis voir ce chercheur quitter son territoire parce que son statut migratoire l’empêche d’y poursuivre sa carrière.

Le paradoxe devient alors stratégique : les États-Unis peuvent contribuer à former une partie du capital humain qui renforcera demain leurs concurrents technologiques.

Ce phénomène ne concerne d’ailleurs pas seulement la Chine. L’Inde développe également ses propres universités, entreprises technologiques et centres de recherche, augmentant les possibilités offertes aux chercheurs qui auraient autrefois considéré les États-Unis comme leur destination presque naturelle.

La véritable bataille technologique se joue dans les cerveaux

Le rapport ne prévoit pas que les États-Unis seront nécessairement dépassés. Ses auteurs soulignent au contraire que l’écosystème américain conserve d’immenses avantages.

Mais les tendances qu’ils mettent en évidence sont difficiles à ignorer : un pipeline domestique insuffisant, une dépendance importante envers les talents étrangers, la montée rapide de la Chine et de l’Inde et une incertitude croissante quant à la capacité américaine de retenir les chercheurs qu’elle attire.

Le paradoxe est frappant.

Les États-Unis pourraient continuer d’attirer les personnes talentueuses qui contribuent à leur succès actuel, tout en participant directement ou indirectement à la formation des chercheurs qui contribueront demain à la réussite de leurs concurrents.

La domination technologique du XXIe siècle ne se résumera donc probablement pas au nombre de puces produites, aux capacités de calcul disponibles ou aux milliards investis en intelligence artificielle.

Elle dépendra aussi de quelque chose de beaucoup plus difficile à fabriquer en série : des êtres humains hautement qualifiés capables de créer, d’innover et d’entreprendre.

La véritable question n’est ainsi plus seulement de savoir quel pays attire le talent, mais lequel saura le former, le retenir et le transformer durablement en avantage scientifique, économique et stratégique.

Source principale

Emerson V. Johnston et Amy Zegart, « The 2026 US Talent Report: Benchmarking America’s STEM Pipeline Amid the Great Talent Competition », Technology Policy Accelerator, Hoover Institution, et Institute for Human-Centered Artificial Intelligence, Stanford University, Stanford, Californie, septembre 2026.

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