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Le militantisme, stade suprême de l’aliénation

Il faut parfois reconnaître une bonne observation chez des gens dont on ne voudrait surtout pas appliquer le programme. En 1972, l’Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires publiait Le militantisme, stade suprême de l’aliénation. Une critique communiste radicale, inspirée du situationnisme, dont le titre détournait celui de Lénine. Me voilà donc empruntant à l’ultragauche. Rassurez-vous : mon prochain achat demeure un espresso triple, pas une usine à collectiviser.

Sur certains points, pourtant, ces révolutionnaires avaient vu juste. Ils dénonçaient le militant qui prétend combattre les hiérarchies tout en obéissant aux petits chefs de son organisation; le sacrifice personnel érigé en vertu; la cause devenue refuge identitaire. Ils relevaient aussi les ressemblances avec la religion : rites, emblèmes, conversion, soumission et hérésies. Cinquante-quatre ans plus tard, nous avons remplacé la ronéo par Facebook, X ou autres. Le matériel a progressé. Pour le fidèle, le bilan est moins concluant.

Les églises ont changé d’adresse

Toute conviction politique n’est évidemment pas une religion. Mais elle le devient lorsque ses propositions cessent d’être discutables, que le groupe distribue les certificats de vertu et que chaque objection constitue une profanation. On dispose alors du dogme, des cérémonies, des lieux de rassemblement et d’une communauté chargée de protéger la croyance contre les insolences du réel.

Le militant ainsi converti ne demande plus : « Est-ce vrai? » Il demande : « Est-ce bon pour nous? » Nuance considérable. La première question appelle une enquête. La seconde appelle le responsable des communications.

Nos paysans à la fourche ont désormais le Wi-Fi, les idiots du village aussi, et maintenant ils peuvent même se rejoindre plus facile. Ils ne viennent pas incendier votre grange, ils viennent expliquer sous votre publication que votre désaccord prouve votre corruption morale. C’est moins salissant, mais cela autorise davantage de participants.

L’ingérence et ses miracles

Prenons la controverse sur une possible ingérence américaine. Le 25 septembre, Christine Fréchette a soulevé des inquiétudes; elle a ensuite confirmé l’absence de preuve d’ingérence dans la campagne. Le 28, elle a jugé malavisée l’initiative d’un membre de son équipe ayant approché des journalistes avant de l’en informer. Voilà des distinctions essentielles entre un risque, une allégation et un fait établi.

Le croyant partisan peut pourtant accomplir le miracle inverse : transformer une inquiétude utile à son camp en certitude. Exiger des preuves devient alors suspect. Pourquoi voulez-vous des documents quand nous avons déjà une émotion?

Le réflexe opposé n’est guère plus intelligent. Une accusation mal étayée ne démontre pas que toute ingérence étrangère est impossible. Mais le militant aime les menus simples : complot absolu ou invention totale. Entre les deux, il faudrait lire. Quelle extravagance.

La génuflexion à géométrie variable

Autre scène : après une rencontre avec Magali Picard, Paul St-Pierre Plamondon réaffirme son ouverture à revoir deux lois concernant le régime syndical. Éric Duhaime l’accuse d’avoir « embrassé la bague » de la présidente de la FTQ. Le chef péquiste répond que son parti demeure libre.

Le citoyen devrait demander quelles dispositions seraient modifiées, pourquoi et au bénéfice de qui. Le dévot possède une méthode plus économique : regarder la couleur du veston avant de choisir son indignation.

Voici le catéchisme imaginaire de cette méthode : notre chef rencontre un groupe de pression, il consulte; le vôtre fait pareil, il capitule. Notre compromis révèle son pragmatisme; le vôtre révèle sa prostitution. Le geste importe moins que l’identité de la main qui le pose.

Et mes amis conservateurs peuvent garder leurs souliers : cette chapelle possède aussi son tapis de prière. Réclamer la liberté individuelle tout en exigeant l’obéissance intellectuelle des sympathisants reste une performance comique. Le libre marché des idées ferme curieusement lorsque le propriétaire entend critiquer sa marchandise.

Le chronomètre et la révélation

Au débat du 23 septembre, St-Pierre Plamondon a parlé près de vingt-quatre minutes, contre moins de dix-huit pour les chefs libéral et conservateur. Cet écart mérite examen. Il ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un complot médiatique, ni une mesure de la qualité des arguments.

Mais quelle tentation de baptiser immédiatement le chronomètre! Selon la paroisse, il devient certificat de supériorité ou pièce à conviction dans le procès du diffuseur. La conclusion était prête avant le débat; on attendait seulement un chiffre pour lui mettre une cravate.

Voilà l’aliénation : confier à son appartenance la tâche de penser à sa place. Le parti finit par posséder votre jugement, puis vous remercie de votre bénévolat.

Militez donc. Distribuez des tracts. Défendez vos convictions. Mais conservez le droit de trouver votre chef médiocre, votre adversaire pertinent et votre programme incomplet. Une organisation qui exige votre fidélité mérite précisément votre surveillance.

Chers fidèles, un bulletin de vote n’est pas une profession de foi. Vous embauchez des gouvernants; vous n’ordonnez pas des prêtres.

Et si votre parti ne survit pas à vos questions, économisez-lui une victoire : il survivrait probablement encore moins bien au pouvoir.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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