Il faut donner un nouvel élan à l’intégration économique entre le Québec et le Nord-Est américain.
Quand on parle de semi-conducteurs, les regards se tournent spontanément vers Taïwan, la Silicon Valley ou les gigantesques usines de l’Arizona. Vers Bromont et les montagnes du Vermont, beaucoup moins. Pourtant, à quelques heures de route l’une de l’autre, deux installations industrielles jouent un rôle important dans l’une des industries les plus stratégiques de notre époque : l’usine d’IBM à Bromont et celle de GlobalFoundries à Essex Junction, près de Burlington.
Leur présence n’est ni le fruit d’une mode passagère ni celui d’une course aux subventions de circonstance. Elle s’enracine dans environ un demi-siècle de savoir-faire industriel et de formation d’une main-d’œuvre spécialisée. Surtout, ces deux installations possèdent des compétences complémentaires.
Cette proximité a déjà donné naissance à une initiative officielle de coopération transfrontalière réunissant le Québec, le Vermont et l’État de New York. Reste maintenant à exploiter tout le potentiel économique du corridor des semi-conducteurs qui prend forme dans notre arrière-cour.
Une complémentarité presque naturelle
Fabriquer une puce électronique et la transformer en un composant prêt à être intégré dans un appareil sont deux opérations différentes. La première consiste à graver des milliards de minuscules circuits sur des plaques de silicium. La seconde, appelée encapsulation, consiste à assembler ces circuits, à les relier entre eux, à les protéger et à vérifier leur fiabilité. Cette étape est de plus en plus déterminante pour la performance des technologies modernes.
C’est là que réside l’intérêt de l’axe Bromont–Vermont. À Essex Junction, GlobalFoundries fabrique des semi-conducteurs spécialisés, notamment pour les télécommunications, l’électronique de puissance et les systèmes radar. De son côté, IBM Bromont possède une expertise de calibre mondial dans l’assemblage, l’encapsulation avancée et les tests. Autour de ces deux géants gravitent des centres de recherche, des universités et des entreprises spécialisées qui contribuent à faire progresser ces technologies.
L’écosystème du Nord-Est s’étend également vers l’État de New York, où se concentrent d’importantes capacités de recherche et de fabrication de semi-conducteurs. Certaines de ces entreprises sont d’ailleurs concurrentes. Leur complémentarité ne signifie donc pas que toutes ces installations travaillent déjà ensemble au sein d’une même chaîne de production. Elle offre néanmoins une occasion remarquable de rapprocher des compétences qui, ailleurs dans le monde, sont parfois séparées par des milliers de kilomètres.
Heureusement pour nous, le Québec n’a pas besoin de construire une gigantesque usine de fabrication de puces pour devenir un acteur incontournable de cette industrie. Il possède déjà un savoir-faire recherché. Il faut maintenant le transformer en un avantage industriel continental.
Des gouvernements qui ont déjà commencé à investir
Les gouvernements n’ont pas attendu pour reconnaître l’importance stratégique de cette industrie. Les sommes engagées témoignent de l’ampleur de leurs ambitions.
En novembre 2025, Ottawa et Québec annonçaient leur participation à un projet de 662 millions de dollars visant à accroître les capacités d’IBM Bromont et de son partenaire, le Centre de Collaboration MiQro Innovation (C2MI).
Plus spectaculaire encore, le 14 octobre dernier, GlobalFoundries annonçait un projet comprenant deux nouvelles usines dans l’État de New York, soutenu par un financement japonais pouvant atteindre 21 milliards de dollars américains.
La coopération transfrontalière a également commencé à s’organiser. En janvier 2025, des représentants du Québec et du Vermont officialisaient la création du Northeast Semiconductor Manufacturing Corridor, une initiative visant à rapprocher les entreprises, les centres de recherche et les gouvernements de la région.
Ainsi, les infrastructures existent, les capitaux affluent et les institutions commencent à collaborer.
Les semi-conducteurs, un enjeu de sécurité économique
La pandémie et les tensions géopolitiques ont révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Or, les semi-conducteurs sont aujourd’hui omniprésents. Une rupture dans leur production peut paralyser des usines automobiles, compromettre des réseaux de télécommunications, voire perturber la fabrication d’équipements militaires.
Pour Washington, sécuriser cette industrie est une question de sécurité nationale.
Dans ce contexte, notre nation possède un atout méconnu des Québécois : l’usine IBM de Bromont figure déjà parmi les fournisseurs accrédités par le département américain de la Guerre pour certaines activités d’assemblage de semi-conducteurs. De plus, la législation américaine reconnaît, sous certaines conditions, les entreprises établies au Canada comme des fournisseurs nationaux dans le cadre de sa politique de production stratégique.
Cette reconnaissance n’ouvre pas automatiquement les portes de tous les programmes militaires américains. Elle offre néanmoins une base concrète pour élargir la participation des installations québécoises aux chaînes d’approvisionnement sensibles, notamment dans l’aéronautique, les radars et les communications sécurisées.
L’enjeu dépasse toutefois la défense. Pour les États-Unis comme pour le Québec, une chaîne industrielle régionale bien intégrée pourrait offrir une plus grande résilience sans sacrifier les avantages de la spécialisation.
Burlington 2026 : passer des ententes aux contrats
Les 1er et 2 décembre prochains, les acteurs du corridor des semi-conducteurs se réuniront à Burlington, au Vermont. Cette rencontre représente une occasion privilégiée pour le Québec de consolider ses liens économiques avec ses voisins américains. Mais pour produire des résultats tangibles, il faudra dépasser les déclarations de bonnes intentions.
Je propose donc quatre priorités qui mériteraient de figurer à l’ordre du jour de la délégation québécoise.
Premièrement, faciliter l’accès aux marchés stratégiques américains.
Puisque Bromont possède déjà certaines accréditations du Pentagone, pourquoi ne pas chercher à élargir les activités admissibles et à qualifier d’autres installations québécoises ? Une collaboration étroite avec les autorités américaines permettrait de cerner les obstacles réglementaires et de développer de nouvelles chaînes de production sécurisées, notamment pour l’aéronautique et la défense.
Deuxièmement, transformer la complémentarité industrielle en contrats.
Les entreprises du Vermont et de New York ont besoin de partenaires capables d’assembler, de tester et d’intégrer leurs composants. Ça tombe bien : le Québec dispose justement de ces compétences.
Plutôt que de multiplier les protocoles d’entente, les participants devraient chercher à développer quelques projets commerciaux précis réunissant fabricants, fournisseurs et clients potentiels. Il faut viser de nouvelles commandes et de nouveaux investissements de part et d’autre de la frontière.
Troisièmement, renforcer la recherche et l’innovation conjointes.
Les universités et les centres de recherche des trois territoires possèdent des expertises complémentaires. Des projets communs, associant chercheurs et industriels, pourraient accélérer le développement de nouvelles technologies et, surtout, leur commercialisation.
Mais, de grâce, ne créons pas de nouvelles structures administratives ! Il suffit de mieux utiliser celles qui existent déjà.
Quatrièmement, simplifier les échanges transfrontaliers.
Dans la chaîne logistique, un composant peut franchir plusieurs frontières avant d’être intégré à son produit final. Les tarifs douaniers, les contrôles à l’exportation et les difficultés liées à la mobilité des spécialistes représentent des obstacles réels à l’efficacité de la production.
Les gouvernements du Québec, du Vermont et de New York devraient déterminer ensemble les principaux irritants et transmettre à Washington et à Ottawa les demandes relevant des compétences fédérales.
Une géographie industrielle à exploiter
Les grandes puissances dépensent des milliards pour rapatrier leurs industries stratégiques. La concurrence internationale est féroce et la tentation protectionniste bien réelle.
Mais le Québec et ses voisins américains disposent d’avantages précieux : des usines, des chercheurs, une main-d’œuvre qualifiée et plus d’un demi-siècle de savoir-faire.
Reconstruire des chaînes d’approvisionnement résilientes ne signifie pas qu’il faille multiplier les usines identiques de chaque côté d’une frontière. La spécialisation et la coopération peuvent être tout aussi stratégiques que l’autosuffisance.
Le corridor Bromont–Vermont–New York illustre parfaitement cette réalité. Il offre au Québec l’occasion d’approfondir son intégration à l’économie américaine tout en développant ses propres capacités industrielles. Pour nos voisins, il représente une possibilité de renforcer leur compétitivité et leur sécurité économique.
Les gouvernements ont déjà investi, les entreprises sont en place et les partenaires se connaissent.
LFG, boys !
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