Deux économies énergétiques, deux trajectoires de prospérité
L’Alberta et le Texas ont beaucoup en commun, notamment des ressources énergétiques abondantes et une forte dépendance à l’égard de l’industrie pétrolière et gazière. Pourtant, leurs économies ont suivi des trajectoires très différentes au cours des deux dernières décennies, malgré leur intégration à l’économie nord-américaine.
Dans leur étude What Alberta Can Learn from the “Texas Miracle”, publiée en 2026 par l’Institut Fraser, Ben Eisen et Nathaniel Li documentent un renversement particulièrement révélateur : entre 2004 et 2025, le PIB réel par habitant a progressé de 44,7 % au Texas, contre à peine 1,3 % en Alberta.
Deux économies énergétiques, deux trajectoires divergentes
L’Alberta, qui devançait économiquement le Texas en 2004, a vu la situation s’inverser en une vingtaine d’années. Son PIB réel par habitant, exprimé en dollars de 2017 et ajusté selon la parité de pouvoir d’achat, est passé de 70 955 $ à 71 872 $. Celui du Texas a progressé pour atteindre 87 060 $.
Ainsi, une province qui disposait initialement d’un avantage de près de 18 % se retrouvait derrière son concurrent américain de plus de 21 %. Ce décrochage économique de longue durée ne saurait être considéré comme un simple phénomène conjoncturel.
Le marché du travail confirme cette divergence. Entre 2005 et 2024, l’emploi dans le secteur privé a progressé de 49 % au Texas, contre 39 % en Alberta. De 2014 à 2025, le taux de chômage moyen s’est établi à 4,6 % au Texas, comparativement à 7,2 % en Alberta.
Pris isolément, ces indicateurs ne permettent pas d’expliquer l’ensemble de l’écart économique. Considérés conjointement, ils révèlent néanmoins des capacités différentes à créer des emplois, à absorber les chocs et à maintenir une activité productive.
L’Alberta, première au Canada, mais en perte de vitesse en Amérique du Nord
Une autre étude de l’Institut Fraser, publiée en octobre 2026, Squandering the Canadian Century Part 2: Comparing Economic Performance in Canadian Provinces and US States, pousse la comparaison plus loin.
L’Alberta demeure la locomotive économique du Canada, mais elle a connu un recul relatif par rapport aux cinquante États américains.
En 1999, l’Alberta se classait au 7e rang sur 60 juridictions pour son PIB réel par habitant. En 2024, elle était tombée à la 25e place. L’augmentation de son PIB réel par habitant, limitée à 6 741 $ entre 1999 et 2024, la plaçait au 59e rang sur 60 pour cet indicateur de croissance.
L’Alberta demeure en tête du classement canadien, mais son retard relatif par rapport à la majorité des États américains persiste. Être la meilleure économie provinciale ne garantit donc pas la compétitivité à l’échelle nord-américaine.
Les indicateurs de revenu et de productivité confirment cette perte de terrain.
En 2024, l’Alberta se situait au 51e rang sur 60 pour le revenu d’emploi médian, établi à 39 345 $ CA, alors qu’elle occupait le 12e rang en 2010. Elle était la seule juridiction canadienne ou américaine à avoir enregistré une baisse de cet indicateur entre 2010 et 2024, soit une diminution de 1 219 $.
Sur le plan de la productivité du travail, elle devançait les autres provinces canadiennes, mais n’occupait que le 46e rang sur 60, malgré une progression de 15,6 % entre 2007 et 2024.
À titre comparatif, 45 États américains affichaient une productivité supérieure à celle des dix provinces canadiennes.
La performance d’une province par rapport au reste de son économie nationale ne reflète donc pas nécessairement sa compétitivité à l’échelle internationale.
La productivité au cœur de la prospérité
La productivité se trouve au cœur du problème.
La croissance économique ne dépend pas uniquement du nombre d’emplois créés, mais également de la valeur produite par chaque heure travaillée. Lorsqu’une économie voit sa capacité productive stagner, elle peut multiplier les emplois sans pour autant améliorer le niveau de vie de sa population.
Le Canada se trouve précisément confronté à cette réalité.
Dans son étude Higher Labour Productivity Is the Key to Faster Income Growth, publiée en 2025 par l’Institut Fraser, Philip Cross souligne que la productivité du travail au Canada n’a progressé que de 3,6 % depuis 2015.
En 2023, une heure travaillée générait 74,70 $ US de production au Canada, contre 97 $ US aux États-Unis.
Cet écart est loin d’être anodin. Il affecte la compétitivité des entreprises, freine la croissance des revenus et réduit la capacité du pays à attirer les investissements.
Il rappelle surtout une réalité économique trop souvent reléguée au second plan : la prospérité durable repose sur la création de valeur, et non sur la seule augmentation des dépenses publiques ou de la taille de l’appareil gouvernemental.
Cross souligne d’ailleurs que, de 1981 à 2024, la productivité du travail a augmenté de 61,6 %, tandis que les revenus réels du travail ont progressé de 59,8 %.
À long terme, les revenus dépendent donc étroitement de la capacité productive de l’économie.
La solution ne réside pas dans l’augmentation constante de la main-d’œuvre, l’expansion des programmes publics ou le subventionnement de secteurs jugés stratégiques.
Elle repose plutôt sur un accroissement des investissements dans les machines, les équipements, les technologies et l’innovation. Elle nécessite également un marché concurrentiel qui incite les entreprises à améliorer leurs processus, à accroître leur efficacité et à poursuivre leur développement.
Pour l’Alberta comme pour le reste du Canada, la question n’est donc pas simplement de créer davantage d’emplois, mais de réunir les conditions permettant à chaque heure travaillée de produire davantage de richesse.
Au-delà du pétrole : le rôle des politiques publiques
Eisen et Li soutiennent que le recul relatif de l’Alberta ne peut être attribué uniquement aux fluctuations du prix du pétrole.
Le Texas, lui aussi fortement exposé aux marchés énergétiques, a traversé la récession de 2014-2015 sans connaître une stagnation comparable de son PIB réel par habitant.
La différence ne s’explique donc pas uniquement par les conditions du marché des matières premières. Les politiques publiques et l’environnement d’investissement constituent également des facteurs importants à considérer.
La fiscalité, la prévisibilité réglementaire, l’efficacité des processus d’approbation et la fiabilité des infrastructures influencent directement les décisions des entreprises.
Ces facteurs revêtent une importance particulière dans les secteurs à forte intensité de capital, comme l’énergie, où les projets nécessitent des engagements financiers considérables et de longue durée.
Lorsqu’une juridiction multiplie les incertitudes, modifie fréquemment les règles ou complique l’accès aux marchés, elle augmente les risques associés à chaque projet.
Les capitaux ne sont pas captifs : ils peuvent être investis ailleurs.
Fiscalité et compétitivité : l’avantage texan
La fiscalité constitue l’une des différences les plus visibles entre les deux juridictions.
Le Texas ne prélève aucun impôt sur le revenu des particuliers à l’échelle de l’État et n’impose pas d’impôt conventionnel sur les bénéfices des sociétés à ce même palier.
Il applique toutefois une taxe sur les recettes brutes, la franchise tax, que les auteurs considèrent comme un mécanisme fiscal imparfait puisqu’elle frappe les revenus des entreprises plutôt que leurs bénéfices.
L’Alberta a abaissé son taux d’imposition des sociétés, améliorant ainsi sa compétitivité. Elle a néanmoins perdu une partie de son avantage en matière d’impôt sur le revenu des particuliers.
Selon Eisen et Li, l’imposition du revenu des particuliers en Alberta est plus élevée qu’au Texas. Le taux marginal supérieur combiné atteint 48 %, et son seuil d’application est relativement élevé.
Ces différences comptent.
La fiscalité influence les décisions des travailleurs qualifiés, des entrepreneurs et des investisseurs, qui peuvent choisir entre plusieurs juridictions nord-américaines.
Elle ne détermine pas, à elle seule, l’emplacement d’une entreprise ou le lieu de résidence d’un travailleur, mais elle contribue indéniablement à l’attractivité relative d’une économie.
La prévisibilité réglementaire, un facteur déterminant
La compétitivité ne se résume toutefois pas aux taux d’imposition. La stabilité des règles du jeu est tout aussi cruciale.
Les entreprises prennent leurs décisions à long terme — investissements, construction, acquisition d’équipements et embauche — en fonction de leurs attentes concernant la fiscalité, la réglementation, les infrastructures et l’accès aux marchés.
Lorsque ces conditions deviennent imprévisibles, les investissements peuvent être reportés, réduits ou redirigés vers d’autres territoires.
L’Alberta a été confrontée à diverses incertitudes entourant les projets énergétiques, l’accès aux marchés et les changements réglementaires.
Certaines sont attribuables au gouvernement provincial, tandis que d’autres découlent des politiques fédérales ou de contraintes transfrontalières.
Il serait donc inexact de tenir Edmonton pour responsable de l’ensemble de ces difficultés.
Cela ne change toutefois rien à leurs conséquences économiques : l’incertitude réglementaire augmente le coût du capital et affaiblit la capacité d’une juridiction à attirer des investissements de longue durée.
La diversification économique : la leçon texane
L’expérience texane remet également en question une conception dirigiste de la diversification économique.
Le Texas n’a pas progressivement écarté le pétrole et le gaz de son économie. Au contraire, leur part a presque doublé entre 2004 et 2024.
Pendant cette même période, d’autres secteurs ont également prospéré : les technologies, les services professionnels, la logistique, l’industrie manufacturière, la finance et les soins de santé.
Cette évolution contredit l’idée selon laquelle la diversification économique exige de réduire le poids des secteurs dans lesquels une économie possède déjà des avantages comparatifs.
Le Texas a permis à de nouveaux secteurs de croître sans affaiblir son industrie énergétique, en maintenant un environnement économique favorable aux entreprises de différents domaines.
L’Institut Fraser met en garde contre l’utilisation de la diversification comme justification d’une intervention économique accrue.
Les subventions sectorielles et les stratégies gouvernementales visant à désigner les industries gagnantes peuvent détourner les capitaux vers des projets politiquement privilégiés, favoriser les entreprises les mieux placées pour obtenir des fonds publics et compromettre l’allocation efficace des ressources.
Un gouvernement ne peut pas prévoir avec certitude quelles entreprises et quelles industries créeront le plus de valeur.
Une politique économique plus robuste consiste plutôt à améliorer les conditions générales de compétitivité.
Une fiscalité simple et concurrentielle, des dépenses publiques maîtrisées, une réglementation prévisible, des processus d’approbation efficaces, des infrastructures fiables et une ouverture à l’investissement profitent à l’ensemble de l’économie.
La diversification qui en découle est alors portée par les décisions des entrepreneurs, des investisseurs et des consommateurs, plutôt que par les priorités changeantes de l’État.
Retrouver les conditions de la prospérité albertaine
Pour l’Alberta, l’enjeu n’est pas de reproduire intégralement le modèle texan.
Il consiste plutôt à retrouver les conditions qui ont favorisé sa prospérité passée : une fiscalité concurrentielle, une maîtrise des dépenses publiques, une réduction de l’incertitude réglementaire et un environnement propice aux investissements productifs.
Cela exige de replacer la productivité au cœur des politiques économiques.
Sans gains d’efficacité, sans accumulation de capital et sans innovation, la croissance de l’emploi ne suffira pas à soutenir durablement les revenus et le niveau de vie.
Le Texas n’est pas un modèle parfait, et la comparaison entre les deux juridictions ne démontre pas que chaque différence de politique publique explique directement l’écart de croissance observé.
Les deux économies possèdent des institutions, des structures fiscales et des cadres réglementaires distincts. Leurs résultats économiques dépendent également de facteurs démographiques, géographiques et sectoriels.
Il serait donc imprudent de transposer intégralement les politiques texanes à l’Alberta, et davantage encore de les appliquer sans discernement au Québec ou au reste du Canada.
Ces réserves ne doivent toutefois pas nous empêcher de tirer des enseignements de cette comparaison.
L’Alberta demeure l’économie la plus performante parmi les provinces canadiennes, mais elle doit surmonter ses défis en matière de PIB par habitant, de productivité et de compétitivité relative pour préserver sa position.
Une économie riche en ressources naturelles doit constamment attirer les capitaux, encourager l’innovation, améliorer sa productivité et offrir aux entreprises les conditions nécessaires à la création de richesse.
Conclusion : les ressources naturelles ne suffisent pas
Le « miracle texan » ne repose pas sur des ressources naturelles dont l’Alberta serait dépourvue.
Les deux économies disposent d’un potentiel énergétique considérable.
La différence réside dans leur capacité à transformer ce potentiel en croissance, en investissements et en prospérité.
Les ressources naturelles offrent une possibilité de richesse, mais ce sont les institutions, le cadre réglementaire et les politiques économiques qui déterminent dans quelle mesure ce potentiel se concrétise.
La véritable prospérité ne dépend donc pas uniquement des ressources dont une économie dispose, mais de sa capacité à créer les conditions nécessaires pour les valoriser.
Voilà une leçon que l’Alberta, et plus largement le Canada, feraient bien de prendre au sérieux.
Sources
Eisen, Ben, et Nathaniel Li. What Alberta Can Learn from the “Texas Miracle”. Vancouver : Fraser Institute, 2026. Consulter l’étude.
Cross, Philip. Higher Labour Productivity Is the Key to Faster Income Growth. Vancouver : Fraser Institute, 2025. Consulter l’étude.
Fuss, Jake, Grady Munro et Joel Emes. Squandering the Canadian Century Part 2: Comparing Economic Performance in Canadian Provinces and US States. Vancouver : Fraser Institute, 2026. Consulter l’étude.
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