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Le privilège rouge : quand l’idéologie devient une excuse à l’État de droit

Il existe une indulgence idéologique dont bénéficie une partie de l’extrême gauche dans le débat public. Lorsque la violence sert une cause jugée progressiste, les mots changent, les responsabilités s’estompent et les principes démocratiques deviennent soudainement négociables. C’est ce que l’on peut appeler le « privilège rouge ».

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la controverse entourant les récentes émeutes en France. Lorsque des commerces sont vandalisés, des vitrines fracassées et des établissements pillés, certains préfèrent discuter de la légitimité du vocabulaire employé pour désigner les auteurs de ces actes plutôt que de leur gravité.

Dans sa chronique du 2 novembre 2026, intitulée « Quand la gauche applaudit des voleurs », Richard Martineau soulève précisément cette contradiction. Il rapporte les propos de Benoît Marsan, chargé de cours à l’UQAM, qui reproche à ceux qui emploient le terme « casseurs » de discréditer les revendications des manifestants et de légitimer la répression policière. Le vocabulaire proposé devient alors celui d’« acteurs de la protestation », de « contestataires » ou de « désobéissants ».

Mais depuis quand la destruction de la propriété privée devient-elle une forme acceptable de participation démocratique ? Depuis quand le pillage d’un commerce constitue-t-il une revendication sociale ? Et surtout, pourquoi faudrait-il relativiser la responsabilité de ceux qui commettent ces actes sous prétexte qu’ils prétendent défendre une cause politique ?

Cette controverse illustre un phénomène plus large que Matthieu Hocque, directeur général du groupe de réflexion français Le Millénaire, a décrit lors de son intervention sur CNEWS, le 30 octobre 2026 : le « privilège rouge ».

Une immunité morale à géométrie variable

Le privilège rouge désigne une forme d’indulgence morale, médiatique et politique dont peuvent bénéficier certains mouvements et acteurs de l’extrême gauche. Il ne s’agit pas nécessairement d’une immunité juridique formelle, mais d’un traitement différencié dans la manière de présenter, d’interpréter et de condamner leurs comportements.

Le mécanisme est relativement simple : lorsqu’un comportement contrevient aux normes démocratiques, son appréciation semble parfois dépendre davantage de l’identité idéologique de son auteur que de la nature des actes commis.

La violence devient de la résistance. Le vandalisme devient de la désobéissance civile. L’intimidation devient une forme de contestation du pouvoir. Le pillage est replacé dans une grille d’analyse sociologique où les circonstances économiques et les rapports de force occupent toute la place, tandis que la responsabilité individuelle passe au second plan.

Il faut pourtant établir une distinction fondamentale : expliquer un comportement, ce n’est pas le justifier.

Les inégalités, les frustrations économiques, les discriminations et les conflits sociaux peuvent parfaitement faire l’objet d’analyses sérieuses. Ils peuvent même justifier des manifestations, des revendications et des changements de politiques publiques. Mais aucune de ces considérations ne confère le droit de détruire les biens d’autrui.

Une société libre ne peut pas fonctionner selon une morale à deux vitesses.

Si le pillage d’un commerce est condamnable lorsqu’il est commis par un groupe dont les revendications nous déplaisent, il doit l’être également lorsque ses auteurs prétendent combattre les injustices sociales. La responsabilité individuelle ne devrait pas être conditionnelle à l’affiliation politique.

C’est précisément ce que le privilège rouge met en évidence : une hiérarchie implicite dans laquelle certaines causes semblent bénéficier d’une présomption de légitimité que d’autres ne peuvent obtenir.

Le double standard médiatique et politique

L’intervention de Matthieu Hocque apporte une dimension supplémentaire à cette réflexion. Selon son analyse, le privilège rouge ne repose pas uniquement sur les comportements des militants, mais également sur l’environnement médiatique et politique qui peut contribuer à les normaliser.

Lorsqu’une partie de la classe politique refuse de condamner clairement les violences, lorsque des commentateurs présentent systématiquement leurs auteurs sous l’angle de leurs revendications et lorsque les critiques sont accusés de discréditer la contestation, un double standard risque de s’installer.

Hocque évoque notamment la responsabilité des formations politiques de gauche et d’un environnement médiatique qui, selon lui, accorde parfois une tribune particulièrement favorable aux représentants de l’extrême gauche, sans leur opposer une contradiction suffisante.

Il ne s’agit pas de réclamer un cordon sanitaire autour des idées radicales. Une démocratie libérale doit protéger la liberté d’expression, y compris celle des mouvements qui contestent profondément l’ordre économique et politique existant.

Mais la liberté d’exprimer une opinion ne constitue pas une dispense de respecter les droits d’autrui.

On peut dénoncer les interventions policières abusives, exiger des mécanismes de reddition de comptes et défendre les droits des manifestants sans minimiser les actes de violence commis par certains d’entre eux.

La cohérence démocratique exige précisément cette distinction.

Le problème apparaît lorsque la condamnation de la violence devient sélective, lorsque le vocabulaire est systématiquement ajusté pour atténuer la responsabilité de certains acteurs et lorsque les principes que l’on prétend défendre ne sont appliqués que lorsqu’ils servent notre propre vision du monde.

Une démocratie ne se mesure pas à la sympathie qu’inspire une manifestation, mais à sa capacité de protéger les droits de tous, y compris ceux des personnes qui ne partagent pas les revendications des manifestants.

Le cas Jacinthe-Ève Arel : quand la rigueur médiatique devient une exigence démocratique

Le double standard médiatique mérite également d’être examiné sous un autre angle : celui du traitement réservé aux personnalités associées à la droite québécoise.

Le traitement médiatique réservé à Jacinthe-Ève Arel est particulièrement intéressant à cet égard.

Dans une vérification des faits publiée par Radio-Canada, le média a démenti une fausse publication attribuant à Mme Arel l’intention de céder son droit de vote à Éric Duhaime.

L’affaire est révélatrice d’un problème qui dépasse la simple circulation d’une fausse publication sur les réseaux sociaux. L’information avait également été reprise dans différents espaces médiatiques avant que sa véracité soit remise en question.

La question est simple : quelles sont les conséquences lorsqu’une information non vérifiée contribue à façonner la perception publique d’une personnalité politique ?

Il ne s’agit pas de prétendre que les personnalités de droite doivent être protégées de la critique. Au contraire, aucune personnalité publique ne devrait échapper à l’examen de ses déclarations, de ses décisions et de ses prises de position.

Mais il existe une différence fondamentale entre la critique politique légitime et la diffusion d’informations fausses. Attribuer à quelqu’un des propos qu’il n’a jamais tenus ne relève pas du journalisme critique. Cela constitue une défaillance au regard des exigences élémentaires de vérification.

C’est ici que la question du privilège rouge prend une autre dimension. Il faut s’interroger sur l’existence éventuelle de standards médiatiques asymétriques, selon lesquels certaines personnalités bénéficieraient spontanément d’un traitement plus favorable, tandis que d’autres deviendraient des cibles à l’égard desquelles les précautions éditoriales seraient moins rigoureuses.

La crédibilité des médias repose pourtant sur un principe simple : les mêmes exigences de preuve, de contextualisation et de rectification doivent s’appliquer à tous.

La désinformation ne devient pas acceptable parce que sa cible appartient à la droite. Et la rigueur journalistique ne devrait jamais dépendre de la sympathie idéologique que suscite une personnalité.

Il ne suffit pas de dénoncer les fausses nouvelles lorsqu’elles nuisent à ses adversaires politiques. La responsabilité journalistique exige une vigilance constante, particulièrement lorsque l’information risque d’influencer la perception du public.

Cela ne signifie pas que cet épisode démontre, à lui seul, l’existence d’une stratégie médiatique concertée contre la droite. Il rappelle néanmoins pourquoi les médias doivent être tenus aux mêmes exigences de rigueur, peu importe l’orientation politique des personnes concernées.

La liberté de la presse protège le droit de critiquer le pouvoir. Elle ne dispense personne de l’obligation de respecter les faits.

Les victimes oubliées de la contestation

Dans ce débat, il y a un groupe que les analyses idéologiques ont tendance à reléguer au second plan : les victimes.

Les témoignages de commerçants rapportés par Richard Martineau sont particulièrement éloquents. Certains ont perdu des années de travail, leurs marchandises, leurs équipements et parfois même l’entreprise qu’ils avaient mis toute une vie à bâtir.

Ce ne sont pas des abstractions économiques. Ce sont des individus, des entrepreneurs, des travailleurs et des familles.

La propriété privée n’est pas un privilège réservé aux grandes fortunes. Elle constitue une garantie fondamentale de l’autonomie individuelle et de la liberté économique. Elle permet à une personne de conserver le fruit de son travail, d’investir, de prendre des risques et de bâtir son avenir.

Détruire cette propriété au nom d’une prétendue justice sociale revient à faire supporter à des citoyens innocents le coût d’une lutte politique à laquelle ils n’ont parfois jamais souhaité participer.

Il y a là une contradiction fondamentale. Une partie de la gauche radicale dénonce les rapports de domination économique, mais semble parfois beaucoup moins préoccupée par le pouvoir arbitraire exercé sur le commerçant dont la boutique est pillée.

La justice sociale ne peut pas devenir un permis de disposer du travail d’autrui.

L’État de droit ne peut pas être facultatif

Le privilège rouge soulève également une question de gouvernance : celle de la capacité de l’État à faire respecter ses propres règles.

Dans une démocratie libérale, le monopole de l’usage légitime de la force appartient aux institutions publiques, dans les limites du droit. La police et la justice ont précisément pour fonction de protéger les personnes, leurs libertés et leurs biens.

Cela suppose des ressources adéquates, une volonté institutionnelle et une application cohérente des lois.

Dans son intervention sur CNEWS, Matthieu Hocque insiste justement sur l’affaiblissement de l’appareil régalien français, qu’il associe à plusieurs décennies d’insuffisance des moyens, d’impuissance publique et de manque de volonté politique. Il souligne également le coût humain imposé aux forces de l’ordre, notamment par leur surmobilisation et l’accumulation d’heures supplémentaires.

Son argument mérite d’être pris au sérieux : les commerçants ne devraient pas avoir à absorber les conséquences de l’impuissance publique, pas plus que les policiers ne devraient être abandonnés politiquement lorsqu’ils accomplissent leur mandat dans le respect de la loi.

L’État ne peut pas proclamer la protection de la propriété privée tout en laissant les victimes assumer seules les conséquences de ses défaillances. Il ne peut pas non plus exiger le respect des institutions sans leur donner les moyens de remplir leurs responsabilités.

L’autorité légitime n’est pas de l’autoritarisme. L’application de la loi n’est pas une attaque contre la démocratie. Et demander des comptes aux personnes qui commettent des infractions ne signifie pas nier leur droit de manifester.

Il faut également éviter l’erreur inverse : les forces de l’ordre doivent agir dans le respect des garanties juridiques, et leurs interventions doivent pouvoir faire l’objet d’un contrôle indépendant. Le respect de l’État de droit ne saurait être à géométrie variable, y compris lorsqu’il s’agit des autorités publiques.

Les commerçants ne devraient pas payer le prix de l’impuissance institutionnelle. Les policiers ne devraient pas être abandonnés lorsqu’ils remplissent leur mandat légal. Et les citoyens ne devraient pas avoir à choisir entre leur sécurité et leurs libertés fondamentales.

Le Québec n’est pas à l’abri

Cette discussion concerne également le Québec.

La controverse entourant les propos publiés dans Le Devoir, les réactions suscitées par la chronique de Richard Martineau et le traitement médiatique de personnalités associées à la droite montrent que le débat dépasse largement les frontières françaises.

Les universités, les médias et les institutions publiques doivent pouvoir accueillir des idées radicales. Mais ils doivent également préserver une exigence élémentaire de rigueur intellectuelle : distinguer les faits des interprétations, ainsi que les revendications politiques des comportements qui portent atteinte aux droits d’autrui.

Une institution universitaire n’a pas pour mission de protéger une idéologie contre la contradiction. Elle doit former des esprits capables de confronter les arguments, de reconnaître leurs propres biais et d’appliquer les mêmes exigences intellectuelles à toutes les mouvances politiques.

La liberté académique protège la possibilité de défendre des idées controversées. Elle ne transforme pas ces idées en vérités incontestables.

Il en va de même pour les médias. Leur responsabilité n’est pas de fournir une validation morale aux mouvements politiques qu’ils jugent sympathiques, mais de permettre un débat contradictoire dans lequel les arguments et les comportements peuvent être examinés sans privilège idéologique.

Le Québec doit pouvoir tenir cette discussion sans que toute critique de l’extrême gauche soit automatiquement assimilée à une attaque contre la liberté de manifester, pas plus que toute critique de la droite ne devrait être assimilée à une forme de persécution idéologique.

La fin des exemptions morales

Au fond, le privilège rouge révèle une contradiction beaucoup plus profonde que celle du simple choix des mots pour désigner les casseurs.

Une société libre repose sur quelques principes qui ne devraient jamais dépendre de l’identité politique de ceux qui les invoquent : responsabilité individuelle, égalité devant la loi, protection de la propriété privée, liberté d’expression et primauté du droit.

Ces principes ne sont pas négociables en fonction des circonstances politiques.

On peut être profondément critique du capitalisme, défendre une redistribution plus importante de la richesse, contester les gouvernements et réclamer des changements institutionnels. Toutes ces positions ont leur place dans une démocratie. Mais aucune ne justifie de priver les autres citoyens de leurs droits fondamentaux.

La tolérance ne doit pas devenir de la complaisance. La liberté de contester ne doit pas devenir un permis de détruire. Et la compassion envers les revendications sociales ne doit jamais se transformer en indifférence envers les victimes.

Une démocratie libérale ne peut pas survivre durablement si elle accorde une exemption morale à ceux qui prétendent la transformer au nom d’une idéologie.

Le véritable test de nos convictions démocratiques n’est pas notre capacité à défendre les libertés de ceux avec lesquels nous sommes d’accord. C’est notre volonté de protéger ces mêmes libertés lorsque ceux qui les menacent prétendent agir pour une cause que nous approuvons.

C’est précisément pourquoi le privilège rouge mérite d’être dénoncé et débattu.

Car lorsque les principes deviennent conditionnels, ce ne sont pas seulement les victimes des pillages qui en paient le prix. C’est la crédibilité de l’ensemble de nos institutions qui s’en trouve fragilisée.

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