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Chaque année, le calendrier québécois et canadien déborde de fêtes qu’on souligne avec enthousiasme. Noël transforme les maisons, les vitrines et le rythme des familles pendant des semaines. Le jour de l’An rassemble. Pâques remplit les tablettes de chocolat. La Fête nationale et la Fête du Canada occupent l’espace public. Halloween envahit les écoles, les rues et les magasins. La Saint-Valentin a ses fleurs, ses soupers, ses campagnes publicitaires. Le Boxing Day, lui, réussit même à transformer une simple journée de rabais en événement national.

Puis arrive la Fête des Pères.

Elle arrive discrètement. Presque timidement. Une carte. Un souper. Un outil. Un accessoire pour le barbecue. Quelques publications sur les réseaux sociaux. Quelques mots lancés entre deux activités du dimanche. Puis, on passe à autre chose.

Quand le père devient le méchant de l’histoire

Je suis moi-même père d’un petit garçon qui vient tout juste d’avoir 9 ans. Un enfant merveilleux, vivant avec un trouble du spectre de l’autisme et un syndrome de Gilles de la Tourette. Je suis père depuis neuf ans. Et même si, à mon grand regret, ma carrière militaire m’a rendu absent pendant une bonne partie de ses premières années de vie, mon fils n’a jamais manqué de rien. Surtout pas d’amour.

Pourtant, malgré mes efforts, j’ai souvent été présenté comme le mauvais père. Le père absent. Le père qui aurait laissé la mère de son enfant. Le « pas bon » de l’histoire. On a parlé contre moi bien trop souvent, parfois sans nuance, parfois sans connaître toute la réalité. Et comme beaucoup de pères, j’ai encaissé. J’ai continué. J’ai fait de mon mieux. Ce qui, au fond, est probablement tout ce qu’un parent peut réellement espérer accomplir.

Depuis maintenant presque trois ans, je suis père monoparental à temps plein. Et c’est là qu’un contraste m’a frappé. Lorsque la mère était seule, les éloges venaient facilement : quelle femme forte, indépendante, courageuse. Et je ne dis pas qu’elle ne méritait pas ces mots. Loin de là. Mais lorsque le père se retrouve seul à porter le quotidien, la reconnaissance devient soudainement plus rare, plus discrète, presque gênée.

Je ne cherche pas les applaudissements. Je ne vais pas à la pêche aux compliments. Mais une réalité crue m’a frappé de plein fouet : les pères sont souvent laissés à eux-mêmes. Sous-estimés. Peu écoutés. Peu soutenus. Dans bien des séparations, ils deviennent rapidement les méchants de l’histoire, peu importe les circonstances, peu importe les efforts réels, peu importe l’amour qu’ils portent à leurs enfants.

Je suis moi-même un enfant de parents divorcés. J’ai grandi dans une séparation difficile, avec le regard limité qu’on a lorsqu’on est enfant. À cet âge-là, on comprend rarement toute l’histoire. On voit des morceaux. On entend des phrases. On ressent les tensions sans toujours pouvoir les nommer. Et, trop souvent, on finit par croire qu’il doit forcément y avoir un bon et un méchant.

À mes 32 ans, que j’aurai mardi prochain, et maintenant que je suis père à mon tour, mon regard a changé. Je comprends mieux que les séparations ne sont presque jamais aussi simples qu’on les raconte. Je réalise davantage ce que mes propres parents ont pu traverser, chacun à leur façon, avec leurs forces, leurs limites, leurs blessures et leurs erreurs. Avec le temps, je comprends qu’une famille qui se brise ne laisse pas seulement des coupables et des victimes. Elle laisse surtout des humains qui tentent, parfois maladroitement, de survivre à une situation qui les dépasse.

Et cette solitude, il faut aussi avoir l’honnêteté de le dire, ne vient pas seulement du regard des autres. Elle vient parfois de nous-mêmes. Les hommes sont souvent isolés parce qu’ils ont appris très tôt à tout garder en dedans. À rester solides. À ne pas pleurer. À ne pas demander d’aide. “Un homme, ça ne pleure pas.” “Un homme, c’est fait fort.” Alors on serre les dents. On avance. On minimise notre fatigue. On ravale nos inquiétudes. On se convainc qu’on doit tenir debout en tout temps, même quand tout vacille à l’intérieur. Souvent, nous sommes les plus durs envers nous-mêmes, au point de ne même plus nous accorder le droit d’avoir un instant de faiblesse.

Juin, le mois de la santé mentale masculine

Juin est aussi reconnu par plusieurs comme le mois de la santé mentale masculine. Et dans un texte sur la paternité, sur les pères monoparentaux et sur la reconnaissance qu’on leur accorde trop peu, il serait impossible de passer à côté de cette réalité.

Hommes, pères, fils, frères : nous ne sommes pas invincibles. Peu importe à quel point nous avons appris à le laisser croire. Peu importe à quel point nous avons été conditionnés à serrer les dents, à rester debout, à encaisser sans broncher et à répondre “ça va” même quand, intérieurement, rien ne va vraiment.

Admettre qu’on ne va pas bien n’est pas une faiblesse. C’est souvent le premier vrai geste de courage. Parler, demander de l’aide, nommer sa fatigue, sa solitude, son anxiété, sa détresse ou simplement son épuisement, ce n’est pas être moins homme. Ce n’est pas être moins père. Au contraire, c’est refuser de s’effondrer en silence.

Et s’il y a une leçon que j’ai apprise beaucoup trop tard, c’est que la vie est difficile. Elle l’est encore plus lorsqu’on est seul. Encore plus lorsqu’on porte un enfant à bout de bras. Encore plus lorsqu’on s’entête à tout garder pour soi, par orgueil, par pudeur, par peur du jugement ou simplement parce qu’on ne sait plus comment demander de l’aide.

Alors, aux hommes, aux pères, et surtout aux pères monoparentaux : votre rôle compte. Votre fatigue compte. Votre présence compte. Même si la Fête des Pères passe souvent sous le radar, même si elle n’a pas le même éclat public que d’autres fêtes, elle mérite d’être soulignée. Pas seulement avec une carte ou un cadeau, mais avec une vraie reconnaissance.

Parce qu’un père qui tient debout pour son enfant, même lorsqu’il vacille intérieurement, mérite plus qu’un merci lancé rapidement entre deux activités du dimanche. Il mérite d’être vu. Il mérite d’être entendu. Il mérite qu’on lui rappelle qu’il n’a pas à tout porter seul.

À vous, chers papas

Ce texte n’a pas pour but d’attirer la sympathie. Il ne cherche pas la pitié, les applaudissements ou les grandes déclarations. Je ne joue pas du violon pour qu’on m’acclame. Je ne demande pas qu’on érige des statues pour les pères., ni qu’on diminue la reconnaissance accordée aux mères. Cette reconnaissance est nécessaire, méritée, et elle doit demeurer.

Mais il faut aussi avoir le courage de dire que les pères comptent.

Dans une société où le masculinisme est dénoncé avec raison lorsqu’il devient haineux, amer ou toxique, il faut faire attention à ne pas glisser dans un autre excès : celui de regarder la masculinité elle-même comme un problème. Être un homme n’est pas une faute. Être un père n’est pas un rôle secondaire. Être un père monoparental n’est pas une anomalie.

Il existe des hommes présents. Des hommes aimants. Des hommes épuisés. Des hommes qui se lèvent chaque matin pour offrir à leur enfant de la stabilité, de la sécurité et de l’amour. Des hommes qui ne demandent pas qu’on les plaigne, mais qui méritent au moins qu’on les voie.

Alors oui, la Fête des Pères existe. Elle passe peut-être plus discrètement. Elle fait peut-être moins de bruit. Elle vend peut-être moins de fleurs, moins de soupers romantiques, moins de grandes campagnes publicitaires. Mais elle mérite d’être soulignée.

Pas parce que les pères sont parfaits. Parce que les bons pères sont essentiels.

Et parce qu’un père qui reste, qui aime, qui protège, qui apprend, qui se trompe, qui recommence et qui continue malgré tout mérite plus qu’un silence poli.

Il mérite d’être reconnu.

Bonne fête des Pères. Parlez, au besoin. Demander de l’aide peut aussi être un geste de père. Votre santé mentale est importante, et vos enfants ont besoin de vous.


Besoin d’aide? Au Canada, appelez ou textez le 9-8-8 pour du soutien 24/7 en cas de détresse ou d’idées suicidaires.
Au Québec : 811, option 2 pour Info-Social, ou 1 866 APPELLE — 1 866 277-3553 pour la prévention du suicide.
En cas de danger immédiat : 911.

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