Les Plus Populaires

À lire aussi

Le progressisme à géométrie variable


Il y a une manie, dans une partie de la gauche québécoise, qui devient difficile à supporter : elle adore se présenter comme le camp du courage, de la justice, de l’émancipation, de la grande vertu publique — mais son courage moral a souvent une drôle de caractéristique. Il choisit très soigneusement ses cibles.

Quand le conservatisme est d’ici, tout est simple. Là, le progressiste québécois retrouve toute sa voix, toute sa colonne, tout son vocabulaire. Il n’hésite plus. Il tonne. Il dénonce. Il excommunie.

Le conservateur québécois devient immédiatement le méchant officiel du récit. Éric Duhaime? Un démon en veston. La CAQ? Une régression sur deux pattes. PSPP? Un intolérant identitaire. Trump? Littéralement un fou. Kirk? Il l’a cherché.

Ici, on ne nuance pas. Ici, on ne contextualise pas. Ici, on juge.

On l’a vu, par exemple, lorsque Manon Massé a signé une chronique intitulée « Pas de candidats antiavortement aux prochaines élections! », visant directement le Parti conservateur du Québec et son candidat Roy Eappen. Le ton était clair, frontal, inquiet. Elle écrivait qu’elle n’en croyait pas ses oreilles et reprochait à ce candidat de vouloir « parler aux gens » pour « changer leur opinion » sur l’avortement.

Très bien. C’est son droit. Mais ce qui frappe, c’est la rapidité du verdict moral : quand la menace vient de la droite québécoise, la gauche ne cherche pas midi à quatorze heures. Elle nomme, elle accuse, elle mobilise.

Mais dès que le conservatisme vient d’ailleurs, surtout s’il est religieux, minoritaire, racisé ou protégé par le réflexe antiraciste, quelque chose se dérègle. Le ton baisse. Les certitudes fondent. Les condamnations se mettent à boiter. D’un coup, ceux qui nous expliquaient hier que toute idée conservatrice est un péril moral se découvrent une passion soudaine pour la nuance, la complexité, le contexte, la sensibilité culturelle.

En bon français : ils se mettent à marcher sur des œufs.

Qu’on soit clair, parce que la précision est importante. Le propos n’est pas de dire que Québec solidaire appuie le Hamas, les talibans ou l’islamisme. Ce serait paresseux, trop facile, et surtout inutile. Personne n’a besoin d’inventer des positions absurdes pour critiquer ce milieu.

Le vrai problème est plus subtil. Et justement pour cette raison, il est plus révélateur. Ce n’est pas toujours le silence. C’est le changement de registre.

Le cas Adil Charkaoui l’illustre bien. Et ce n’est pas une affaire d’hier. En 2009, Françoise David, alors présidente et porte-parole de Québec solidaire, se réjouissait de sa victoire en Cour fédérale et parlait de sa remise en liberté comme d’une « victoire pour la démocratie ».

On peut défendre les droits juridiques d’un homme sans épouser ses idées, bien sûr. Mais c’est précisément là que le réflexe devient révélateur : devant certains profils, une partie de la gauche commence par voir la victime de l’État sécuritaire, le musulman stigmatisé, l’homme qu’il faut protéger des amalgames. Elle trouve spontanément le chemin de la prudence.

Imagine-t-on la même tendresse politique envers un prédicateur catholique ultraconservateur ou un militant évangélique antiavortement? Évidemment non. Là, les mots seraient venus tout seuls : intégriste, dangereux, rétrograde, menace pour les droits.

Avec Charkaoui, une partie de la gauche a d’abord vu l’homme à protéger des amalgames avant de voir le prédicateur réactionnaire pro-charia. Voilà le malaise : pour le conservateur d’ici, la sentence. Pour le conservateur religieux protégé par le réflexe antiraciste, le préambule.

Regardons aussi la Fédération des femmes du Québec. Sur sa page consacrée à la solidarité internationale, la FFQ affirme soutenir la liberté des femmes iraniennes, notamment en dénonçant l’apartheid genré et les lois misogynes en Iran. Elle exprime aussi sa solidarité envers les femmes afghanes et d’autres luttes internationales. Très bien. Il faut le reconnaître.

Mais lorsqu’on compare la mécanique des prises de position, quelque chose saute aux yeux : certaines causes reçoivent une architecture politique beaucoup plus détaillée, beaucoup plus militante, beaucoup plus offensive que d’autres.

Pour la Palestine, la FFQ énumère des demandes précises : cessez-le-feu, fin de l’occupation, reconnaissance du droit à l’autodétermination, lutte contre le racisme anti-palestinien, fin du soutien direct et indirect à l’occupation. Pour l’Iran ou l’Afghanistan, on trouve des formules de solidarité, des dénonciations importantes, oui, mais le dispositif politique n’a pas la même ampleur.

Encore une fois : ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas la même énergie. Et c’est précisément là que se loge le malaise.

Quand l’ennemi politique s’appelle Israël, Trump, Netanyahou ou le Parti conservateur, le vocabulaire militant se déploie dans toute sa splendeur : sanctions, occupation, oppression, recul, menace, mobilisation.

Mais quand l’oppression est portée par des régimes ou des mouvements religieux issus du monde musulman, le langage devient plus prudent, plus enveloppé, plus précautionneux. Il faut comprendre. Il faut écouter. Il ne faut pas imposer. Il ne faut pas faire le jeu de la droite. Il ne faut pas donner de munitions aux mauvaises personnes.

Et pendant qu’on polit le vocabulaire, des femmes disparaissent derrière des murs.

En Afghanistan, les talibans n’incarnent pas une simple « différence culturelle ». Ils imposent un ordre politique religieux où les femmes et les filles sont privées de droits fondamentaux, notamment en matière d’éducation, de travail et de présence dans l’espace public. L’ONU Femmes parle d’une des crises les plus graves au monde pour les droits des femmes.

Ce n’est pas une nuance anthropologique. Ce n’est pas une tradition folklorique. Ce n’est pas une complexité postcoloniale. C’est une oppression.

Or, devant cette oppression-là, on entend souvent une condamnation à voix basse, escortée par tout un cortège de mises en garde : attention au racisme, attention à l’impérialisme, attention au regard occidental, attention au sauveur blanc. Comme si les femmes afghanes avaient besoin qu’on les protège d’abord de notre mauvaise conscience avant de les protéger de ceux qui les enferment.

Même phénomène autour du conflit israélo-palestinien. Il serait malhonnête d’écrire que Québec solidaire refuse toujours de condamner le Hamas. Le parti l’a déjà fait. Mais la différence de réflexe reste frappante.

Quand le conservatisme québécois se manifeste, même dans un cadre électoral, démocratique et juridiquement limité, la condamnation sort nue, directe, immédiate. Quand le fanatisme vient d’ailleurs, la condamnation arrive rarement seule. Elle se présente accompagnée d’un service de sécurité idéologique : contexte historique, souffrances des peuples, impérialisme occidental, droits nationaux, méfiance envers les amalgames, peur de stigmatiser.

On ne demande pas cette prudence quand il s’agit de Duhaime. On ne demande pas cette complexité quand il s’agit d’un candidat conservateur local. On ne demande pas cette délicatesse quand la cible est socialement rentable.

Voilà le fond du problème. Une partie du progressisme québécois ne juge plus seulement les idées selon leur contenu. Elle regarde d’abord qui les porte.

Une idée conservatrice exprimée par un Québécois francophone de droite devient immédiatement suspecte, sale, moralement inférieure. La même idée, ou une idée bien pire, si elle arrive enveloppée dans la religion, la minorité, l’immigration ou la culture de « l’autre », reçoit un traitement infiniment plus doux.

Là, soudainement, il faut comprendre avant de condamner. Là, il faut éviter les amalgames. Là, la fermeté morale devient un luxe qu’on reporte à plus tard.

C’est une drôle de gymnastique pour un camp politique qui se prétend universaliste.

Parce qu’enfin, il faut garder le sens des proportions. On peut être en profond désaccord avec Éric Duhaime. On peut trouver son conservatisme sec, caricatural, individualiste, fatigant. Très bien. On peut ne pas voter pour lui. On peut le trouver insupportable.

Mais encore faut-il avoir l’honnêteté minimale de reconnaître qu’il existe une différence abyssale entre un conservatisme québécois électoral et un conservatisme théocratique qui entend soumettre la loi civile à la religion.

Éric Duhaime, qu’on l’aime ou non, est favorable au mariage gai et ne propose aucun recul sur l’avortement. Son conservatisme n’est pas celui d’un prédicateur voulant soumettre la loi civile à la religion, mais celui d’un libertarien de droite parfaitement inscrit dans le cadre démocratique et laïque du Québec.

À certains égards, il a donc beaucoup plus en commun avec Marie-Louise Arsenault ou Ruba Ghazal — c’est-à-dire avec des figures du débat public québécois moderne — qu’avec Adil Charkaoui ou quelque militant rêvant de plier la société devant un dogme religieux.

Or, c’est précisément cette différence qu’une partie du progressisme d’ici semble parfois avoir peur de nommer trop clairement.

La question devient donc embarrassante. Pourquoi tant de fureur morale contre le conservatisme québécois, même modéré, et tant de prudence devant des conservatismes infiniment plus durs lorsqu’ils viennent d’ailleurs?

Pourquoi le conservateur local mérite-t-il la diabolisation immédiate, mais le conservateur religieux étranger bénéficie-t-il si souvent d’un coussin de délicatesse? Pourquoi le premier est-il un monstre, et le second un sujet complexe?

La réponse, hélas, n’a rien de noble. Une partie de la gauche québécoise a remplacé la cohérence morale par un réflexe tribal. Elle ne regarde plus seulement ce qui est dit. Elle regarde d’abord qui le dit.

Parce que l’égalité entre les hommes et les femmes ne devient pas une valeur facultative quand elle traverse une frontière. La liberté des homosexuels n’est pas une lubie occidentale qu’on peut ranger au placard dès que le sujet devient sensible. L’oppression religieuse n’est pas soudainement plus chic parce qu’elle arrive avec un accent étranger.

Une idée réactionnaire demeure réactionnaire, même si elle voyage.

Sinon, il faut avoir le courage de dire la vérité : ce n’est pas le conservatisme que cette gauche combat. C’est le conservatisme qu’elle se permet de combattre sans coût social.

Et c’est là que le masque tombe.

Car il est facile d’être impitoyable avec un conservateur québécois qui joue dans un cadre démocratique, qui accepte les élections, qui se soumet au droit, qui n’envoie personne en prison pour blasphème, qui ne criminalise pas les homosexuels et qui ne veut pas retirer aux femmes leur statut juridique.

C’est un courage à rabais. Un courage de studio. Un courage de réseau social. Une bravoure qui reçoit des applaudissements avant même d’avoir ouvert la bouche.

Mais dénoncer avec la même netteté un conservatisme religieux étranger, surtout lorsqu’il est porté par des gens que l’écosystème militant veut traiter d’abord comme victimes? Là, soudain, la grande bouche attrape la langue de bois progressiste.

À force de vouloir protéger les personnes, ils en viennent parfois à protéger les idées qui les enferment. À force de craindre le racisme, ils finissent par relativiser l’obscurantisme. À force de confondre tolérance et capitulation, ils deviennent les comptables d’une indignation sélective.

Et il faudrait bien qu’un jour quelqu’un leur dise, sans trembler, sans chuchoter, sans demander pardon d’exister : vous n’êtes pas courageux parce que vous cognez toujours sur la cible la moins coûteuse. Vous n’êtes pas cohérents parce que vous portez les bons slogans. Vous n’êtes pas universalistes parce que vous distribuez vos principes à la tête du client.

Vous êtes seulement devenus très bons pour une chose : faire la morale au voisin tout en baissant les yeux devant des idées bien pires, pourvu qu’elles arrivent du bon endroit.

Ce n’est pas de la vertu. C’est du tri sélectif moral.

Vous avez apprécié cette chronique ?

L'information indépendante a une valeur inestimable, mais sa diffusion a un coût. Chez Pilule Rouge, nous avons fait le choix de laisser tous nos articles en libre accès. Aucun mur de paie, aucune censure corporative.

Derrière cet article, il y a le travail d'une équipe qui opère ce site de façon 100 % bénévole et indépendante. Si ce texte vous a informé, fait réfléchir ou vous a apporté de la valeur, envisagez de soutenir notre mission.

Chaque contribution, même minime, aide directement à payer nos frais technologiques et assure la survie d'une plateforme d'information libre au Québec.

Vous ne pouvez pas faire de don pour le moment ? Aidez-nous énormément en partageant cet article sur vos réseaux sociaux !

Du Même Auteur