Depuis 2015, l’aide internationale est devenue l’un des principaux instruments de la diplomatie canadienne, alors même que les finances publiques et les services intérieurs subissent des pressions croissantes. Le remplacement de Justin Trudeau par Mark Carney, assermenté premier ministre en mars 2025, n’a pas entraîné de rupture majeure à cet égard. Ottawa continue de présenter ses contributions étrangères comme des investissements dans la sécurité, la stabilité, la santé mondiale et le développement économique.
La véritable question n’est toutefois pas de savoir si le Canada doit se désintéresser du reste du monde. Elle est de déterminer combien il peut dépenser, selon quels critères et avec quels résultats, alors que ses propres finances et services publics montrent des signes évidents de tension.
Des milliards qui ne sont pas tous de même nature
L’Ukraine constitue l’exemple le plus spectaculaire. Depuis l’invasion russe de février 2022, le Canada a annoncé plus de 25,5 milliards de dollars d’aide multidimensionnelle, dont plus de 8,5 milliards en assistance militaire et plus de 13 milliards en soutien financier direct. Ces catégories peuvent se chevaucher avec d’autres formes d’aide et ne représentent pas nécessairement des sommes entièrement décaissées au même moment.
Il faut également distinguer les dons des prêts. Durant l’exercice 2024-2025, le ministère des Finances a notamment versé environ 2,9 milliards en prêts à l’Ukraine, dont 2,5 milliards dans le cadre du mécanisme de prêts du G7 devant être remboursé au moyen des revenus générés par des actifs russes immobilisés. Présenter la totalité de l’aide ukrainienne comme un simple chèque sans contrepartie serait donc inexact.
La nouvelle concernant « 10 millions de dollars pour des entreprises dirigées par des femmes en Jordanie » mérite la même précision. Il s’agit plutôt d’un appel de projets disposant d’une enveloppe totale de 40 millions sur cinq ans, avec un financement maximal de 10 millions par projet. Le programme vise à accroître la participation des femmes et des jeunes au marché du travail jordanien. Ce n’est donc pas un unique versement automatique de 10 millions à quelques entrepreneures sélectionnées sans conditions.
Cela s’ajoute néanmoins à une présence financière canadienne considérable en Jordanie. En 2024, Ottawa y a annoncé 95 millions pour sept projets, notamment en éducation, en énergie renouvelable, en biodiversité, en services de garde et en emploi féminin. Le Canada avait également conclu en 2023 une entente de prêt souverain de 120 millions avec le gouvernement jordanien.
À une échelle plus large, l’aide internationale canadienne a atteint 13,36 milliards de dollars en 2024-2025. Ce total comprend cependant environ 2,39 milliards consacrés à l’accueil de réfugiés au Canada ainsi que plusieurs milliards administrés sous forme de prêts et d’opérations financières. Encore une fois, il ne s’agit pas intégralement de subventions expédiées à l’étranger.
Le Canada s’est aussi engagé à consacrer en moyenne 1,4 milliard par année à la santé mondiale, dont la moitié à la santé et aux droits sexuels et reproductifs. Il a par ailleurs promis 1,21 milliard au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Ces programmes peuvent produire des bénéfices humanitaires réels, mais leur rendement pour le contribuable canadien demeure indirect, diffus et difficile à mesurer.
Une générosité financée à crédit
Ces engagements seraient politiquement plus faciles à défendre si les finances fédérales étaient excédentaires. Or, Ottawa prévoit un déficit de 66,9 milliards en 2025-2026, tandis que le directeur parlementaire du budget l’estime plutôt à 72 milliards. La dette fédérale devrait atteindre environ 1 334 milliards, soit 41,1 % du PIB. Il ne s’agit pas d’une faillite imminente, mais bien d’un endettement qui réduit progressivement la marge de manœuvre de l’État.
Les frais de la dette sont encore plus révélateurs. Ils devraient atteindre 54 milliards en 2025-2026 et pourraient dépasser 80 milliards annuellement en 2030-2031. Chaque dollar consacré aux intérêts ne finance ni une route, ni un hôpital, ni un logement, ni même une mission internationale. Il paie simplement le coût des décisions antérieures.
Sur la fiscalité, la réalité doit également être nuancée. Le prélèvement fiscal sur le travail au Canada demeure inférieur à la moyenne de l’OCDE pour un salarié moyen sans enfant. Le Canada n’est donc pas, globalement, le pays le plus imposé du monde. Au Québec, toutefois, le taux provincial supérieur atteint à lui seul 25,75 %, avant l’impôt fédéral, les taxes à la consommation, les cotisations et la fiscalité municipale. Le sentiment d’étouffement fiscal de nombreux Québécois n’est donc pas imaginaire, même s’il varie selon le revenu et la situation familiale.
Des besoins intérieurs impossibles à dissimuler
Le contraste devient particulièrement brutal lorsqu’on regarde les infrastructures. Environ 16 % des infrastructures publiques essentielles du Canada étaient considérées comme étant en mauvais ou très mauvais état, pour une valeur de remplacement estimée à 357 milliards. La majorité demeure en bon état, mais l’arriéré d’entretien est suffisamment important pour que chaque nouvelle dépense discrétionnaire soulève une question de priorité.
L’itinérance rend ce coût d’opportunité encore plus visible. Toronto estimait à 15 418 le nombre de personnes en situation d’itinérance en octobre 2024, dont 1 615 dormant à l’extérieur. Vancouver en recensait 2 715 en 2025, dont 763 sans abri. Montréal en avait dénombré 4 690 en 2022, tandis que les résultats préliminaires québécois de 2025 font état de 12 077 personnes en situation d’itinérance visible, une hausse de 20 % en trois ans. Ces dénombrements ponctuels ne captent même pas toute l’itinérance cachée.
Aide étrangère ou investissement?
Une dépense internationale peut avoir un rendement sans générer directement de profit. Soutenir l’Ukraine peut renforcer la sécurité européenne; combattre les épidémies à l’étranger peut réduire les risques sanitaires mondiaux; stabiliser un pays peut prévenir des crises migratoires ou ouvrir de nouveaux marchés.
Mais ce raisonnement ne peut pas devenir un permis de dépenser illimité. Plus le rendement est indirect, plus l’obligation de transparence devrait être élevée. Ottawa devrait publier, pour chaque programme important, les sommes réellement versées, les frais administratifs, les bénéficiaires finaux, les objectifs atteints, les prêts remboursés et les raisons justifiant sa reconduction.
Parler juridiquement de « détournement de fonds » suppose normalement une utilisation frauduleuse ou illégale. Les montants évoqués ici ne suffisent pas à établir une telle conduite. On peut toutefois parler légitimement d’un détournement politique des priorités lorsque les dépenses extérieures deviennent plus faciles à annoncer que les résultats intérieurs à obtenir.
Commentaire de l’éditeur
Un gouvernement n’est pas une fondation caritative disposant d’une carte de crédit sans limite. Et le contribuable n’est pas un figurant silencieux dont le seul rôle consiste à payer, applaudir et ne jamais demander ce que son argent a produit.
Le mot « investissement » est aujourd’hui utilisé comme un procédé de blanchiment sémantique. Un chèque ne devient pas un investissement simplement parce qu’un communiqué ministériel lui accole des mots comme inclusion, résilience, partenariat ou développement durable. Un investissement possède un objectif mesurable, un échéancier, un risque identifié et un rendement pouvant être évalué. Sans cela, il s’agit d’une dépense parfois défendable, parfois généreuse, parfois stratégique, mais tout de même d’une dépense.
Je ne prétends pas que ces programmes constituent juridiquement un détournement de fonds. Je soutiens plutôt que l’opacité, l’accumulation des annonces et l’absence fréquente de rendement démontrable finissent par ressembler à un détournement de la mission première de l’État.
La générosité financée par le déficit n’est d’ailleurs pas une grande vertu morale. C’est une facture remise à des contribuables futurs qui n’ont pas encore voté. Avant d’expédier le prochain million à l’étranger, Ottawa devrait être capable d’expliquer pourquoi ce dollar est plus urgent là-bas que dans un refuge de Montréal, une conduite d’eau de Toronto, un pont vieillissant ou un logement à Vancouver.
Aider le monde peut être honorable. Négliger son propre pays tout en appelant chaque dépense un « investissement » relève plutôt de l’aveuglement ou d’une conception de l’État dans laquelle l’argent de tout le monde ne semble finalement appartenir à personne.
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