Tracés, ils deviennent une source permanente d’information sur ceux qui les utilisent. Le paiement comptant, lui, préserve encore une petite zone d’opacité dans la vie quotidienne, un espace où toute transaction ne crée pas automatiquement une entrée dans un fichier .csv sur un serveur à Ottawa.
Le véritable danger du tout-numérique n’est donc pas seulement ce qu’un gouvernement fait aujourd’hui, mais ce que l’infrastructure rendra possible demain. Ce qui peut être observé peut éventuellement être contrôlé. Les droits ne devraient pas dépendre des bonnes intentions de ceux qui disposent du pouvoir de les restreindre : les gouvernements changent, les circonstances changent et les outils demeurent.
Cette pente glissante séduira parce qu’elle peut être descendue au nom de bonnes causes. Pourquoi ne pas limiter certains achats jugés dangereux? Pourquoi ne pas rendre plus difficile l’utilisation de l’argent par les fraudeurs, les individus sanctionnés ou ceux que l’État considère comme indésirables? Pourquoi ne pas utiliser les mêmes outils pour atteindre des objectifs environnementaux, sanitaires ou sociaux, qu’ils soient votés à l’Assemblée nationale ou imposés par une entité supranationale non élue? Chaque fois, l’argument semblera particulier. Chaque fois, le précédent sera un peu plus large.
Une société libre doit donc se méfier de toute architecture qui rend trop facile le contrôle de la vie quotidienne. Nous avons tendance à considérer comme archaïques et fatigantes les frictions et les délais inhérents au non-numérique. Pourtant, ces imperfections seront probablement, un jour, des protections. Tout ce qui empêche le pouvoir de s’exercer instantanément n’est pas un défaut.
Les fragilités du tout-numérique
Le tout-numérique comporte de multiples défauts et nous expose à de nombreux risques qui sont rarement explicités. Chers lecteurs, je vous prierais d’être indulgents et de lire la petite liste d’épicerie qui suit : elle est importante.
Le premier risque est technique. Une panne électrique ou un problème chez un processeur de paiement peut rendre inutilisable une infrastructure jusque-là parfaitement fiable. Le cash joue ici le rôle d’un système redondant : inutile jusqu’au moment où le système principal cesse de fonctionner.
Le deuxième a déjà été couvert : c’est celui de la vie privée. Lorsque toutes les transactions passent par des réseaux électroniques, il devient possible de reconstituer avec une grande précision les habitudes d’achat.
Le troisième risque est politique. Une infrastructure qui permet d’identifier et de suivre presque toutes les transactions peut aussi servir à bloquer certains utilisateurs, certaines catégories de dépenses ou certains comportements. Passer de la surveillance au contrôle est un jeu d’enfant.
Le quatrième est celui de la programmabilité. Un système de paiement entièrement numérique pourrait techniquement imposer des plafonds, des quotas, des restrictions géographiques, des dates d’expiration ou des catégories d’achats autorisées, ouvrant la porte à des formes de contrôle social beaucoup plus fines qu’autrefois.
Une société dont toute la vie économique dépend d’un réseau numérique unique est extrêmement fragile. Tant que le numérique demeure une option, il est un outil. Lorsqu’aucune sortie n’existe plus, il devient un environnement suffocant.
La solution existe déjà
On est chanceux : la solution à ce problème n’exige aucune innovation. Elle existe déjà : les espèces. Un billet fonctionne sans réseau, sans compte, sans téléphone et sans intermédiaire. Il ne crée pas automatiquement de trace nominative, il ne peut pas être désactivé à distance et il permet encore à deux personnes d’échanger directement. La simplicité au service de la liberté.
Il ne suffit toutefois pas de souhaiter que le cash survive. Certaines libertés ne disparaissent jamais officiellement : elles meurent parce que l’infrastructure qui permettait de les exercer s’efface progressivement. Imaginez que tous les guichets automatiques subissent le même sort que les cabines téléphoniques Bell d’antan. Personne n’abolit formellement le cash. Mais il devient simplement de plus en plus difficile à trouver. Le droit n’a pas été aboli; l’option, elle, a disparu. C’est ce basculement par défaut qu’il faut empêcher.
Le Québec devrait donc inscrire dans sa Charte des droits et libertés le droit de conserver un moyen de paiement physique, anonyme et hors ligne. Non pas le droit absolu d’imposer des billets à n’importe quel commerçant privé, mais le droit de continuer à disposer d’une forme d’argent qui ne dépende pas entièrement d’une infrastructure numérique.
Le droit québécois contient déjà une amorce de ce principe. L’article 1564 du Code civil prévoit qu’un débiteur peut se libérer d’une somme d’argent en remettant de la monnaie ayant cours légal. Nous n’avons donc même pas besoin de créer ex nihilo une idée étrangère à notre droit, mais plutôt d’en faire un principe plus clair et beaucoup plus difficile à éroder par la simple évolution des pratiques commerciales et administratives.
Une telle protection serait cependant vide de sens si l’État lui-même faisait exactement le contraire. Il serait hypocrite de proclamer solennellement un droit au paiement hors ligne tout en obligeant les citoyens à utiliser une carte ou un téléphone pour payer une amende, un permis, un transport public ou un service gouvernemental. Le gouvernement devrait donc commencer par se soumettre à sa propre règle et maintenir, dans quasiment toutes ses interactions financières avec la population, une possibilité raisonnable de paiement en espèces.
Cela devrait aussi valoir pour les organismes publics, les sociétés d’État et les services essentiels où le citoyen ne dispose pas d’une véritable alternative. Lorsque l’État exige un paiement, il devrait en principe accepter la monnaie ayant cours légal au Canada — et un jour dans la République du Québec. Vous pouvez probablement imaginer toutes sortes de situations où cela serait impossible. C’est très bien, chers lecteurs : vous venez de trouver quelques-unes des exceptions à la règle. Petite étoile dans le cahier Canada.
Finalement, protéger le droit au cash suppose de protéger l’infrastructure qui le rend possible. Des billets que personne ne peut retirer n’offrent qu’une liberté théorique. Québec devrait donc imposer, partout où ses compétences le permettent, le maintien d’un accès raisonnable aux espèces et défendre le même principe auprès des institutions financières. Si Ottawa ou les banques fédérales devaient soutenir qu’une telle protection excède les compétences du Québec, qu’ils le fassent. La question mérite alors d’être tranchée ouvertement plutôt que de laisser disparaître le cash par simple attrition administrative.
Bon, les hérauts de l’ultramodernité ne manqueront pas de brandir l’argument massue de la sécurité : la disparition du cash serait, nous dit-on, le bouclier ultime contre le blanchiment d’argent, l’économie souterraine et le financement du crime. C’est là le piège classique où l’efficacité absolue s’achète au prix de la liberté de tous. À force de vouloir éliminer le moindre interstice où le crime pourrait se glisser, on finit par mettre le citoyen irréprochable dans une cage de surveillance. Une société aseptisée, où le moindre échange est contrôlé, audité et validé par un tiers, est un camp de redressement géré par des algorithmes.
Je ne suis pas un naïf fini. Les cartes, les téléphones et les virements continueront de gagner du terrain parce qu’ils sont pratiques. Il s’agit simplement de maintenir une porte de sortie. Juste au cas. Une société libre doit toujours permettre à ses citoyens, au moins quelque part, de payer sans permission.
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