David Lisnard, candidat à la présidentielle française, veut réduire les dépenses publiques de 200 milliards d’euros, baisser les impôts, libérer l’école des contraintes administratives et redonner davantage de pouvoir aux collectivités locales. Sur papier, il y a de quoi intéresser un libéral. En France, où l’État a pris l’habitude de se mêler à peu près de tout, proposer de lui retirer quelques responsabilités relève presque de la pensée subversive.
Mais avant de lui coller l’étiquette de libéral, il faut regarder l’ensemble de son programme. Ses propositions économiques sont-elles accompagnées d’une volonté cohérente de défendre les libertés individuelles, de limiter les pouvoirs politiques et de laisser davantage de place à la responsabilité personnelle ?
C’est ce qui m’intéresse dans le cas de Lisnard. Non pas de déterminer s’il est suffisamment libéral pour satisfaire une quelconque orthodoxie idéologique, mais de comprendre jusqu’où va réellement son projet.
Parce qu’entre un gestionnaire de droite qui veut réformer l’État et un libéral classique qui cherche à limiter le pouvoir politique, il y a parfois toute une différence.
Les 200 milliards : une proposition qui mérite d’être prise au sérieux
C’est probablement la proposition la plus ambitieuse de Lisnard : réduire les dépenses publiques de 200 milliards d’euros à terme, dont 80 milliards dès la première année.
Il prévoit d’affecter 120 milliards à la réduction des prélèvements sur le travail, 40 milliards à la baisse des impôts de production et les 40 milliards restants à la réduction de la dette.
L’intention est clairement libérale : laisser davantage de richesse aux travailleurs et aux entreprises tout en assainissant les finances publiques. Dans un pays où l’on cherche souvent à résoudre les problèmes en créant de nouveaux programmes, vouloir réduire durablement les dépenses marque une rupture intéressante avec le dirigisme habituel.
Reste à savoir comment il compte y parvenir. Lisnard cible notamment les agences publiques, les lourdeurs administratives et les dépenses sociales. Or, supprimer une structure ne signifie pas nécessairement éliminer ses dépenses : si ses missions sont simplement transférées ailleurs, on change l’organigramme sans réaliser les économies promises.
Pour établir un parallèle avec la politique québécoise, cette proposition et les précisions qu’elle appelle ne sont pas sans rappeler la promesse de réduction des dépenses de 47 milliards de dollars sur cinq ans, avancée par le Parti conservateur du Québec lors de la dernière campagne électorale.
L’ampleur de l’objectif exige donc davantage qu’une liste de secteurs à réformer. Il faudra préciser quelles dépenses seront supprimées, quelles règles changeront et quelles conséquences en découleront. Promettre des baisses d’impôts massives tout en préservant toutes les prestations populaires permet surtout de repousser les choix difficiles. Un programme libéral doit aussi avoir le courage de les nommer.
Cannes : une démonstration intéressante, mais pas une preuve
David Lisnard est maire de Cannes depuis 2014. La ville met de l’avant une réduction de sa dette d’environ 81 à 82 millions d’euros entre 2014 et 2025, tout en maintenant des investissements importants. En 2025, elle a également annoncé une baisse de 3,6 % de ses taux de fiscalité.
Ce n’est pas rien. Dans un environnement politique où l’on réclame souvent davantage d’argent public pour régler les problèmes, une telle discipline budgétaire mérite d’être soulignée.
Il faut toutefois éviter les raccourcis. Gérer une municipalité n’est pas réformer l’État français : les responsabilités, les dépenses et les contraintes politiques sont bien différentes. Cannes ne gère ni un système national de retraite ni l’ensemble des transferts sociaux.
Le bilan municipal de Lisnard renforce donc sa crédibilité comme gestionnaire, mais ne suffit pas à démontrer comment il compte réaliser 200 milliards d’euros d’économies à l’échelle nationale. Pour cela, il faudra des mesures précises, pas seulement des résultats encourageants à Cannes.
Moins de paperasse, mais surtout moins d’arbitraire
Lisnard critique régulièrement la bureaucratie française, les normes et les procédures administratives qui finissent par étouffer l’initiative. Sur ce point, difficile de lui donner tort.
L’exemple de la réutilisation des eaux usées traitées à Cannes est révélateur : il a fallu des années de démarches avant d’obtenir les autorisations nécessaires pour employer cette eau à des fins d’arrosage et de nettoyage urbain.
Il faut quand même prendre un moment pour apprécier l’absurdité de la situation. On cherche des moyens de mieux utiliser les ressources disponibles, on dispose d’une solution technique, mais il faut attendre que l’appareil administratif donne son feu vert. Cela reflète très bien la vision de Lisnard à ce sujet : plutôt que d’exiger une autorisation préalable pour chaque initiative, l’administration devrait établir des règles claires, vérifier leur respect et sanctionner les manquements.
N’en déplaise à certains anarcho-capitalistes, toutes les règles ne sont pas inutiles. Certaines protègent la santé, la sécurité ou les droits d’autrui. Le problème commence lorsqu’une procédure devient une fin en soi ou lorsque l’administration peut bloquer une initiative sans devoir justifier sérieusement sa décision.
La question n’est donc pas de supprimer toutes les règles, mais de s’assurer qu’elles servent une fin légitime et qu’elles n’accordent pas à l’administration un pouvoir arbitraire. Une réglementation prévisible, limitée et justifiée est bien différente d’un système où chaque initiative doit obtenir la bénédiction d’un fonctionnaire.
Sur ce point, les propositions de Lisnard vont dans une direction intéressante. Encore faut-il que la simplification administrative se traduise concrètement par une plus grande liberté d’action pour les citoyens et les entreprises.
L’école : l’une des propositions les plus intéressantes
La liberté scolaire constitue probablement l’un des volets les plus intéressants du programme de Lisnard.
Il souhaite remettre en question la carte scolaire, accroître l’autonomie des établissements et permettre aux familles de choisir davantage l’école de leurs enfants. Il défend aussi une plus grande liberté d’organisation et de recrutement, avec un financement public qui suivrait l’élève plutôt que d’être entièrement attaché à une structure administrative.
Il y a là une véritable intuition libérale : ce n’est pas parce qu’un service est financé collectivement qu’il doit être produit par un monopole public ou organisé uniformément.
On accepte assez facilement cette idée dans d’autres secteurs de l’économie. Pourquoi l’éducation devrait-elle faire exception ?
Lisnard propose d’introduire progressivement un système de chèques-éducation (school vouchers), dans lequel le financement public suivrait l’élève. L’objectif est d’accroître la liberté des parents et des établissements plutôt que d’imposer un modèle uniforme. Le défi sera de préserver cette liberté sans recréer, dans les modalités d’application, les contraintes administratives que le système cherche justement à éliminer.
Autrement dit, on ne remplace pas un système rigide par un système libre simplement en permettant aux parents de remplir un formulaire différent.
Le principe reste néanmoins intéressant : donner davantage de latitude aux familles, aux enseignants et aux établissements, plutôt que de supposer qu’une administration centrale est mieux placée pour décider de tout.
Le Québec gagnerait d’ailleurs à prendre ce débat au sérieux. Nous avons tendance, nous aussi, à confondre l’égalité des chances avec l’uniformité des structures. Ce n’est pourtant pas la même chose.
L’égalité devant un système ne signifie pas que tout le monde doit suivre exactement le même parcours. Et la liberté de choisir ne signifie pas que l’école publique doit disparaître.
Le vrai débat porte sur la place qu’on laisse aux familles et aux établissements pour faire autrement.
Les retraites : davantage de capital, mais pas nécessairement davantage de liberté
La réforme des retraites proposée par Lisnard mérite qu’on s’y attarde, même si les détails sont assez techniques.
Il défend une transition vers un système combinant une part de capitalisation obligatoire et collective, organisée notamment par branche professionnelle, tout en conservant une base de répartition réduite.
Il faut comprendre ce que cela implique : il ne propose pas simplement de permettre aux Français d’investir une partie de leur épargne pour la retraite, mais de rendre la capitalisation obligatoire dans un cadre collectif.
Le changement reste important. Dans un système de répartition, les cotisations des travailleurs actuels financent principalement les pensions des retraités actuels. Avec la capitalisation, une partie des sommes accumulées constitue un patrimoine destiné à financer les retraites futures.
Cette différence compte. La capitalisation peut favoriser l’accumulation de capital, réduire la dépendance envers les cotisations des générations suivantes et permettre aux travailleurs de profiter davantage des rendements de leurs investissements.
Mais il ne faut pas confondre cette réforme avec une libéralisation complète.
Une capitalisation obligatoire reste une contrainte imposée par l’État sur l’utilisation du revenu. Placer l’argent dans des actifs plutôt que de le redistribuer immédiatement ne change pas cette réalité. Et si les modalités d’investissement sont déterminées collectivement, la liberté individuelle demeure limitée.
Il faut aussi tenir compte des risques financiers, des coûts de transition et du sort des personnes qui n’ont pas suffisamment cotisé ou accumulé de capital.
La proposition de Lisnard est donc intéressante pour la structure économique du système, sans représenter la version la plus libérale de l’épargne-retraite.
C’est un bon exemple de la complexité de son programme : une réforme peut favoriser l’accumulation de capital et améliorer les incitations économiques tout en maintenant d’importantes contraintes collectives.
Décentraliser, c’est bien. Libérer, c’est autre chose.
Lisnard défend également une décentralisation accrue. Là encore, l’intention est intéressante.
Les décisions ne sont pas toutes mieux prises à Paris. Les collectivités locales connaissent souvent mieux les réalités de leur territoire et peuvent être plus proches des citoyens concernés. Mais je ne considère pas que la décentralisation soit automatiquement libérale.
Un pouvoir local peut être tout aussi interventionniste qu’un pouvoir central. Il peut imposer ses propres règlements, multiplier les permis, subventionner certaines activités au détriment d’autres et chercher à orienter les comportements de ses citoyens.
Le principe de subsidiarité a du mérite lorsqu’il permet de rapprocher les décisions de ceux qui en subissent les conséquences et de limiter les interventions à ce qui relève réellement du niveau concerné. Il en a beaucoup moins si le résultat consiste simplement à remplacer une autorité centrale par plusieurs autorités locales tout aussi contraignantes.
Le critère ne devrait donc pas être uniquement de savoir qui décide. Il faudrait aussi se demander ce que cette personne ou cette administration a le droit de décider.
Malgré cette critique, il faut toutefois reconnaître les bienfaits de la mise en concurrence et de l’expérimentation que permet une décentralisation bien orchestrée.
Un conservatisme qui mérite aussi d’être examiné
Il serait injuste de ne regarder que les propositions économiques de Lisnard. Son approche de l’immigration, de la sécurité et de l’autorité de l’État fait également partie de son projet politique.
Il défend une ligne restrictive en matière d’immigration et une réponse plus ferme aux infractions. Ces positions ne sont pas incompatibles, en soi, avec le libéralisme classique. Un État libéral n’est pas un État incapable de faire respecter les lois, de protéger les droits ou d’assurer ses fonctions régaliennes.
La liberté ne signifie pas que chacun peut faire ce qu’il veut, peu importe les conséquences pour les autres.
Mais elle exige aussi que l’État soit soumis à des limites. Les règles doivent être prévisibles, les sanctions proportionnées, les décisions contestables devant les tribunaux et les droits individuels protégés contre l’arbitraire.
C’est ici que le discours sur l’autorité doit être examiné avec autant de rigueur que celui sur les dépenses publiques.
Un État peut être ferme sans être omniprésent. Il peut faire respecter les lois sans s’arroger un pouvoir illimité. Et une politique de sécurité ne devrait pas devenir un prétexte pour affaiblir les garanties qui protègent les citoyens contre l’État lui-même.
Je ne demande pas à Lisnard de défendre une vision naïve dans laquelle toutes les contraintes seraient mauvaises et toutes les frontières inutiles. Je cherche plutôt à savoir si son projet repose sur des principes suffisamment clairs pour limiter le pouvoir politique, y compris lorsque ce pouvoir est exercé par des gens avec lesquels il est d’accord.
C’est facile de réclamer un État fort lorsqu’il fait ce qu’on souhaite. C’est moins confortable lorsqu’il est dirigé par ceux dont on conteste les idées.
Un principe libéral doit survivre à l’alternance politique.
Alors, Lisnard est-il libéral ?
À ce stade, je pense qu’il y a de véritables éléments libéraux dans son programme.
La volonté de réduire les dépenses publiques, de diminuer les prélèvements sur le travail et la production, d’accroître la liberté scolaire et de revoir le système de retraite mérite d’être prise au sérieux. Sa critique de la bureaucratie et sa volonté de décentraliser certaines décisions vont également dans une direction intéressante.
Mais son programme comporte aussi des éléments qui méritent d’être examinés avec davantage de prudence. Les 200 milliards d’économies doivent être détaillés et rendus crédibles. La capitalisation des retraites doit être évaluée en tenant compte de son caractère obligatoire. La décentralisation doit donner davantage de latitude aux citoyens plutôt que de simplement déplacer les centres de décision. Et la fermeté régalienne doit s’accompagner de garanties solides contre l’arbitraire.
Le libéralisme classique n’est pas simplement une politique de droite qui réduit les impôts. Il repose sur une conception de la liberté qui dépasse la seule sphère économique : les individus doivent pouvoir disposer de leur vie, de leur propriété et de leurs projets dans les limites nécessaires au respect des droits d’autrui.
C’est pourquoi je ne chercherais pas à déterminer si David Lisnard est un libéral à partir d’une liste de mesures. Je chercherais plutôt à comprendre la logique qui les relie.
Veut-il que les citoyens disposent d’une plus grande liberté pour décider de leur vie, de leur argent et de leurs projets ? Ou veut-il surtout que l’État puisse atteindre ses objectifs avec moins de dépenses, moins de paperasse et une meilleure organisation ?
Les deux approches peuvent produire certaines des mêmes réformes. Mais elles ne conduisent pas nécessairement au même résultat.
David Lisnard propose une alternative intéressante au dirigisme français. Il serait injuste de nier la dimension libérale de son programme simplement parce qu’il est aussi conservateur. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer ses ambitions budgétaires comme une preuve suffisante de son libéralisme.
La question n’est pas seulement de savoir combien l’État coûte. C’est de savoir quelles libertés ses réformes rendent aux citoyens et quelles limites il accepte d’imposer au pouvoir politique.
C’est sur ce terrain que Lisnard devra faire ses preuves. Pas uniquement sur sa capacité à promettre des économies, mais sur sa volonté de reconnaître que certaines décisions ne lui appartiennent tout simplement pas.
Même lorsqu’il est convaincu de savoir mieux que les citoyens ce qu’ils devraient faire.
Références
- Une Nouvelle Énergie — Programme de David Lisnard
- Le Crayon — Podcast avec David Lisnard
- CNews — Entretien avec David Lisnard
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