Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui remettait véritablement en cause la démarche scientifique. Personne, à ma connaissance, ne considère que formuler des hypothèses, les soumettre à l’observation empirique, vérifier les résultats et en tirer des conclusions constitue une mauvaise chose.
La science est une méthode, une démarche intellectuelle qui permet de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Mais est-ce vraiment cette méthode que critiquent ceux qu’on accuse aujourd’hui d’être « antiscience » ?
La science est une méthode, mais elle demeure une entreprise humaine
J’écoutais récemment Marie-Louise Arsenault citer les propos d’une députée du Parti conservateur du Québec qui aurait affirmé que la vaccination massive constituait un geste génocidaire. Je ne connais pas le contexte exact de cette déclaration et il est certain que, prise isolément, une telle affirmation paraît démesurée, voire débile.
Cela étant dit, je pense néanmoins que les gens qui critiquent « la science » ne sont pas nécessairement en train de nous dire qu’ils rejettent la démarche scientifique. Ils expriment parfois plutôt des doutes envers les hommes et les femmes qui la pratiquent, les institutions qui l’encadrent et la manière dont ses résultats sont transmis au public.
Derrière la recherche scientifique, il existe aussi une réalité économique : des entreprises, des intérêts financiers, des profits, des carrières et, parfois, des enjeux politiques. Discuter de ces influences et remettre en question certaines pratiques me paraît parfaitement sain.
La science est une méthode, mais cette méthode demeure entre les mains des êtres humains. Et c’est souvent cette distinction que je perçois lorsqu’une certaine droite politique exprime des réserves envers le monde scientifique.
Notre rapport à la science repose aussi sur la confiance
Soyons clairs : quel pourcentage de la population est réellement capable de lire, de comprendre et d’évaluer une étude scientifique de plusieurs dizaines, voire de centaines de pages, publiée dans le New England Journal of Medicine ?
Très peu de gens.
Il faut généralement posséder des connaissances spécialisées et avoir consacré des années à l’étude d’un domaine pour en saisir toutes les subtilités. Pour le commun des mortels, dont font partie Marie-Louise Arsenault, ses auditeurs et la grande majorité de ceux qui dénoncent la pensée « antiscience », une bonne partie de ces travaux demeure difficilement accessible.
Nous devons donc, d’une certaine manière, faire confiance à ceux qui nous en expliquent les conclusions.
Je fais personnellement partie de ceux qui ne peuvent pas comprendre une étude scientifique dans toute sa complexité. Pourtant, je suis entouré, dans ma famille et parmi mes amis, de titulaires de doctorats, de médecins et de spécialistes de la littérature. Sans les explications et le travail de vulgarisation de ces très chers amis, j’aurais beaucoup de difficulté à suivre.
Autrement dit, pour la plupart d’entre nous, le rapport à la science repose aussi sur la confiance. Une confiance envers les chercheurs, les institutions, les experts et ceux qui transmettent leurs conclusions.
Alors, lorsqu’une personne remet en question non pas la méthode scientifique, mais les êtres humains qui l’utilisent et ceux qui en communiquent les résultats, cela me paraît, encore une fois, parfaitement sain.
Critiquer les institutions n’est pas rejeter la science
C’est d’ailleurs ce qui me dérange dans certaines critiques de l’antiscience. Je les trouve trop souvent injustes envers ceux qui expriment des réserves ou des doutes, comme si ces citoyens étaient nécessairement des ignorants qu’il faudrait rééduquer.
Certains de ces critiques, souvent issus des milieux progressistes, pourraient pourtant faire preuve d’un peu plus de nuance.
Il existe une différence fondamentale entre remettre en question la méthode scientifique elle-même, critiquer la machine complexe qui produit la science et reconnaître que la plupart d’entre nous ne possèdent tout simplement pas les connaissances nécessaires pour comprendre intégralement les études qui nous sont présentées.
Confondre ces trois réalités pour ensuite accuser indistinctement les sceptiques d’être antiscience me paraît constituer un sérieux manque de nuance.
Il existe évidemment une différence entre remettre légitimement en question certains aspects du fonctionnement des institutions scientifiques et contester systématiquement toutes les connaissances établies.
Quelqu’un qui affirme que la Terre est plate, que les vaccins constitueraient une purge génocidaire ou encore que les hommes peuvent avoir des enfants ne se situe pas dans le même registre que celui dont je parle.
Mais des extrémistes, il y en a de tous les côtés et dans toutes les idéologies. À gauche comme à droite !
Pour ma part, je ne connais personnellement personne qui considère les vaccins comme dangereux au point de les rejeter systématiquement. Il est fort probable que de telles personnes existent, mais je doute que la déclaration d’une députée ait, à elle seule, convaincu des citoyens de refuser la vaccination.
Les gens qui veulent ou ne veulent pas se faire vacciner n’ont pas besoin de l’opinion d’une politicienne pour prendre leur décision. Il serait d’ailleurs particulièrement condescendant de considérer les citoyens comme des zombies incapables de réfléchir, attendant simplement qu’une personnalité politique leur dicte quoi penser et comment agir.
Le scepticisme ne devrait jamais être une hérésie
La science est une méthode, et sa compréhension approfondie n’est pas à la portée de tous sans un travail considérable. La plupart d’entre nous doivent faire confiance à des spécialistes dont nous ne possédons pas toutes les connaissances.
Mais cette confiance ne devrait jamais devenir une obligation de croire aveuglément les institutions, les entreprises, les personnalités publiques ou les médias qui prétendent parler au nom de la science.
L’histoire des derniers siècles nous montre d’ailleurs que des êtres humains ont parfois commis des horreurs en utilisant des connaissances scientifiques ou en prétendant agir au nom du progrès. La méthode scientifique n’a jamais constitué une garantie de vertu morale pour ceux qui l’utilisent.
Et c’est précisément pourquoi le scepticisme envers les personnes, les institutions et leurs intérêts peut être parfaitement légitime, même lorsqu’on reconnaît toute la valeur de la démarche scientifique.
Ce que je conteste, ce n’est pas la critique des discours antiscientifiques. C’est cette tendance à confondre le doute envers les institutions avec le rejet de la science elle-même.
La science ne fait pas de politique. Elle est une méthode de connaissance.
Si nous voulons combattre l’antiscience, il faut commencer par cesser de lui demander sa carte de membre politique.
Autres articles à lire sur Pilule Rouge
Un élu n’est pas un médecin — Serge Cloutier
Une réflexion sur la distinction entre les responsabilités politiques et l’expertise médicale, notamment dans le débat sur la vaccination.
Caron et Charlebois versus le triomphe des médiocres — Samuel Rasmussen
Une critique du conformisme intellectuel, des pressions institutionnelles et des atteintes à la liberté d’expression dans les milieux universitaires et médiatiques.
Lettre aux technophobes de l’intelligence artificielle — Louis-Philippe Noël
Une analyse des craintes entourant l’intelligence artificielle, de la nécessité d’évaluer les risques et des effets de la réglementation sur l’innovation.

