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La nuit des longs couteaux

Le 5 novembre 1981 : la nuit où le Québec s’est retrouvé seul

Il y a des dates qu’on apprend à l’école et d’autres qu’un peuple devrait apprendre à ne jamais oublier. Le 5 novembre 1981 appartient à la deuxième catégorie.

On l’a appelée la « Nuit des longs couteaux ». L’expression est chargée, politique, mais elle a survécu parce qu’elle désigne une rupture bien réelle. Dans la nuit du 4 au 5 novembre 1981, une entente constitutionnelle majeure est élaborée sans la participation du gouvernement du Québec. Le lendemain, Ottawa et les neuf autres provinces s’entendent. René Lévesque se retrouve seul.

1981 : le Québec se retrouve seul

Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut revenir au référendum du 20 mai 1980. Le Oui obtient 40,44 % des voix, le Non, 59,56 %. René Lévesque perd son référendum sur la souveraineté-association, mais la question constitutionnelle ne disparaît pas. Pierre Elliott Trudeau entreprend plutôt de rapatrier la Constitution canadienne de Londres et veut y enchâsser une Charte des droits et une nouvelle formule de modification constitutionnelle.

Le Québec n’est alors pas seul à s’opposer au projet fédéral. Huit provinces forment ce qu’on appellera le « groupe des huit ». Le dossier se rend devant la Cour suprême qui, le 28 septembre 1981, conclut qu’Ottawa peut juridiquement demander à Londres de modifier la Constitution, mais qu’une convention constitutionnelle exige un degré appréciable de consentement provincial.

C’est dans cette brèche que tout bascule.

Du 2 au 5 novembre, les premiers ministres négocient à Ottawa. Dans la nuit du 4 au 5, Jean Chrétien, Roy McMurtry et Roy Romanow élaborent un compromis. Le Québec ne participe pas à sa rédaction. Au matin, les provinces qui faisaient jusque-là front commun avec Québec se rallient à Ottawa.

Neuf provinces et le gouvernement fédéral d’un côté. Le Québec de l’autre.

On peut discuter du mot « trahison », des erreurs tactiques de René Lévesque ou des intérêts particuliers des autres provinces. Le fait demeure qu’au moment de redéfinir les règles fondamentales du Canada, le refus du Québec n’a pas empêché le pays d’avancer.

Le gouvernement québécois rejette l’entente. Le 1er décembre 1981, l’Assemblée nationale marque officiellement son opposition. Le 17 avril 1982, la nouvelle Loi constitutionnelle entre malgré tout en vigueur.

Le Québec découvre alors quelque chose qu’il ne devrait jamais oublier : le Canada peut exister constitutionnellement sans son consentement.

Et ce refus n’a pas été celui du seul René Lévesque. Les gouvernements péquistes, libéraux et caquistes se sont succédé depuis. Aucun gouvernement du Québec n’a adhéré au compromis constitutionnel de 1982. Ce n’est donc pas une vieille querelle entre Lévesque et Trudeau. Plus de quarante ans plus tard, la fracture demeure.

Meech : une tentative de reconnaissance

On a pourtant tenté de la refermer.

Lorsque Robert Bourassa revient au pouvoir en 1985, son gouvernement est fédéraliste. Il ne cherche pas à sortir du Canada. Il cherche une façon de permettre au Québec de réintégrer politiquement l’ordre constitutionnel canadien.

L’accord du lac Meech de 1987 doit notamment reconnaître le Québec comme « société distincte ». Rien de révolutionnaire là-dedans. Le Québec possède une langue nationale différente de celle de la majorité canadienne, un droit civil distinct, sa propre histoire institutionnelle et une culture nationale qui s’est développée dans un environnement nord-américain presque entièrement anglophone.

Le Canada doit reconnaître cette réalité. Il doit reconnaître que le Québec possède ses particularités, ses besoins et ses responsabilités propres. Une fédération qui prétend inclure le Québec ne peut pas simplement tolérer sa différence lorsque cela l’arrange.

Meech échoue en 1990, faute d’avoir obtenu toutes les ratifications provinciales nécessaires.

Pour beaucoup de nationalistes québécois, le message est terrible. Après avoir refait la Constitution sans le consentement du Québec en 1982, le Canada n’arrive même pas, huit ans plus tard, à inscrire dans cette Constitution que le Québec forme une société distincte.

Charlottetown : une nouvelle impasse

Puis vient Charlottetown.

L’accord de 1992 propose une réforme beaucoup plus vaste. On y trouve la réforme du Sénat, les questions autochtones, le partage des pouvoirs et, encore une fois, la reconnaissance du Québec comme société distincte.

L’accord est soumis à référendum. Il est rejeté dans l’ensemble du Canada et il est aussi rejeté au Québec, où le Non atteint 56,68 %. Ce dernier élément empêche de présenter Charlottetown, au sens strict, comme un rejet unilatéral du Québec par le reste du pays.

Mais politiquement, dans la lecture nationaliste québécoise, Charlottetown ferme une époque. Après 1982 et l’échec de Meech, une nouvelle tentative de définir une place particulière pour le Québec dans la fédération échoue encore. Le compromis ne satisfait ni une grande partie du Québec ni une grande partie du Canada anglais. Chacun le rejette pour ses propres raisons.

C’est précisément ce qui est révélateur.

Le problème n’est plus simplement de trouver les bons mots dans un texte constitutionnel. Le Québec et le Canada anglais ne demandent plus la même chose au pays.

Le Québec réclame depuis des décennies que sa différence nationale produise des conséquences politiques réelles. Le Canada, lui, fonctionne essentiellement selon une logique dans laquelle les dix provinces demeurent juridiquement égales à l’intérieur d’un même cadre constitutionnel. Meech et Charlottetown montrent la difficulté de réconcilier ces deux visions.

1995 : une fracture toujours ouverte

Puis arrive 1995.

Le 30 octobre, 2 308 360 Québécois votent Oui à la souveraineté. 2 362 648 votent Non. Cinquante-quatre mille deux cent quatre-vingt-huit voix séparent les deux camps. On comprend mal ce résultat si l’on oublie 1981, Meech et Charlottetown.

Toutes ces dates racontent la même fracture. Quelle place le Québec occupe-t-il réellement dans le Canada? Une province parmi dix, différente culturellement, mais soumise au même cadre politique fondamental? Ou une nation dont la différence devrait se traduire dans ses pouvoirs et dans son statut?

Depuis 1982, le Canada n’a jamais trouvé de réponse constitutionnelle capable de régler cette question. Et pendant qu’on discute de formules constitutionnelles, une réalité ne change pas : le français n’a pas d’autre Québec.

Le français n’a pas d’autre Québec

Nous sommes une société française installée au milieu d’un continent massivement anglophone. Il n’existe pas un deuxième Québec où nous pourrons recommencer si celui-ci cesse un jour d’être français. Il n’existe pas d’autre endroit en Amérique où une majorité francophone possède un État, un parlement et des institutions capables d’organiser toute une société en français.

La Louisiane devrait suffire à nous rappeler qu’une présence française peut être ancienne, riche et profondément enracinée, puis reculer jusqu’à devenir essentiellement culturelle et familiale.

Le Québec porte donc une responsabilité que les autres provinces canadiennes n’ont pas : maintenir ici une société française complète, capable de travailler, de créer, d’accueillir, d’instruire et de gouverner en français.

C’est pour cette raison que le 5 novembre 1981 reste aussi lourd. Cette nuit-là, le Québec a découvert que le Canada pouvait exister sans lui. De cette histoire, la conclusion devient alors presque inévitable : si le Canada a pu construire son ordre constitutionnel sans le consentement du Québec, le Québec doit pouvoir exister sans le Canada.

Pas comme une vengeance contre Trudeau. Pas pour effacer trois siècles d’histoire commune. Parce qu’une nation finit toujours par devoir répondre elle-même à la question de son avenir.

Le Québec veut demeurer français en Amérique. Il veut que cette différence soit autre chose qu’une curiosité culturelle inscrite dans les brochures touristiques. Il veut pouvoir en assumer les conséquences politiques.

Alors, la question laissée ouverte depuis cette nuit de novembre 1981 n’est peut-être plus de savoir quand le Canada reconnaîtra enfin tout ce qui distingue le Québec.

C’est de savoir combien de temps le Québec voudra encore attendre cette reconnaissance.

Arrêtons de demander la permission d’exister et de décider.

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