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La gaufre géopolitique de Nvidia

DAVID CHABOT | Au cours des dernières semaines, l’élection américaine était, avec raison, sur toutes les lèvres. On a parlé de politique domestique, d’avortement, des guerres dans le monde et plein d’autres choses du genre. L’économie, partie importante du programme de Trump, a pris le deuxième rang derrière les sujets émotifs. Pas de nouveau là-dessus, on connait la formule. 

Ce qui est passé inaperçu pendant ce temps toutefois, c’est le couronnement de Nvidia comme plus grande entreprise au monde. En douce, sans trop faire parler d’elle, l’entreprise a connu une croissance assez phénoménale de son titre en bourse avec une hausse de 200% en 2024 et de 2 700% depuis 2019. Même Pierre-Yves McSween n’en reviendrait pas d’avoir ça dans son CELI. 

Cela dit, il faut connecter les points dans cette histoire pour voir comment la montée de Nvidia ouvre la possibilité d’une guerre économique sans merci. 

Nvidia, Challenge Everything

Le slogan de Nvidia est intéressant quand même. Challenge everything, c’est un appel à une culture d’entreprise agressive, innovante et qui n’abandonne pas. C’est pas mal ce qui s’est passé d’ailleurs dans son histoire. 

Sans en faire un cours magistral, c’est intéressant de parler de son cheminement. Tout a commencé dans un Denny’s en Californie en 1993. Trois nerds de la techno partagent un lunch et chialent sur leur job. On critique Sun Microsystems, IBM et les autres géants de l’époque parce que trop pantouflards et pas assez innovants. On connait l’adage, les trois gars se sont dit ‘’there has to be a bettre way’’. C’est comme ça que Nvidia a vu le jour, entre deux bouchées de hamburger de qualité discutable.

Nos trois amigos ont passé proche de se casser la gueule sévèrement en 1996 alors que la technologie de l’entreprise, sensée propulser la console de jeu Dreamcast, s’est montrée inadéquate. Sega, qui produisait la console, a donné le contrat à un compétiteur. Jensen Huang, le PDG et fondateur de Nvidia, était dans ses petits souliers. 

Le PDG de Sega de l’époque, Shoichiro Irimajiri, a vu un immense potentiel en Huang et son équipe. Malgré le retrait de son contrat pour la Dreamcast, il a décidé que son entreprise prendrait 5M$ en équité dans Nvidia pour la supporter dans son développement. Cette bienveillance, similaire à un ange investisseur, a permis à Huang de ‘’survivre un autre jour’’. Sega a été bien servie dans le deal, en revendant ses parts le triple du prix quelques années plus tard. 

Avant de passer à la géopolitique, je trouve cette anecdote vraiment intéressante. Ce que ça nous dit, c’est qu’en affaire, ce n’est jamais vraiment fini et la façon dont on traite nos relations vaut très cher. Sans son lien avec Irimajiri, Huang se serait retrouvé le postérieur sur la paille et je vous écrirais probablement à propos du succès mondial de Téo Taxi en ce moment. 

Ou pas. 

Comme une fusée vers l’infini

La prise de valeur fulgurante de Nvidia n’est pas un hasard. Certes, avec un ratio prix-profits (price earning) de plus de 68x, c’est une action avec un effet de levier assez phénoménal et risquée. 

En sommes, pour ceux qui sont moins familiers, ça veut dire que le prix de l’action est de 68 fois sa part des profits de l’entreprise. En d’autres mots, on estime que d’acheter une action est rentable puisque les profits atteindront un jour un multiple 68 fois plus élevé qu’aujourd’hui. On doit miser très fort sur le futur. 

Ce n’est pas la pire entreprise sur ce volet. Tesla, par exemple, a un P/E de 96x, AMD est à 132x et Shopify est à 92x. Selon ses comparables, on peut pratiquement affirmer que Nvidia n’est pas très cher malgré ce levier aussi élevé. 

Mais pourquoi est-ce que l’entreprise a connu autant de succès aussi rapidement? La réponse est double. 

Premièrement, l’explosion de l’intelligence artificielle est relativement récente. Bien qu’on n’en parle que depuis quelques mois à peine, l’IA est en travail depuis des décennies. Maintenant, on est à un niveau où l’IA générative est devenue relativement banale bien que ce soit technologiquement toute une merveille. 

Pour que cette magique opère, ça prend beaucoup, beaucoup de calcul derrière le rideau – En fait, on parle de superordinateurs, rien de moins. Des lecteurs ici sauront mieux expliquer que moi ce que ça comporte, mais on peut déjà affirmer que l’énergie et le matériel informatique nécessaire explose. En fait, le World Economic Forum relève même que l’IA évolue tellement rapidement que la demande énergétique double à chaque 100 jours ! 

Nvidia est spécialisée depuis ses débuts dans les infrastructures de calculs. Au départ, on produisait des cartes graphiques pour les gamers (qui se rappelle des premières cartes Voodoo en AGP?), mais c’est aujourd’hui une demande beaucoup plus large qui excède les simples outils de gaming. Nvidia se développe comme une leader en IA, tant sur le plan logiciel que matériel. C’est beaucoup de dollars en revenus et ça ne fait que commencer. 

Deuxièmement, les Bitcoins. Pas besoin de vous expliquer de long en large comment le mining se fait. Maintenant, ce sont de véritables usines, des farms, qui font l’opération, mais à la base, c’était une affaire assez artisanale. J’ai moi-même miné des BTC dans mon sous-sol avec des rigs bâtit autour de cartes GeForce 1070 et ça fonctionnait très bien. Il faisait chaud dans le campement, mais ça roulait comme sur des roulettes. 

Ce mouvement, ou plutôt ce nouveau segment économique, a généré une demande presque infinie pour les produits Nvidia. Aujourd’hui, des alternatives existent sur le marché, notamment les fameux Antminer de Bitmain, mais le grand coup de shotgun, c’est pas mal Nvidia qui l’a fait dans l’industrie jadis-naguère. 

Et la géopolitique dans tout ça ? 

L’ingrédient numéro un de tout ce qui calcule quelque chose, ce sont les microchips, ou micropuce en français. Imaginez des interrupteurs de courant qui fonctionnent avec un ON et un OFF, mais à une échelle infinitésimale. On parle de nanomètres, un milliardième de mètre, largement sous la taille qu’on peut apercevoir à l’œil nu. 

Sur une ‘’gaufre’’, un support en silicone principalement, on peut installer des milliards de microchips qui agissent ensemble comme un ordinateur qui calcule en 0 et en 1. Évidemment, produire tout ça ne se fait plus à la main depuis longtemps. Ça prend des usines extrêmement spécialisées, des fab, qui coûtent en moyenne 10 milliards à construire, demandent des milliers de travailleurs et se bâtissent en plusieurs années.  Les entreprises de matériel informatique comme Nvidia s’approvisionnent à cette poignée de producteurs à l’échelle mondiale. 

L’expertise nécessaire et les capitaux mobilisés pour bâtir ces usines agissent comme une immense barrière à l’entrée. Dans le monde, il existe une poignée de ces usines et elles sont largement implantées en Asie, notamment à Taiwan, en Corée du Sud et au Japon. Un dans l’autre, on peut détecter une grande menace avec cette liste de pays. 

Un risque géopolitique, et ce n’est pas un jeu

Taiwan a une immense épée de Damoclès qui lui pend au-dessus de la tête avec la situation compliquée face à la Chine. La Corée du Sud n’est pas réellement inquiète d’une invasion de sa voisine du Nord, mais un conflit peut dégénérer assez rapidement dans ce coin du monde. La Chine a aussi une industrie du microchip assez florissante et elle peut bien décider un jour de fermer les vannes d’approvisionnement pour les pays moins alignés envers ses ‘’valeurs’’. 

Le président Biden a bien réalisé ça durant la pandémie. Entre deux appels au vaccin, il a lancé le CHIPS and Science Act en août 2022. Ce document législatif prévoyait essentiellement 280 milliards en capitaux, crédits de taxes et autres leviers afin de stimuler la création d’usines de microchips en sol américain. C’est une initiative importante de la part du président Biden qui est passée relativement sous silence, mais qui pourrait faire la différence pour le président Trump ou ses successeurs. 

À ce jour, il est évoqué que près de 272 milliards ont été investis aux États-Unis dans le cadre de la loi émise par le président Biden, créant 36 000 emplois au passage. Le gros des investissements s’est fait en Arizona et dans l’État de New York. Plus important encore, on commence à voir les nouvelles usines se déployer et la production américaine se développe. 

Un peu comme ils l’ont fait pour le pétrole en stimulant l’industrie du schiste, les États-Unis visent à se départir de la dépendance asiatique pour la production de ces nouvelles pépites d’or invisibles à l’œil nue. Si le plan fonctionne, le pays deviendra un exportateur net et pourra se délier progressivement de sa faiblesse géostratégique tout en supportant ses alliés naturels en cas de conflit.

Pour conclure, on pourra suivre la progression de Nvidia dans les prochaines années, mais aussi la prépondérance de l’IA et des microchips dans l’approche géostratégique des décideurs occidentaux. C’est certes un sujet beaucoup moins sexy que bien d’autres, mais si on veut éviter des catastrophes commerciales comme les voitures de Ford livrées sans ordinateur de bord, il faudra bien s’en préoccuper un peu quand même. 

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David Chabot
David Chabot
David Chabot, professionnel des relations publiques et de la gestion politique, a d’abord été restaurateur avant de se réorienter vers la politique municipale, sa passion. Aujourd’hui Chef des communications et Directeur du bureau du président d’une grande entreprise immobilière, il collabore avec des décideurs politiques et économiques. Titulaire d’un baccalauréat en science politique, il complète une maîtrise en affaires publiques et un MBA en gestion immobilière à l’Université Laval. Pragmatique et stratège, il excelle en négociation, planification et influence.

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