Il y a des moments où un pays cesse de faire de la politique étrangère et commence à pratiquer la liturgie. Depuis février 2022, le Canada ne débat plus vraiment de l’Ukraine : il récite. Il récite la souveraineté, la démocratie, la liberté, l’ordre international, les mêmes mots, dans le même ordre, avec la même ferveur bureaucratique. Pendant ce temps, la facture monte.
Au 6 mai 2026, date à laquelle j’écris ce papier, Ottawa reconnaît avoir engagé plus de 25,5 milliards de dollars en aide multifacette à l’Ukraine depuis l’invasion russe de février 2022, dont 8,5 milliards en aide militaire. Le 24 février 2026, pour le quatrième anniversaire de la guerre, le gouvernement Carney a confirmé environ 2 milliards supplémentaires en aide militaire pour 2026-2027, incluant des véhicules blindés, et a renouvelé l’opération UNIFIER, cette mission canadienne de formation militaire qui a entraîné plus de 47 000 soldats ukrainiens depuis 2015.
Et ce n’est pas tout. En décembre 2025, Mark Carney a annoncé 2,5 milliards de dollars d’aide économique supplémentaire à l’Ukraine, présentée comme un levier pour débloquer du financement via le FMI, la Banque mondiale et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Selon le bureau du premier ministre, le Canada avait alors fourni près de 22 milliards d’aides totales, dont plus de 12 milliards en soutien financier direct.
On nous dira évidemment : la Russie est l’agresseur. C’est vrai. La Russie est un État autoritaire, impérial, violent, corrompu jusqu’à l’os. Il n’y a pas besoin de jouer les subtils pour comprendre que Poutine n’est pas un philosophe contrarié par l’expansion de l’OTAN, mais un chef de puissance qui écrase ce qu’il ne peut pas absorber.
Mais reconnaître cela ne transforme pas automatiquement l’Ukraine en vierge administrative immaculée. L’Ukraine est un pays courageux, oui. C’est aussi un État profondément miné par la corruption, les réseaux oligarchiques, les détournements, les faveurs, les marchés opaques et cette vieille tradition post-soviétique où l’argent public a parfois la fluidité morale d’un cocktail Molotov.
Transparency International donne à l’Ukraine un score de 36 sur 100 dans l’indice de perception de la corruption 2025, au 104e rang sur 182. Ce n’est pas exactement le Danemark avec des tranchées.
Et pendant que les contribuables canadiens sont sommés d’applaudir, l’Ukraine elle-même continue de nous fournir des rappels peu romantiques. En novembre 2025, Reuters rapportait un scandale de corruption d’environ 100 millions de dollars dans le secteur énergétique ukrainien, avec suspension du ministre de la Justice German Galushchenko et accusations portées dans une enquête menée par les agences anticorruption ukrainiennes. L’affaire a éclaté alors même que le pays subissait des attaques russes contre ses infrastructures énergétiques.
Voilà donc le paradoxe : on envoie des milliards dans un État en guerre contre un empire corrompu, mais qui demeure lui-même un laboratoire de corruption en temps réel. On prétend que chaque dollar sert la liberté, mais lorsqu’on demande où va l’argent, la réponse devient soudainement un nuage de sigles : FMI, BERD, Banque mondiale, fonds d’urgence, garanties, prêts, reconstruction, capacités opérationnelles. Plus personne ne sait très bien si l’on finance une victoire, une négociation, une prolongation de guerre ou une industrie de la compassion géopolitique.
Le gouvernement Carney nous sert la formule habituelle : aider l’Ukraine, ce serait défendre notre liberté. Fort bien. Mais depuis quand la défense de notre liberté implique-t-elle un abonnement illimité aux besoins budgétaires d’un État étranger? Depuis quand le contribuable canadien est-il devenu copropriétaire moral d’un conflit dont personne, à Ottawa, n’ose sérieusement discuter la fin?
Ce qui choque ici, ce n’est pas seulement le montant. C’est le mécanisme. C’est cette grande communion entre gouvernements, contractants militaires, diplomates, ONG, banques multilatérales et experts de plateau qui fonctionne comme une machine à transformer l’argent des contribuables en vertu officielle. Une collusion? Juridiquement, le mot serait imprudent. Politiquement, il décrit assez bien l’atmosphère : un alignement parfait d’intérêts, d’institutions et de récits, où celui qui demande des comptes passe aussitôt pour un agent du Kremlin.
Or demander des comptes n’est pas aimer Moscou. C’est aimer son propre pays suffisamment pour ne pas confondre solidarité et chèque en blanc.
Le Canada est un pays où les urgences débordent : logement inaccessible, système de santé essoufflé, défense nationale sous-capitalisée, infrastructures vieillissantes et dette publique qui grossissent comme un fonctionnaire nourri aux programmes temporaires permanents. Mais pour l’Ukraine, soudain, l’argent existe. Il apparaît. Il se matérialise. Il traverse l’Atlantique avec plus de facilité qu’un Canadien moyen traverse l’urgence d’un hôpital.
On peut soutenir l’Ukraine contre l’agression russe tout en refusant l’ivresse du financement perpétuel. On peut condamner Poutine sans canoniser Zelensky. On peut défendre le droit d’un peuple à ne pas être envahi sans accepter que le contribuable canadien devienne le guichet automatique d’une guerre dont les objectifs réels deviennent de plus en plus flous.
La question n’est plus seulement : « Qui a raison entre Moscou et Kyiv? » Sur le plan initial de l’agression, la réponse est claire. La vraie question canadienne est celle-ci : combien, jusqu’à quand, avec quels contrôles, et au nom de quel consentement démocratique réel?
Car au bout d’un moment, une démocratie qui paie sans débattre n’est plus une démocratie généreuse. C’est une carte de crédit avec un drapeau.


