On me connaît surtout pour cogner. Fort, souvent, avec une tendresse très limitée pour les catéchismes subventionnés et les grands prêtres de la sensibilité nationale. On m’a vu critiquer le modèle québécois, son étatisme pâteux, sa bureaucratie envahissante, son petit théâtre de la solidarité obligatoire, ses clientèles qui vivent de la rente morale et fiscale. Très bien. J’assume.
Mais il faut rendre à César ce qui est à César : je ne suis pas un adepte du Québec bashing. Je ne méprise pas le peuple québécois. Je méprise ce qu’on lui a fait avaler en lui disant que c’était son essence. Je méprise cette confusion commode entre le Québec et l’appareil d’État québécois. Entre une nation et ses formulaires. Entre une culture et ses programmes. Entre un peuple et les gestionnaires professionnels de son anxiété collective.
Le modèle étatiste n’est pas notre culture. Il n’est pas inscrit dans notre chair. Il n’est pas l’aboutissement naturel d’un peuple né pour attendre au guichet. C’est une construction récente, une greffe idéologique, un appareil mental installé sur un peuple qui, jadis, ne demandait pas au ministère comment respirer, travailler, entreprendre, élever ses enfants, s’enrichir, se défendre ou se relever.
Le vieux peuple canadien-français, puis québécois, n’était pas cette masse molle qu’on imagine aujourd’hui, tremblante devant la prochaine coupure de programme. C’était un peuple rude, pauvre souvent, entêté presque toujours, religieux sans être nécessairement domestiqué, soumis en apparence, mais rebelle dans les faits. Un peuple qui travaillait, commerçait, défrichait, bâtissait, contournait, négociait, accumulait, recommençait. Une race qui ne sait pas mourir, disait Louis Hémon. La phrase est belle, mais elle est surtout accablante : car elle nous force à nous demander à quel moment nous avons commencé à vivre comme si nous avions peur de tout.
Il y avait l’Église, bien sûr. Elle était là, massive, envahissante, maternelle et castratrice. Mais même dans cet ancien monde, tout ne passait pas par une centrale administrative. La paroisse, la famille, le voisinage, le métier, la terre, la petite entreprise, la transmission, la réputation, le crédit personnel, la débrouillardise : voilà les véritables institutions vivantes d’un peuple. Pas parfaites. Pas toujours justes. Mais organiques. Réelles. Humaines.
Puis est arrivée la grande opération de remplacement spirituel.
On appelle ça la Révolution tranquille avec des trémolos dans la voix, comme si l’histoire du Québec commençait à la nationalisation de l’électricité et à l’apparition du fonctionnaire rédempteur. Il y eut des choses nécessaires, oui. Il y eut des modernisations, évidemment. Mais il y eut aussi une formidable arnaque intellectuelle : nous faire croire que sortir du confessionnal signifiait entrer dans la liberté. En réalité, nous avons souvent remplacé les curés par les hauts fonctionnaires. De la Sainte mère catholique, romaine et apostolique au Gouvernemaman. Même réflexe de tutelle, même besoin d’encadrer, même suspicion devant l’individu qui agit sans demander la bénédiction.
L’agrocatholicisme, comme je l’ai souvent dit, avait déjà préparé le terrain. Il nous avait appris à sacraliser l’ordre, à nous méfier de l’ambition, à associer la richesse à une faute morale, à voir la prudence comme une vertu suprême et l’obéissance comme une forme de sagesse. La Révolution tranquille n’a pas toujours libéré ce vieux logiciel. Elle l’a transféré. Elle l’a laïcisé. Elle l’a bureaucratisé. Elle lui a donné un logo gouvernemental et un budget annuel.
Résultat : nous sommes devenus un peuple à qui l’on vend le confort comme destin.
On nous a convaincus que la sécurité valait mieux que la liberté. Que la protection valait mieux que la responsabilité. Que l’égalité administrée valait mieux que l’ascension. Que la culture devait être protégée artificiellement comme une vieille bête malade, nourrie à la subvention, au quota, au comité, au rapport, au gala et au communiqué ministériel.
Mais une culture forte ne supplie pas pour survivre. Elle crée. Elle vend. Elle séduit. Elle choque. Elle produit. Elle engendre. Elle s’impose. Elle n’a pas besoin qu’un sous-ministre vienne lui installer une perfusion au nom de la diversité des expressions culturelles.
Le Québec d’aujourd’hui est verrouillé par une série de clergés concurrents : syndicats, corporations, ordres professionnels, lobbys, monopoles publics, associations subventionnées, réseaux d’influence, fausses consciences collectives. Tout le monde protège quelque chose. Tout le monde encadre quelqu’un. Tout le monde défend un acquis. Et pendant ce temps, le Québécois réel, celui qui veut avancer, entreprendre, bâtir, se mouvoir, se bute à une muraille de gens qui vivent très confortablement de son immobilité.
Même le mouvement indépendantiste, qui aurait pu être une grande école de maturité nationale, a trop souvent traîné dans son sillage cette social-démocratie quasi socialiste, cette idée infantile que la nation se mesure à la taille de ses ministères. Comme si être maîtres chez nous voulait dire être surveillés chez nous par des gens qui parlent notre langue.
Et dès qu’on critique ce modèle, les anathèmes tombent. Québec bashing. Traître. Vendu. Colonisé. Ethnomasochiste, disent certains gardiens de la droite identitaire, incapables d’imaginer un patriotisme sans subvention, sans protectionnisme culturel, sans obsession défensive, sans peur de disparaître.
Eh bien non.
Aimer le Québec, ce n’est pas adorer son appareil administratif. Aimer le peuple québécois, ce n’est pas confondre son génie avec ses agences. Défendre la nation, ce n’est pas protéger chaque rente, chaque monopole, chaque enveloppe budgétaire et chaque petit pouvoir corporatiste comme s’il s’agissait d’un morceau du Saint Suaire.
Le Québécois n’est pas né pour être un usager. Il n’est pas né pour être un bénéficiaire. Il n’est pas né pour être un numéro de dossier dans une province thérapeutique.
Il descend d’un peuple qui a survécu aux empires, aux hivers, à la Conquête, aux curés, aux Anglais, aux notables, aux mauvais gouvernements et à sa propre fatigue historique.
Ce peuple-là n’a pas besoin d’être protégé comme une porcelaine nationale.
Il a besoin qu’on cesse de l’enfermer au nom de son bien.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.