Il n’est plus nécessaire d’être un vieux grincheux, ni de porter un casque d’aluminium sur la tête, pour parler du déclin possible de la civilisation occidentale. Le sujet n’appartient plus seulement aux prophètes de malheur. Des historiens, des philosophes et des chercheurs sérieux s’y intéressent : Niall Ferguson s’est demandé si le sommet de la puissance occidentale était déjà derrière nous; Peter Turchin parle de cycles de désintégration sociale liés aux élites, aux inégalités et à l’instabilité politique; Patrick Deneen critique l’épuisement du libéralisme moderne; Rémi Brague, lui, réfléchit à ce que l’Europe et l’Occident doivent encore transmettre pour rester une civilisation vivante.
Mais ici, il ne s’agit pas d’abord de chercher des coupables. Il ne s’agit pas de dire que tout était mieux avant. Il s’agit plutôt de faire un exercice plus difficile : l’autocritique. Qu’est devenu notre monde depuis les grands bouleversements du XXe siècle? Qu’avons-nous gagné? Qu’avons-nous perdu? Et surtout, comment notre manière de penser a-t-elle changé?
Au Québec, la Révolution tranquille fut une rupture immense. Elle a modernisé l’État, transformé l’éducation, la santé, les services sociaux, et déplacé beaucoup de responsabilités autrefois portées par l’Église vers l’État québécois. Ce fut, à bien des égards, un progrès. Une sortie d’un certain étouffement, diront plusieurs. Mais ce fut aussi une transformation profonde de notre rapport au monde, à l’autorité, à la mémoire, à la religion, à la spiritualité, à la famille et à la mort.
C’est peut-être là que se trouve une des grandes clés du déclin occidental : nous avons cessé de penser comme des mortels.
Nous vivons comme si nous étions immortels. Non pas parce que nous croyons vraiment ne jamais mourir, mais parce que la mort n’organise plus notre pensée. Elle n’est plus au centre. Elle ne nous éduque plus. Elle ne nous oblige plus. Elle ne nous rappelle plus que le temps est court, que la vie est fragile, que les institutions peuvent tomber, que les peuples peuvent disparaître, que la guerre peut venir, que les civilisations ne sont jamais garanties et que le monde demeure tragique.
L’Occident ressemble de plus en plus à un grand panthéon divin : une société de divertissement, de festivités, de revendications, de droits, de privilèges, d’images, de consommation et de sensations. Un monde de mini-dieux. L’immortel n’a rien d’autre à faire que se divertir et réclamer des privilèges. Que voulez-vous qu’il fasse? Il ne se prépare pas à partir. Il ne se demande pas ce qu’il doit transmettre, puisque les immortels ne font plus d’enfants. Il ne pense pas en héritier. Il pense en propriétaire éternel du présent.
Le mortel, lui, savait qu’il allait partir. Il savait que son monde pouvait s’écrouler. Il savait que ses enfants auraient besoin de plus que des slogans, des plaisirs et des libertés abstraites. Le mortel parlait de devoirs, de responsabilités, de transmission, de protection, de défense, de sacrifice. L’immortel parle surtout de droits, de privilèges, de reconnaissance et de blessures.
Cela ne veut pas dire que les droits ne sont pas importants. Bien sûr qu’ils le sont. Les droits protègent l’individu contre l’abus, contre l’arbitraire, contre l’écrasement. Mais pour l’immortel, les droits sont acquis. Ils viennent de nulle part. Ils sont là, et ils le seront toujours, comme si aucune force politique, morale et surtout physique n’était nécessaire pour les protéger.
Voilà l’illusion. Une civilisation qui parle seulement de droits et de privilèges, et presque plus jamais de devoirs, finit par produire des enfants gâtés de l’Histoire et des victimes imaginaires, incapables de voir le tragique réel ailleurs dans le monde, parce que leurs propres blessures sont devenues des affaires de l’ordre du divin. Ces immortels vont certes parler de l’horreur des autres, la dénoncer sur les médias sociaux, mais souvent dans le but de porter leur vertu morale en boutonnière. Une telle civilisation produit des citoyens qui savent très bien réclamer et dénoncer, mais qui ne savent plus comment lutter, défendre et porter.
Depuis les années 1960, le vocabulaire public a changé. On entend beaucoup parler de droits, de privilèges, de discriminations, de revendications et de victimisation. On entend beaucoup moins parler de responsabilité, de devoir, de gratitude, d’héritage, de courage, de discipline et d’autocritique. Or, une civilisation qui développe mieux la victimisation que l’autocritique devient fragile. La victimisation explique toujours le mal par l’autre. L’autocritique oblige à regarder sa propre faiblesse.
L’immortel est condescendant envers l’Histoire. Il regarde les siècles passés comme un fouillis de gens moins avancés, moins instruits, plus ignorants, qui faisaient moins bien les choses que lui. Pour lui, l’Histoire n’est pas une maîtresse de prudence. Elle est une poubelle morale. Elle sert surtout à prouver que nous sommes meilleurs, plus ouverts, plus intelligents, plus évolués. Chaque année qui passe devient automatiquement une preuve de supériorité.
Mais l’Histoire ne fonctionne pas ainsi. L’Histoire n’est pas une ligne droite vers le mieux. Elle est remplie de civilisations brillantes qui se sont effondrées, de peuples trop sûrs d’eux, de régimes qui croyaient durer mille ans. Elle est remplie de tendances vers la guerre, vers la décadence, vers l’oubli, vers la fatigue des peuples. L’Histoire ne dit pas seulement : « Voilà ce que les anciens ont mal fait. » Elle dit aussi : « Attention, vous êtes faits de la même matière qu’eux. »
C’est ici que le tatouage devient une image presque parfaite de notre époque. Un symbole du déclin de la civilisation occidentale.
Un tatouage sur le corps d’un jeune adulte peut être beau, droit, détaillé, vivant. Il donne l’impression d’une œuvre permanente. Mais il repose sur une illusion : le corps ne restera pas jeune. La peau va se détendre, se marquer, tomber. Le corps va vieillir, se déformer, mourir, pourrir, disparaître. Le tatouage n’est pas éternel, parce que le corps qui le porte ne l’est pas non plus.
Notre civilisation se dessine sur elle-même comme si elle allait rester jeune pour toujours. Elle se couvre de symboles, d’identités, d’expressions personnelles, d’images de soi. Elle veut être belle maintenant. Elle veut s’afficher maintenant. Elle veut se célébrer maintenant. Mais elle oublie que le corps civilisationnel vieillit aussi. Une civilisation aussi peut perdre sa force, sa cohésion et sa mémoire.
Le problème n’est pas le tatouage en lui-même. Le problème est ce qu’il peut symboliser : l’oubli du corps mortel. L’oubli de la fin. L’oubli que tout ce qui est beau doit être entretenu, protégé, transmis. Même la beauté se décompose quand elle ne sait plus qu’elle est mortelle.
Philippe Ariès, historien des attitudes devant la mort, a montré que l’Occident moderne a progressivement éloigné la mort du quotidien, jusqu’à en faire presque une chose cachée, honteuse, médicalisée, sortie de la maison et de la conscience commune. La mort n’est plus un ingrédient important de notre pensée. Elle n’est plus une compagne sévère.
Notre rapport aux vénérables dit peut-être la même chose. La manière dont nous traitons les personnes âgées révèle souvent le comportement d’une société qui se croit immortelle. Nous les tenons à distance. Nous les plaçons hors du centre. Nous essayons parfois de les oublier, non parce qu’elles n’ont plus rien à nous apprendre, mais parce qu’elles nous rappellent silencieusement où nous allons. Leur lenteur, leurs rides, leur fragilité, leur dépendance possible, leur proximité avec la fin deviennent insupportables à une civilisation qui veut se croire jeune pour toujours.
Le mortel, lui, ne regarde pas le vénérable de la même manière. Le vieillard ne lui rappelle pas brutalement qu’il va mourir, puisqu’il le sait déjà. Il n’a donc pas besoin de le cacher. Il peut l’aimer, l’écouter, l’honorer. Le vénérable devient alors un enseignant : non pas seulement quelqu’un qui a survécu longtemps, mais quelqu’un qui porte la mémoire des choses, des erreurs, des fidélités, des deuils, des sacrifices et des manières de faire. Il enseigne au jeune mortel que la vie doit être ordonnée avant la fin, qu’il faut bâtir, protéger, réparer, transmettre; bref, qu’il faut léguer quelque chose avant de disparaître.
Or, quand une société cache trop la mort, elle finit par cacher aussi les responsabilités que la mort impose. Un mortel doit transmettre, protéger, faire attention aux choses, parce qu’il ne sera pas toujours là pour réparer. Si je suis mortel, je dois laisser quelque chose derrière moi.
L’immortel, lui, ne laisse rien derrière. Il consomme le présent.
C’est pourquoi le déclin civilisationnel commence peut-être dans l’âme. Il commence quand les gens ne se voient plus comme un maillon entre les morts et les enfants à naître. Il commence quand ils ne remercient plus ceux d’avant et ne se sentent plus obligés envers ceux d’après.
Le mortel reçoit, transforme et transmet.
L’immortel revendique, consomme et oublie.
Peut-être que notre civilisation n’est pas condamnée. Peut-être qu’elle traverse seulement une grande crise de maturité. Mais pour s’en sortir, elle devra probablement redevenir mortelle. Elle devra reparler de devoirs sans honte. De responsabilité sans rire. De transmission sans cynisme. De limites sans panique. De mort sans détourner les yeux.
Autrefois, lorsque nous pensions davantage comme des mortels, nous n’avions peut-être pas besoin que des savants nous rappellent qu’une civilisation peut mourir.
Car une civilisation qui se croit immortelle devient négligente.
Et une civilisation négligente finit toujours par découvrir, trop tard, qu’elle avait un corps. que ses enfants auraient besoin de plus que des slogans, des plaisirs et des libertés abstraites. Le mortel parlait de devoirs, de responsabilités, de transmission, de protection, de défense, de sacrifice. L’immortel parle surtout de droits, de privilèges, de reconnaissance et de blessures.
Cela ne veut pas dire que les droits ne sont pas importants. Bien sûr qu’ils le sont. Les droits protègent l’individu contre l’abus, contre l’arbitraire, contre l’écrasement. Mais pour l’immortel, les droits sont acquis. Ils viennent de nulle part. Ils sont là, et ils le seront toujours, comme si aucune force politique, morale et surtout physique n’était nécessaire pour les protéger.
Voilà l’illusion. Une civilisation qui parle seulement de droits et de privilèges, et presque plus jamais de devoirs, finit par produire des enfants gâtés de l’Histoire et des victimes imaginaires, incapables de voir le tragique réel ailleurs dans le monde, parce que leurs propres blessures sont devenues des affaires de l’ordre du divin. Ces immortels vont certes parler de l’horreur des autres, la dénoncer sur les médias sociaux, mais souvent dans le but de mettre de l’avant leur boutonnière morale. Une telle civilisation produit des citoyens qui savent très bien réclamer et dénoncer, mais qui ne savent plus comment lutter, défendre et porter.
Depuis les années 1960, le vocabulaire public a changé. On entend beaucoup parler de droits, de privilèges, de discriminations, de revendications et de victimisation. On entend beaucoup moins parler de responsabilité, de devoir, de gratitude, d’héritage, de courage, de discipline et d’autocritique. Or, une civilisation qui développe mieux la victimisation que l’autocritique devient fragile. La victimisation explique toujours le mal par l’autre. L’autocritique oblige à regarder sa propre faiblesse.
L’immortel est condescendant envers l’Histoire. Il regarde les siècles passés comme un fouillis de gens moins avancés, moins connaissants, plus ignorants, qui faisaient moins bien les choses que lui. Pour lui, l’Histoire n’est pas une maîtresse de prudence. Elle est une poubelle morale. Elle sert surtout à prouver que nous sommes meilleurs, plus ouverts, plus intelligents, plus évolués. Chaque année qui passe devient automatiquement une preuve de supériorité.
Mais l’Histoire ne fonctionne pas ainsi. L’Histoire n’est pas une ligne droite vers le mieux. Elle est remplie de civilisations brillantes qui se sont effondrées, de peuples trop sûrs d’eux, de régimes qui croyaient durer mille ans. Elle est remplie de tendances vers la guerre, vers la décadence, vers l’oubli, vers la fatigue des peuples. L’Histoire ne dit pas seulement : « Voilà ce que les anciens ont mal fait. » Elle dit aussi : « Attention, vous êtes faits de la même matière qu’eux. »
C’est ici que le tattoo devient une image presque parfaite de notre époque. Un symbole du déclin de la civilisation occidentale.
Un tatouage sur le corps d’un jeune adulte peut être beau, droit, détaillé, vivant. Il donne l’impression d’une œuvre permanente. Mais il repose sur une illusion : le corps ne restera pas jeune. La peau va se détendre, se marquer, tomber. Le corps va vieillir, se déformer, mourir, pourrir, disparaître. Le tattoo n’est pas éternel, parce que le corps qui le porte ne l’est pas non plus.
Notre civilisation se dessine sur elle-même comme si elle allait rester jeune pour toujours. Elle se couvre de symboles, d’identités, d’expressions personnelles, d’images de soi. Elle veut être belle maintenant. Elle veut s’afficher maintenant. Elle veut se célébrer maintenant. Mais elle oublie que le corps civilisationnel vieillit aussi. Une civilisation aussi peut perdre sa force, sa cohésion et sa mémoire.
Le problème n’est pas le tattoo en lui-même. Le problème est ce qu’il peut symboliser : l’oubli du corps mortel. L’oubli de la fin. L’oubli que tout ce qui est beau doit être entretenu, protégé, transmis. Même la beauté se décompose quand elle ne sait plus qu’elle est mortelle.
Philippe Ariès, historien des attitudes devant la mort, a montré que l’Occident moderne a progressivement éloigné la mort du quotidien, jusqu’à en faire presque une chose cachée, honteuse, médicalisée, sortie de la maison et de la conscience commune. La mort n’est plus un ingrédient important de notre pensée. Elle n’est plus une compagne sévère.
Notre rapport aux vénérables dit peut-être la même chose. La manière dont nous traitons les personnes âgées révèle souvent le comportement d’une société qui se croit immortelle. Nous les tenons à distance. Nous les plaçons hors du centre. Nous essayons parfois de les oublier, non parce qu’elles n’ont plus rien à nous apprendre, mais parce qu’elles nous rappellent silencieusement où nous allons. Leur lenteur, leurs rides, leur fragilité, leur dépendance possible, leur proximité avec la fin deviennent insupportables à une civilisation qui veut se croire jeune pour toujours.
Le mortel, lui, ne regarde pas le vénérable de la même manière. Le vieillard ne lui rappelle pas brutalement qu’il va mourir, puisqu’il le sait déjà. Il n’a donc pas besoin de le cacher. Il peut l’aimer, l’écouter, l’honorer. Le vénérable devient alors un enseignant : non pas seulement quelqu’un qui a survécu longtemps, mais quelqu’un qui porte la mémoire des choses, des erreurs, des fidélités, des deuils, des sacrifices et des manières de faire. Il enseigne au jeune mortel que la vie doit être ordonnée avant la fin, qu’il faut bâtir, protéger, réparer, transmettre; bref, qu’il faut léguer quelque chose avant de disparaître.
Or, quand une société cache trop la mort, elle finit par cacher aussi les responsabilités que la mort impose. Un mortel doit transmettre, protéger, faire attention aux choses, parce qu’il ne sera pas toujours là pour réparer. Si je suis mortel, je dois laisser quelque chose derrière moi.
L’immortel, lui, ne laisse rien derrière. Il consomme le présent.
C’est pourquoi le déclin civilisationnel commence peut-être dans l’âme. Il commence quand les gens ne se voient plus comme un maillon entre les morts et les enfants à naître. Il commence quand ils ne remercient plus ceux d’avant et ne se sentent plus obligés envers ceux d’après.
Le mortel reçoit, transforme et transmet.
L’immortel revendique, consomme et oublie.
Peut-être que notre civilisation n’est pas condamnée. Peut-être qu’elle traverse seulement une grande crise de maturité. Mais pour s’en sortir, elle devra probablement redevenir mortelle. Elle devra reparler de devoirs sans honte. De responsabilité sans rire. De transmission sans cynisme. De limites sans panique. De mort sans détourner les yeux.
Autrefois, lorsque nous pensions davantage comme des mortels, nous n’avions peut-être pas besoin que des savants nous rappellent qu’une civilisation peut mourir.
Car une civilisation qui se croit immortelle devient négligente.
Et une civilisation négligente finit toujours par découvrir, trop tard, qu’elle avait un corps.

