Une puce électronique ne produit ni chaleur, ni lumière, ni mouvement. Elle ne se transporte pas dans un oléoduc et ne remplit pas le réservoir d’une automobile. Pourtant, dans la nouvelle économie de l’intelligence artificielle, elle occupe désormais la place stratégique que le pétrole détenait au XXe siècle : celui qui en contrôle l’accès détient une partie de la puissance industrielle, militaire et politique.
L’affaire révélée ce mardi à Taïwan en offre une illustration presque parfaite. Des procureurs ont placé en détention un homme que les médias locaux présentent comme un employé de Nvidia, dans le cadre d’une enquête sur l’exportation présumément illégale vers la Chine de serveurs d’intelligence artificielle fabriqués par Super Micro et équipés de processeurs Nvidia. L’entreprise américaine n’a pas confirmé le lien d’emploi, mais affirme vendre principalement par l’entremise de partenaires reconnus chargés de respecter les contrôles américains à l’exportation.
Ce nouvel épisode s’ajoute à plusieurs vagues de perquisitions et d’arrestations menées depuis mai. En mars, la justice américaine avait déjà accusé trois personnes associées à Super Micro, dont un cofondateur de l’entreprise, d’avoir participé à un réseau qui aurait détourné vers la Chine au moins 2,5 milliards de dollars américains de technologies d’intelligence artificielle. Les accusations doivent évidemment encore être démontrées devant les tribunaux.
On ne parle donc plus simplement de concurrence commerciale. On parle de contrebande, de documents falsifiés, de restrictions à l’exportation et de sécurité nationale. Le processeur graphique, autrefois connu surtout des amateurs de jeux vidéo, est devenu un actif géopolitique.
Pourquoi une telle fébrilité autour de composants qui tiennent dans la main? Parce que les puces les plus avancées permettent d’entraîner et d’exploiter les grands modèles d’intelligence artificielle. Elles accélèrent également certains calculs scientifiques, la surveillance, la cybersécurité, la conception de systèmes militaires et l’analyse d’immenses quantités de données. Leur caractère civil n’efface donc pas leur potentiel stratégique.
Depuis 2022, Washington resserre progressivement l’accès de la Chine aux processeurs avancés et aux équipements nécessaires à leur fabrication. L’objectif est assez transparent : ralentir la progression technologique de Pékin dans les secteurs pouvant renforcer ses capacités militaires. Les restrictions couvrent non seulement certaines puces, mais aussi des mémoires à haute bande passante, des logiciels spécialisés et des machines permettant de fabriquer les semi-conducteurs les plus perfectionnés.
Comme pour le pétrole, la rareté organisée crée toutefois ses propres réseaux de contournement. Selon des informations rapportées en juin, les puces Nvidia interdites auraient plus que doublé de prix sur le marché noir chinois. Des serveurs peuvent transiter par des sociétés-écrans, des distributeurs ou des pays tiers avant de rejoindre leur destination véritable. Une cargaison de processeurs est plus facile à dissimuler qu’un pétrolier, et la frontière entre un client commercial et une entité liée à l’État n’est pas toujours aussi nette que le supposent les règlements.
L’embargo produit également un paradoxe. Plus les États-Unis tentent de préserver leur avance, plus ils donnent à la Chine une raison urgente de développer ses propres solutions. Les fabricants chinois de mémoires progressent, attirent des milliards et gagnent d’importants clients nationaux. Pékin envisage maintenant ses propres contrôles sur l’exportation de technologies d’intelligence artificielle, signe que la logique de fermeture n’est plus exclusivement américaine.
Cela ne signifie pas que les contrôles occidentaux sont inutiles. Retarder l’accès d’un adversaire à une technologie décisive peut procurer plusieurs années d’avantage. En matière militaire et industrielle, quelques années peuvent compter énormément. Mais croire qu’un règlement suffira à immobiliser durablement une puissance de la taille de la Chine relève de la pensée magique.
Le véritable pouvoir ne réside pas seulement dans la capacité d’interdire. Il réside dans la capacité d’innover plus rapidement que les autres, de produire à grande échelle et de conserver les meilleurs chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs. À trop miser sur les barrières, l’Occident pourrait finir par protéger les technologies d’hier pendant que ses concurrents construisent celles de demain.
Le Québec et le Canada devraient en tirer une leçon. Il serait illusoire de vouloir reproduire à coups de subventions toute la chaîne industrielle taïwanaise ou américaine. Nous disposons toutefois d’une électricité largement renouvelable, de centres de recherche et d’une présence déjà réelle dans les semi-conducteurs spécialisés, notamment autour de Bromont. Ottawa multiplie d’ailleurs les partenariats internationaux pour renforcer cette chaîne d’approvisionnement.
Notre meilleure stratégie ne consiste pas à annoncer une nouvelle « filière » chaque fois qu’un ministre visite une usine. Elle consiste à offrir un environnement fiscal, énergétique et réglementaire dans lequel la recherche, la conception de puces, les centres de données et les entreprises technologiques peuvent réellement croître.
Le pétrole alimentait les machines de l’ère industrielle. Les semi-conducteurs alimentent désormais les machines qui pensent, calculent, surveillent et décident. Voilà pourquoi une simple puce peut aujourd’hui provoquer des perquisitions à Taïwan, des poursuites aux États-Unis et des tensions à Pékin.
La guerre technologique n’est plus à venir. Elle circule déjà, discrètement, dans les cartes électroniques.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.