Un important projet de centre de données à Sherbrooke, consacré au calcul haute performance et à l’intelligence artificielle, prend forme dans le parc industriel régional. Porté par Keel Infrastructure, nouveau nom de l’entreprise auparavant connue sous le nom de Bitfarms, il demeure toutefois conditionnel à plusieurs autorisations et études. Au 28 juillet 2026, aucun chantier n’a encore commencé.
Le projet vise à regrouper sur un seul campus les 96 mégawatts actuellement répartis entre trois installations de minage de bitcoins de l’entreprise à Sherbrooke : Bunker, d’une puissance de 48 MW, Léger, de 30 MW, et Garlock, de 18 MW. La Ville a autorisé la conclusion d’une entente avec Hydro-Sherbrooke afin de transférer cette capacité existante et d’en modifier l’usage, du minage de cryptomonnaies vers le calcul haute performance et l’IA. Keel insiste sur le fait qu’elle ne réclame aucune puissance électrique supplémentaire.
Même sans nouvelle allocation, l’ampleur reste considérable : une installation fonctionnant continuellement à 96 MW pourrait utiliser théoriquement jusqu’à 840,96 gigawattheures par année. La consommation réelle dépendra cependant du taux d’occupation, des équipements installés et de l’efficacité énergétique du bâtiment, encore inconnus.
Le campus serait construit sur quatre lots boisés du boulevard Industriel, près du poste Orford d’Hydro-Sherbrooke, totalisant environ 50 453 mètres carrés. L’offre d’achat, déposée par Backbone Hosting Solutions, une filiale historiquement associée à Bitfarms, dépasse 2,2 millions de dollars. La Tribune, évoque un bâtiment d’environ 16 400 mètres carrés et un investissement pouvant atteindre 1,8 milliard de dollars. Ce dernier montant n’apparaît cependant pas dans le communiqué officiel publié par Keel le 15 juillet et doit donc être considéré comme une estimation médiatique plutôt qu’un coût définitivement confirmé.
La transaction foncière demeure soumise aux inspections, aux analyses de faisabilité et aux autorisations municipales. Keel prévoit conclure l’achat du terrain au premier trimestre de 2027. L’entreprise disposerait ensuite de délais précis pour déposer sa demande complète, commencer les travaux et terminer le bâtiment. Le transfert de la puissance doit également être approuvé par le ministère québécois de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie. Aucun échéancier définitif de construction ou de mise en service n’a encore été annoncé.
Plusieurs informations techniques manquent toujours. L’entreprise n’a pas dévoilé le nombre de serveurs ou de baies informatiques, le type précis de processeurs, les normes de redondance électrique, l’indicateur d’efficacité énergétique PUE, les certifications environnementales ou de sécurité, ni les fournisseurs chargés de construire et d’équiper le campus. Aucun client majeur de l’infonuagique ou de l’IA n’a encore été nommé.
Keel affirme que le refroidissement se ferait au moyen d’un circuit fermé qui limiterait la consommation d’eau à environ 3 800 litres par jour. Cette donnée provient toutefois d’une déclaration de l’entreprise et non, pour l’instant, d’une étude technique rendue publique. Des analyses environnementales et acoustiques doivent être réalisées avant la construction. La Ville devra également examiner les conséquences sociales et économiques du projet, les nuisances sonores ainsi que les sources d’alimentation de secours nécessaires en cas de panne ou de délestage.
Le bruit constitue un enjeu particulièrement sensible à Sherbrooke. Les anciennes activités de Bitfarms avaient déjà suscité des plaintes citoyennes. L’entreprise elle-même avait reconnu les inconvénients causés par le bruit de son installation de la rue de la Pointe. Sa relocalisation vers le parc industriel, puis la fermeture définitive du Centre de la Pointe le 30 novembre 2022, avaient notamment pour objectif de rétablir la tranquillité des secteurs résidentiels voisins.
L’opposition au nouveau campus s’est rapidement organisée. Au moment de l’écriture de cet article (au 28 juillet à 17:00), une pétition comptait environ 3 600 signatures. Les citoyens concernés invoquent surtout la consommation d’électricité, l’utilisation de l’eau, le bruit, les génératrices de secours, le déboisement et le manque de transparence entourant les premières décisions municipales. Trois conseillères avaient d’ailleurs voté contre l’autorisation conditionnelle de la vente du terrain. Keel prévoit une rencontre publique vers la mi-octobre afin de présenter le projet et de rechercher une forme d’acceptabilité sociale.
Sur le plan économique, l’entreprise estime que le projet pourrait générer de 13 à 16 millions de dollars par année pour Hydro-Sherbrooke. Ces projections ne sont pas encore accompagnées d’une ventilation publique détaillée. Le nombre d’emplois temporaires et permanents demeure également inconnu, un élément déterminant pour mesurer les retombées réelles d’une infrastructure mobilisant autant d’électricité.
Le projet est donc sérieux et avancé sur les plans foncier et politique, mais il n’est ni définitivement autorisé ni techniquement documenté dans tous ses détails. Les prochains jalons seront l’approbation ministérielle, la publication des études, la consultation de la population et la confirmation du financement, du calendrier, des emplois et des futurs clients.
Mot de l’éditeur
Un centre de données n’est ni une calamité automatique ni un symbole de progrès qu’il faudrait applaudir les yeux fermés. Sherbrooke dispose déjà de la puissance concernée : la véritable question consiste donc à déterminer si sa reconversion vers l’intelligence artificielle créera davantage de valeur, d’emplois et de revenus que les autres usages possibles de cette électricité.
Le projet mérite d’être évalué à partir de données publiques, d’engagements mesurables et de mécanismes de contrôle applicables et non à partir de promesses enthousiastes ou de peurs abstraites. À Keel Infrastructure et à la Ville de Sherbrooke de démontrer, chiffres à l’appui, que les bénéfices collectifs dépasseront durablement les coûts.

