La réduction de l’État en Colombie vient de passer du registre de l’hérésie idéologique à celui du programme gouvernemental. À peine entré en fonction le 7 août, le nouveau président colombien, Abelardo De La Espriella, a promis de sabrer jusqu’à 40 % de l’appareil public, de geler les dépenses publiques, de revoir la fiscalité et de relancer l’investissement pétrolier et gazier, le tout accompagné d’un assouplissement réglementaire.
Il y a quelques années encore, une telle proposition aurait suffi à vous faire diagnostiquer une forme avancée de néolibéralisme par un professeur de sciences sociales. En Amérique latine, cela commence désormais à ressembler à une plateforme électorale.
Après le lion argentin, voici donc le tigre colombien. La tronçonneuse voyage bien.
Réduction de l’État en Colombie : le test de la tronçonneuse
La Colombie n’arrive toutefois pas à cette cure d’amaigrissement après une soudaine révélation idéologique.
Elle y arrive parce que les chiffres commencent à être désagréables.
La dette publique avoisine 60 % du PIB et, avant l’élection, le comité chargé de surveiller la règle budgétaire estimait que le prochain gouvernement devrait retrancher environ 5,6 milliards de dollars aux dépenses dès 2027, et quelque 20 milliards sur quatre ans, pour empêcher la situation fiscale de continuer à se détériorer. Le nouveau ministre des Finances estime même aujourd’hui le déficit entre 7 % et 8 % du PIB.
Autrement dit, De La Espriella n’a pas découvert que l’État colombien coûtait cher. Il a simplement commis l’hérésie politique consistant à en tirer une conclusion.
Plutôt que de chercher immédiatement un nouveau contribuable à essorer, il propose de regarder la taille de la machine. La réduction de l’État en Colombie ne se limitera toutefois pas à quelques compressions budgétaires symboliques.
Concept exotique.
Moins d’État, plus de pétrole
Le programme économique ne s’arrête pas aux dépenses publiques.
De La Espriella veut également simplifier le régime fiscal, favoriser l’investissement privé, réduire certaines taxes et relancer l’exploration pétrolière et gazière. Il veut notamment permettre un retour de la fracturation hydraulique, abandonnant ainsi une partie de l’orientation énergétique du gouvernement de gauche de Gustavo Petro.
Avant son élection, il évoquait même l’objectif de presque doubler la production pétrolière colombienne pour atteindre environ 1,3 million de barils par jour.
On pourrait presque croire qu’un gouvernement vient de découvrir que posséder des ressources naturelles tout en s’interdisant de les exploiter n’est pas nécessairement une stratégie de développement économique.
Les marchés, eux, avaient déjà manifesté leur préférence pour son programme durant la campagne, même si les investisseurs demeurent conscients des obstacles budgétaires et politiques auxquels il devra maintenant se frotter. Si elle est réellement appliquée, la réduction de l’État en Colombie deviendra l’une des expériences libérales les plus intéressantes à suivre en Amérique latine.
Pas exactement Javier Milei
La comparaison avec Javier Milei est évidemment irrésistible, mais elle a ses limites.
Le Colombien n’annonce pas la liquidation intégrale de l’État-providence. Il promet au contraire de préserver plusieurs programmes sociaux populaires hérités de Petro et avait déjà indiqué qu’il conserverait notamment l’importante hausse du salaire minimum adoptée sous son prédécesseur.
Sa fameuse réduction de 40 % reste surtout, pour l’instant, une promesse.
Et entre une promesse électorale et une bureaucratie réellement abolie se trouve généralement une créature redoutable : le Parlement.
De La Espriella ne dispose pas d’une majorité naturelle au Congrès. Le Parlement colombien demeure fragmenté et plusieurs de ses réformes devront y être négociées, avec le risque évident de voir la tronçonneuse progressivement remplacée par une lime à ongles.
L’expérience colombienne
C’est précisément ce qui rend la Colombie intéressante à observer.
Pendant des décennies, le débat politique occidental s’est construit autour d’une étrange prémisse : lorsqu’un État accumule les dépenses, les structures, les programmes et les fonctionnaires, la seule véritable question sérieuse serait de déterminer comment trouver davantage d’argent pour les financer.
La Colombie tente maintenant de poser la question inverse :
et si l’État coûtait simplement trop cher?
Il faudra attendre avant de distribuer les médailles. Réduire une administration de 40 % sans détériorer les services essentiels est autrement plus compliqué que de l’annoncer devant les caméras.
Mais quelque chose vient néanmoins de changer.
Après l’Argentine, un autre grand pays latino-américain vient de porter au pouvoir un président élu en promettant non pas ce que l’État fera de plus pour ses citoyens, mais ce qu’il cessera de faire à leur place.
Pour une classe politique habituée à mesurer son ambition au nombre de milliards qu’elle dépense, voilà peut-être la proposition la plus radicale de toutes.
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