Affaires mondiales Canada vient de publier un rapport sur les inconduites commises au sein du ministère, et sa lecture vaut largement le détour.
Il existe des rapports gouvernementaux qui semblent avoir été rédigés pour ne surtout pas être lus. Celui d’Affaires mondiales Canada sur les inconduites et actes répréhensibles en 2025-2026 en fait partie. Derrière les habituels engagements envers « le respect, la confiance, la transparence et l’inclusion » se cache pourtant un inventaire qui ressemble parfois moins au bilan d’un ministère qu’au scénario d’une mauvaise comédie de bureau financée par le contribuable.
Cette année-là, 227 plaintes ou allégations ont été soulevées, 108 enquêtes ont été lancées et 92 cas ont été jugés fondés. Le bilan disciplinaire comprend notamment 25 congédiements, 15 suspensions temporaires et 19 réprimandes écrites.
Et là, les choses deviennent intéressantes.
Servez-vous, c’est l’État qui paie
Cinq enquêtes ont conclu à de l’inconduite financière. Un employé a détourné des fonds; un autre s’est approprié de la petite caisse pour son usage personnel. Deux autres dossiers impliquent une carte d’achat gouvernementale : achats personnels dans un cas, faux reçus dans l’autre. Les deux employés avaient quitté le ministère avant que les sanctions disciplinaires puissent tomber et des démarches de récupération des sommes ont été entreprises.
Ailleurs dans le rapport, un employé a utilisé la carte d’achat de son supérieur à des fins personnelles; un autre a falsifié des demandes de remboursement de voyage et des heures supplémentaires; un autre encore a utilisé la carte d’exemption fiscale de son patron pour obtenir un avantage personnel. Tous ont perdu leur emploi.
On découvre également un coffre laissé ouvert et sans surveillance, avec pour conséquence le vol de fonds. La sanction? Une réprimande écrite.
L’intendance publique, version portes ouvertes.
Diplomatie, criminalité et dossiers trafiqués
Plus grave encore, Affaires mondiales rapporte que trois employés ont exploité leur statut professionnel pour se livrer à des activités illégales graves de nature potentiellement criminelle. Les trois ont été congédiés. Le ministère n’en précise malheureusement pas la nature.
Deux autres employés ont accédé sans autorisation à des dossiers de clients, modifiant un processus établi et compromettant l’authenticité de documents officiels. Ils ont également été congédiés. Un fonctionnaire a été arrêté pour vol; son statut de fiabilité a été révoqué. Un autre entretenait des contacts inappropriés avec des représentants d’un gouvernement étranger et a subi le même sort.
On trouve même un employé ayant ordonné à des subalternes de copier-coller des signatures numériques d’autorités déléguées sur des documents officiels modifiés. Il a été congédié.
Ce n’est plus exactement quelqu’un qui vole trois surligneurs au magasin de fournitures.
Et huit amateurs de contenu adulte
La cybersécurité réserve sa propre contribution au florilège. En 2025-2026, Affaires mondiales a recensé 39 infractions à sa politique d’utilisation du réseau : 29 pour logiciels non autorisés, deux concernant la protection déficiente de renseignements ou de mots de passe sensibles et huit pour consultation de contenu adulte sur les systèmes, réseaux Wi-Fi ou appareils ministériels.
La diplomatie canadienne rayonne donc jusque dans des secteurs d’activité que personne n’avait songé à inclure dans sa stratégie indo-pacifique.
Le problème dépasse les quelques clowns
Il serait évidemment absurde de transformer ces cas en accusation contre les milliers de fonctionnaires qui accomplissent normalement leur travail. Mais l’autre erreur serait de considérer la taille de la machine comme sans importance.
Affaires mondiales comptait 10 888 équivalents temps plein en 2015-2016. En 2024-2025, il en comptait 13 185 : une augmentation d’environ 21 %. Pour 2025-2026, le ministère prévoyait 13 293 ETP, dont 2 026 affectés aux seuls « services internes ». Ses dépenses prévues atteignaient environ 9,06 milliards de dollars, même si une grande partie de cette somme finance évidemment des programmes, contributions et activités internationales plutôt que la masse salariale.
Le phénomène est plus vaste. La fonction publique fédérale est passée de 257 034 employés en 2015 à 357 965 en 2025, soit près de 39 % de plus, avant de reculer à 345 282 en 2026. Le gouvernement fédéral lui-même reconnaissait dans le budget de 2025 que cette croissance était devenue insoutenable.
Voilà peut-être la vraie leçon de ce rapport.
Lorsqu’une organisation devient gigantesque, elle ne produit pas seulement davantage de diplomates, d’analystes et de services. Elle produit aussi davantage de gestionnaires pour gérer les employés, de contrôleurs pour surveiller les dépenses, d’enquêteurs pour surveiller les contrôleurs et de formations obligatoires pour rappeler aux adultes salariés par l’État qu’on ne vole pas la caisse, qu’on ne falsifie pas les documents et qu’un ordinateur gouvernemental n’est pas l’endroit idéal pour consulter Pornhub.
À un certain stade, ce n’est plus seulement une question d’éthique individuelle.
Malgré les processus de sélection, les enquêtes de sécurité, les vérifications d’antécédents, du processus à multiples étapes complexe et toute la rigueur censée entourer l’accès à la fonction publique fédérale, quelques malandrins ont tout de même réussi à se frayer un chemin jusqu’à la mangeoire. Une fois à l’intérieur, certains ont trouvé le moyen de détourner des fonds, d’utiliser des cartes gouvernementales pour leurs dépenses personnelles, de falsifier des documents ou encore de consulter du contenu adulte sur les réseaux du ministère. Autrement dit, même après avoir construit une forteresse administrative autour de l’embauche, Ottawa découvre qu’aucun formulaire, aucune formation obligatoire et aucun comité d’éthique ne remplacent le jugement individuel. Et quand la machine devient gigantesque, les occasions d’abus deviennent, elles aussi, proportionnellement plus nombreuses. Des employés de l’État, incompétents, qui ne connaissent pas les rudiments d’un emploi de service de base.
C’est aussi une question beaucoup plus désagréable pour Ottawa : combien de monde faut-il réellement pour faire fonctionner l’État?
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