Donald Trump, Mark Carney et Christine Fréchette au cœur de l’escalade commerciale entre le Canada et les États-Unis.
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La guerre commerciale Canada-États-Unis vient de franchir un nouveau seuil. Donald Trump impose de nouveaux tarifs prohibitifs au Canada. Mark Carney suspend les négociations avec Washington et promet une riposte « dollar pour dollar ». Christine Fréchette, de son côté, multiplie les lignes rouges et prépare déjà les programmes qui devront venir au secours des entreprises québécoises exposées aux représailles américaines.
Le scénario a quelque chose de désespérément familier. Washington érige une nouvelle barricade commerciale; Ottawa s’empresse d’en construire une en sens inverse; Québec explique qu’il ne cédera sur rien. Puis, lorsque des entrepreneurs auront perdu des contrats, que des fabricants devront revoir leurs chaînes d’approvisionnement et que les consommateurs constateront la hausse de certains prix, les mêmes gouvernements se présenteront devant les caméras afin d’annoncer qu’ils viennent courageusement au secours des victimes. Il faudra simplement oublier qu’ils auront eux-mêmes participé à l’incendie.
Nous voilà donc devant cette conception assez singulière de la prospérité moderne : Donald Trump augmente le coût de certains produits canadiens pour les Américains et Mark Carney entend répondre en augmentant celui de certains produits américains pour les Canadiens. Chacun appellera ensuite cela « protéger » sa population.
Trump et le vieux rêve du tarif salvateur
Commençons par établir la responsabilité immédiate de l’escalade. Elle appartient à Donald Trump. Critiquer le protectionnisme canadien n’oblige nullement à fabriquer des excuses au protectionnisme américain.
L’administration Trump est allée ressortir l’article 338 duTariff Act of 1930, une disposition presque fossilisée permettant d’imposer jusqu’à 50 % de tarifs supplémentaires en réponse à des pratiques commerciales jugées discriminatoires. Il y a quelque chose d’assez délicieux à voir Washington prétendre préparer l’économie américaine du XXIe siècle à l’aide d’un instrument législatif datant de 1930. L’époque n’est pourtant pas précisément restée dans les manuels d’histoire économique comme l’âge d’or de la libéralisation des échanges.
Le sophisme central de Trump n’a d’ailleurs jamais changé. Dans son récit, le tarif serait une sorte de facture envoyée à l’étranger : le Mexicain, le Chinois ou le Canadien se présenterait docilement à la frontière américaine pour financer le Trésor des États-Unis. La réalité est moins spectaculaire. Un tarif est une taxe prélevée sur une importation. Elle est d’abord acquittée par l’importateur américain, puis répartie entre marges réduites, fournisseurs étrangers et prix payés par le consommateur.
L’exportateur canadien souffre parce que son produit devient moins concurrentiel. L’entreprise américaine souffre lorsque ses intrants deviennent plus chers. Le consommateur absorbe une partie de la hausse. Rien n’interdit donc au protectionnisme de faire plusieurs perdants simultanément; c’est même l’une de ses performances historiques les plus constantes.
Le Canada, libre-échangiste à temps partiel
L’affaire devient toutefois beaucoup plus amusante lorsque le Canada prend soudainement les traits d’un défenseur offensé du libre-échange.
Notre conception nationale de l’ouverture commerciale est d’une remarquable souplesse doctrinale : nous sommes enthousiastes lorsqu’il s’agit de vendre nos marchandises chez les autres et beaucoup plus méditatifs lorsque les autres désirent vendre les leurs chez nous. Nous appelons volontiers « protectionnisme » leurs barrières et « politique publique » les nôtres.
La gestion de l’offre demeure à cet égard une merveille d’architecture politique. Au-delà des contingents négociés, certains produits agricoles importés peuvent toujours être frappés de tarifs si élevés qu’ils ne servent plus véritablement à produire des recettes fiscales, mais à rendre l’importation économiquement absurde. Les Américains aiment rappeler les quelque 245 % applicables à certains fromages et les taux pouvant approcher 298 % sur le beurre.
Nous pouvons évidemment défendre politiquement ce système. Mais il faut alors avoir la décence intellectuelle de ne pas grimper sur un pupitre pour découvrir soudainement que les tarifs faussent le commerce.
Rien de cela ne justifie les 50 % de Trump. Deux mauvaises politiques ne deviennent pas une bonne politique parce qu’elles se regardent dans un miroir. Le problème est plutôt notre incapacité croissante à tenir simultanément deux idées fort simples : Donald Trump pratique un protectionnisme économiquement destructeur et le Canada protège lui-même certains secteurs par des mécanismes que nous dénoncerions sans hésitation s’ils nous étaient imposés par un partenaire commercial.
Quelques heures avant la rupture, un compromis paraissait encore imaginable. Les discussions portaient notamment sur une diminution de certains tarifs américains touchant les véhicules fabriqués au Canada, sur l’acier et l’aluminium, en contrepartie d’ajustements canadiens à certaines mesures de représailles et à des contentieux comme celui des alcools américains.
Nous négociions donc une réduction des barrières. Nous avons maintenant une nouvelle vague de tarifs et la promesse de contre-tarifs.
Le progrès diplomatique est parfois d’une subtilité admirable.
Fréchette et la diplomatie des lignes rouges
Christine Fréchette avait pourtant correctement identifié la véritable vulnérabilité québécoise : les entreprises ont besoin de prévisibilité. Environ 7 milliards de dollars d’exportations québécoises seraient directement exposés aux nouvelles mesures américaines et, pour certaines entreprises, quelques mois d’incertitude suffisent à transformer un problème de marge bénéficiaire en problème de survie.
C’était précisément une raison de négocier avec sang-froid.
Or Fréchette a parallèlement multiplié les « lignes rouges ». La gestion de l’offre ne se négocie pas. Certaines prérogatives québécoises ne se négocient pas. Le retour des alcools américains à la SAQ ne pourrait être envisagé qu’en échange de gains suffisants. Québec rappelle à Ottawa que certaines cartes lui appartiennent et qu’elles ne sauraient être déposées sur la table sans son consentement.
Chacune de ces positions peut être défendue séparément. Mais une négociation internationale possède cette caractéristique désagréable : plus chaque acteur proclame que ses propres concessions sont sacrées et que seules celles de l’autre camp sont raisonnables, moins il reste de matière à négocier.
La rupture consommée, Fréchette promet maintenant que Québec « ne restera pas les bras croisés ». Le Conseil des ministres est mobilisé, les cellules de crise sont réactivées et l’on prépare déjà les mesures destinées à soutenir les entreprises affectées.
Nous retrouvons ici un mécanisme très québécois de politique économique : protéger certains producteurs par des barrières, subir les barrières du voisin, répondre par d’autres barrières, constater ensuite que des entreprises souffrent de l’ensemble de ces barrières et leur redistribuer enfin l’argent des contribuables afin de les aider à supporter les conséquences de cette brillante architecture.
Après quoi un ministre pourra visiter une usine et expliquer qu’il sauve l’économie.
« Dollar pour dollar » : une politique qui sonne mieux qu’elle ne fonctionne
La formule de Mark Carney est politiquement excellente. Répondre « dollar pour dollar » respire la détermination. Cela tient sur une manchette, accompagne bien un drapeau canadien et permet aux commentateurs d’annoncer que le pays « se tient debout ».
L’économie, malheureusement, n’est pas impressionnée par les métaphores viriles.
Lorsqu’Ottawa impose des contre-tarifs, ce n’est pas Donald Trump qui reçoit une facture à Mar-a-Lago. Ce sont des importateurs canadiens qui doivent acquitter les droits à la frontière. Une partie du coût est ensuite absorbée par les entreprises, une autre refilée à leurs clients. La Banque du Canada a d’ailleurs déjà observé, lors des précédentes représailles tarifaires, une transmission mesurable aux prix des produits visés.
La politique « dollar pour dollar » repose ainsi sur une logique qui ferait sourire si elle ne concernait pas des milliards de dollars : puisque Washington pénalise ses propres consommateurs pour nuire à nos exportateurs, Ottawa démontrera sa résolution en pénalisant nos consommateurs pour nuire aux exportateurs américains.
Un gouvernement se tire dans le pied. L’autre répond qu’il ne saurait tolérer un tel affront sans faire de même.
Et cela s’appelle de la fermeté.
Quand le drapeau dispense de réfléchir
Le phénomène le plus intéressant est peut-être moins économique que politique. À partir du moment où un adversaire extérieur apparaît, la politique intérieure se transforme. Les nuances deviennent suspectes, le compromis prend les apparences de la capitulation et demander combien coûtera la riposte suffit parfois à se faire soupçonner de sympathie pour l’autre camp.
C’est le classique rally around the flag.
Trump l’utilise aux États-Unis en racontant l’histoire d’une Amérique abusée depuis des décennies par des partenaires ingrats. Chaque tarif devient une démonstration de souveraineté retrouvée. Carney profite mécaniquement du réflexe inverse : plus Trump frappe le Canada, plus il devient facile de présenter la politique canadienne comme une simple question de dignité nationale. Christine Fréchette peut, elle aussi, enfiler les habits de la gardienne des intérêts québécois.
Il n’est pas nécessaire de croire que Carney ou Fréchette ont provoqué le conflit afin d’en tirer un dividende politique. Le mécanisme est beaucoup plus banal et beaucoup plus humain : une fois le conflit engagé, la poursuite de l’affrontement peut devenir politiquement plus facile que le compromis, même lorsqu’un compromis imparfait serait économiquement moins coûteux.
Le drapeau passe mieux à la télévision qu’une analyse coûts-bénéfices. Personne ne gagne une élection avec un tableau Excel.
Ce que l’Ukraine aurait dû nous apprendre sur les conflits
Il existe ici une analogie avec la guerre en Ukraine, à condition de ne pas confondre évidemment une guerre tarifaire avec une guerre où des êtres humains meurent.
La Russie est l’agresseur. On peut discuter de l’élargissement de l’OTAN, du Donbass, des accords de Minsk, des erreurs diplomatiques occidentales ou des casus belli invoqués par Moscou : la décision d’envahir appartient à la Russie, et cette responsabilité ne disparaît pas sous une montagne de contexte historique.
Mais identifier l’agresseur ne répond pas à toutes les questions qui viennent ensuite.
Reconnaître la responsabilité initiale d’un acteur ne signifie pas que toute stratégie poursuivie indéfiniment par le camp adverse devient automatiquement rationnelle. Cela ne signifie pas que négocier revient nécessairement à capituler. Cela ne signifie surtout pas que le coût humain, matériel ou économique de la prolongation d’un conflit doit être soustrait à la discussion de peur qu’évoquer ce coût « fasse le jeu de l’ennemi ».
C’est exactement le piège intellectuel qui guette le débat commercial canadien.
Trump est responsable de cette nouvelle escalade. Très bien. Cela ne transforme pas pour autant chaque contre-tarif de Carney en bonne politique économique, pas plus que cela ne confère aux lignes rouges de Fréchette le statut de vérités révélées.
On peut considérer le protectionnisme trumpien comme grotesque et trouver ridicule que le Canada se présente en champion immaculé du libre-échange. On peut vouloir résister aux pressions américaines et refuser que le consommateur canadien serve de munition dans une guerre tarifaire.
Il est même possible que Trump, Carney et Fréchette aient tort au même moment.
Notre époque semble avoir transformé cette possibilité en sophistication intellectuelle.
Eux jouent à la guerre commerciale; vous faites la paie vendredi
Le véritable scandale commence lorsque l’on regarde qui supportera effectivement les conséquences de toutes ces démonstrations de caractère.
Donald Trump ne perdra pas son principal client parce qu’un tarif a rendu sa marchandise 50 % plus chère. Mark Carney n’aura pas à expliquer à cinquante employés qu’une commande américaine vient d’être annulée. Christine Fréchette ne mettra pas sa maison en garantie afin de maintenir les liquidités d’une PME en attendant que Washington et Ottawa retrouvent l’usage de la négociation.
Un entrepreneur, lui, pourrait devoir le faire.
Un manufacturier reverra ses prix. Un importateur cherchera un autre fournisseur. Un détaillant absorbera les coûts tant que ses marges le permettront. Un travailleur découvrira peut-être que la grande dramaturgie patriotique de la guerre commerciale signifie, dans son univers à lui, moins d’heures, moins d’investissements ou un emploi devenu plus fragile.
Le consommateur, enfin, paiera quelques dollars de plus ici, quelques dizaines de dollars là. Puis Ottawa annoncera une enveloppe de soutien. Québec créera un programme. Les gouvernements redistribueront aux victimes une partie de l’argent prélevé auprès de ces mêmes victimes et présenteront le tout comme une preuve de compétence.
C’est peut-être la caractéristique la plus extraordinaire de l’interventionnisme politique : l’État peut participer à la création d’un problème, administrer le problème, subventionner les conséquences du problème et réclamer ensuite le mérite d’avoir géré le problème.
La seule réponse que Trump ne saurait imiter
Le Canada devrait précisément éviter de répondre au protectionnisme américain par une version canadienne du trumpisme économique.
Nous devrions réduire le maximum de barrières que nous contrôlons nous-mêmes, ouvrir davantage nos marchés, cesser de traiter la gestion de l’offre comme une institution de droit divin et renoncer à utiliser la SAQ comme pion sur l’échiquier diplomatique. Nous pourrions également profiter de cette soudaine passion pour le commerce afin de terminer un chantier beaucoup moins spectaculaire : supprimer les obstacles qui rendent encore aujourd’hui certaines transactions interprovinciales inutilement compliquées.
Ensuite, demandons aux Américains d’en faire autant.
Si Trump refuse, qu’il porte seul la contradiction de sa politique et qu’il explique lui-même aux consommateurs américains pourquoi leur gouvernement tient absolument à taxer davantage les produits qu’ils souhaitent acheter.
Ce serait au moins cohérent.
Pour l’instant, chacun prétend protéger sa population contre le protectionnisme de l’autre tout en fortifiant le sien. Washington veut protéger les Américains des Canadiens. Ottawa veut protéger les Canadiens des Américains. Québec veut protéger les Québécois de Washington.
Et lorsque cette gigantesque opération de protection sera terminée, les entrepreneurs et les citoyens découvriront peut-être qu’une seule chose aura véritablement été protégée avec une efficacité remarquable : le pouvoir des gouvernements de décider à leur place comment ils ont le droit de commercer.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.