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Déprogrammation identitaire : la « pyramide de la suprématie blanche » mise à nu 🔒

Imaginez un cours de pédagogie à Harvard ou Google qui présente une pyramide hiérarchique de la « suprématie blanche », où même le soutien à l’ADL (Anti-Defamation League) devient un pas vers le « lynchage ». C’est pourtant la réalité dénoncée par le rapport Harvard sur l’antisémitisme contemporain​. Dans cette « pyramide » caricaturale, toute personne se voit coller une étiquette raciale : de l’« indifférent » au « raciste extrémiste », en passant par le « sauveur blanc » niant son privilège et jusqu’au « génocide ». Ben Shapiro, Trump et tant d’autres sont ainsi catalogués dans des strates absurdes d’« oppression » fabriquée​. Cette idéologie postmoderne ne se contente pas de dénoncer le racisme où il existe : elle en fait l’explication universelle de tous les maux sociaux. Derrière ces caricatures, l’essentiel est clair : l’antiracisme dogmatique entend substituer aux individus libres et responsables un schéma manichéen d’« opprimés » et d’« oppresseurs » permanents​. Ce breuvage doctrinaire, qui fait du « racisme systémique » la clé de toutes les analyses, est étranger à la tradition libérale que connaît la pensée politique québécoise et occidentale.

Libéralisme classique vs « wokisme » : deux éthiques antinomiques

Le libéralisme classique repose sur une vision universaliste et individualiste de la justice. Il « prône la défense des droits individuels (subjectifs) (isonomie, liberté, sécurité, propriété) dans la lignée de John Locke, au nom d’une vision fondée sur l’individu et la coopération volontaire​ ». Autrement dit, tout citoyen, sans distinction de couleur, de classe ou de groupe, doit jouir des mêmes droits et de la même liberté, protégés par un État neutre et par la loi qui lui est aveugle (isonomie). Les libéraux considèrent l’être humain comme un être rationnel, perfectible et libre, détenteur de droits fondamentaux qu’aucun pouvoir n’a le droit de violer​. L’idée-force est que chacun est jugé sur le contenu de son caractère et de ses actes, non sur son identité ou son appartenance — pour citer l’aspiration du discours de Martin Luther King, écho moderne de la pensée des Lumières. Jean de La Fontaine serait en désaccord avec cette nouvelle morale antiraciste : « la raison du plus fort est toujours la meilleure », certes, mais selon les vrais libéraux, dans l’ordre politique la force, c’est la loi commune, et elle s’applique à tous de la même manière.

Au contraire, la pensée dite « woke » ou postmoderne identitaire invente des catégories sociales cloisonnées. Elle part du principe que les individus ne peuvent être considérés comme de simples citoyens libres et égaux, mais sont d’abord définis par leur race, leur genre, leur classe, leur orientation ou leur histoire « victimaire ». Le concept d’intersectionnalité, pilier de cette idéologie, considère par exemple que toutes les dominations (de sexe, de classe, de genre, d’origine ethnique, etc.) « font système », et que tous les dominés doivent se regrouper pour lutter contre les « dominants »​. Cela implique de réduire chaque personne à son statut collectif au lieu de son individualité. Comme l’explique la philosophe Rachel Khan, « la nébuleuse woke… cherche à faire perdre à chaque individu sa “signature” et à l’enfermer dans une “identité figée”​». Autrement dit, la vision identitaire nie l’universel au profit du particulier, alors que le libéralisme classique affirmait depuis Locke ou Kant que c’est en tant qu’êtres humains universels que nous avons des droits inviolables.

Sur le plan politique et historique, on n’a pas toujours fait confiance à cet identitarisme radical. Des penseurs comme Tocqueville ou Hayek mettaient déjà en garde contre les dérives du conformisme social et du collectivisme. Hayek rappelait que donner à l’État le pouvoir d’égaliser les résultats — idée chère au progressisme autoritaire — conduirait inévitablement à brider les libertés individuelles. Milton Friedman synthétisait la position classique en un aphorisme célèbre : « La société qui place l’égalité avant la liberté n’obtiendra ni l’une ni l’autre. La société qui place la liberté avant l’égalité aura en fait une grande mesure des deux​. » Tout conservatisme d’inspiration libérale rejoint cette logique : on peut au mieux promettre l’égalité des chances, mais pas une égalité forcée des résultats sans sacrifier les droits élémentaires.

De fait, l’idéologie « woke » avance masquée. Aux États-Unis, on qualifie souvent cette mouvance d’« antiraciste », mais il s’agit plutôt d’une nouvelle religion politique aux dogmes étroits — comme le note Joshua Mitchell, ceux qui acceptent les notions d’originalité du péché dans les Églises ont déplacé la présomption de faute sur l’homme blanc hétérosexuel dans la sphère politique​. La morale libérale originelle (on n’est pas né bon ou mauvais du fait de notre race) cède la place à une morale de l’identité (blanc = coupable) sans fondement scientifique. L’anthropologue Christian Maurer résume ce paradoxe : cette obsession des « petits privilèges » et des hiérarchies statiques ressemble à la fermeture d’esprit que dénonçaient déjà les penseurs des Lumières contre le fanatisme communautariste​.

La pyramide antiraciste démontée

Le cas de la « pyramide de la suprématie blanche » illustre parfaitement cette dérive. Cette représentation graphique classe arbitrairement les personnes sur une échelle moraliste. Au bas de la pyramide se trouvent par exemple les « indifférents », ceux qui prétendraient être « apatrides » ou politiquement apolitiques. Un cran plus haut on trouve la « minimisation » : ceux qui, selon le schéma, ont un « complexe de sauveur blanc » et nient leur « privilège blanc »​. Les figures conservatrices comme Ben Shapiro ou même les opposants au mouvement BDS peuvent se retrouver ainsi cataloguées comme « réducteurs du racisme » — un crime équivalent à un racisme inconscient​. Au sommet, on trouve les pires horreurs : le « racisme » dégénère en « profilage racial » jusqu’au « génocide » imaginé. C’est à ce niveau que l’extrémisme intellectuel se déchaîne : soutenir des positions politiques voulues non violentes (comme ne pas boycotter Israël, selon l’exemple donné par Harvard) y est même considéré comme « génocide codé »​.

Pyramide de la suprématie blanche

On ne peut qu’être frappé par l’absence totale de nuance. Dans ce culte, la recherche de justice devient une course à la repentance : chaque geste, chaque parole est scruté pour définir si l’on est « harcelant », « déshumanisant », ou juste un « parleur de platitudes ». Ne pas admettre son « racisme intériorisé » constitue déjà une faute morale. Par contraste, le libéralisme classique n’avait pas pour habitude de considérer qu’une personne était « héréditairement raciste » faute de prononcer les bons slogans. Dans la société libérale, c’est l’individu et ses actions que l’on juge, pas son groupe d’appartenance. C’est du bon sens élémentaire : si un enfant blanc ordinaire revient de l’école en lançant « tous les Blancs sont méchants », on estime plutôt utile de l’instruire sur la complexité de l’histoire et de la bonté individuelle, plutôt que de le soumettre à une session de « responsabilisation raciale » qui le culpabiliserait d’être né avec la « mauvaise couleur »​.

En réalité, cette pyramide d’« oppression » est surtout un instrument de pouvoir et de pression idéologiques. Des parents et des enseignants américains rapportent la peur qu’elle instille : critiquer le système équivaut à se voir traité de raciste ou à ruiner sa carrière scolaire​. Un professeur a raconté qu’un simple slogan « il y a deux côtés à chaque histoire » (fameuse injonction anti-culturelle) figurait ironiquement au plus bas de la pyramide — c’est-à-dire classé comme ultra-raciste​. Tout nuance devient synonyme de révisionnisme raciste. Ce réductionnisme obsessionnel revient à inverser la présomption de l’innocence, en présumant d’emblée qu’un Blanc ou un homme hétérosexuel est coupable de privilège indéfini. Comme le résume l’universitaire Joshua Mitchell, la gauche « a déplacé la présomption de culpabilité » sur le mâle blanc, un renversement des normes juridiques qui prenaient des siècles pour se forger dans le monde anglo-saxon.

Une culture québécoise fondée sur l’universel

Au Québec, cette doctrine radicalement identitaire fait figure d’exotisme inquiétant. Notre société laïque et universaliste se construit sur l’idée que tous les citoyens, peu importe leurs origines, partagent un destin commun. Depuis la Révolution tranquille, nous avons toujours misé sur l’égalité en droit et la neutralité de l’État (laïcité) comme ciment social. C’est par cette voie — l’accès à l’éducation, la langue commune, le droit commun — que chacun peut s’émanciper, non par des quotas ou des statuts spéciaux basés sur la race ou la foi. La notion même de « privilège blanc », si populaire outre-Atlantique, a peu de résonance ici : on n’apprend pas aux enfants québécois qu’ils sont oppresseurs parce qu’ils ont la peau claire. Au contraire, l’idéologie qui diabolise une moitié de la population en classe dominante nous est profondément étrangère.

Nos débats publics ont tourné autour de la laïcité, de l’immigration ou de la place du français, mais rarement autour de la suprématie d’un groupe racial. Bien sûr, le Québec est conscient de son passé d’inégalités (la Commission Laurendeau-Dunton et la lutte pour les droits civiques l’attestent). Mais nous avons choisi de regarder vers l’avenir avec optimisme plutôt que de creuser des fossés identitaires. Ainsi, imposer une grille d’analyse où tout conflit social devient automatiquement une question de race heurte nos valeurs. Nous privilégions la politique de l’intégration républicaine, inspirée des Lumières, qui fait du principe d’isonomie l’étalon suprême​. Dans cette vision, l’État ne doit pas traiter différemment les citoyens sur base de la couleur ou de la confession, mais assurer pour tous la même liberté et la même protection. D’ailleurs, une majorité de Québécois se méfie des démarches communautaires qui exigent des mesures spéciales — ils veulent l’égalité des droits pour tous, pas l’égalité entre groupes.

Même sur le plan économique ou social, la méritocratie (au sens d’égalité des chances) reste valorisée. Les parents québécois s’attendent à ce que leurs enfants réussissent par le mérite, l’effort et le talent, pas par des acquis héréditaires ou communautaires. C’est d’ailleurs ce que définit le concept de méritocratie : un modèle où l’on « tend à promouvoir les individus… en fonction de leur mérite (aptitude, travail, efforts, compétences, intelligence…) et non d’une origine sociale, de la richesse, ou des relations (copinage) ». Le libéralisme véritable repose précisément sur cette idée que l’égalité légale permet à chacun de suivre sa propre voie.

Liberté, égalité des droits et méritocratie : les piliers menacés

Les remèdes proposés par l’idéologie identitaire postmoderne menacent directement ces piliers. Dans sa version extrême, elle vise en effet à substituer à l’« universalisme » libéral une hiérarchie immuable basée sur la race, le sexe et le passé. L’État neutre est remplacé par un État « antiraciste » qui hiérarchise les citoyens selon leur degré d’oppression présumé. Or le vrai libéralisme tient l’État pour neutre : son rôle est de garantir la liberté de conscience et de religion, de protéger la liberté d’expression, et d’appliquer la loi de façon égale à tous​. Toute discipline étatique qui commence à mesurer « injustice » ou « racisme » au lieu des actes concrets brise ce principe.

De même, le véritable libéralisme, qu’il soit défendu par Tocqueville, Hayek ou Friedman, repose sur la primauté de la liberté individuelle avant l’égalité étatique. Comme le disait Tocqueville, la démocratisation apporte l’égalité des conditions, mais rien n’était plus précieux pour lui que la liberté civique et morale de chaque citoyen (les fameuses « mœurs démocratiques » qui valorisent l’initiative privée et la responsabilité personnelle). Aujourd’hui, nous voyons à quel point cette mémoire philosophique s’est perdue : on assimile les libertés fondamentales (d’expression, d’entreprendre, de conscience) à des privilèges « blancs » à détruire. Milton Friedman résume cette contradiction : si on construit la société d’abord sur l’égalité des résultats, on obtient au final… ni la liberté ni l’égalité réelle ; en revanche, « la société qui place la liberté avant l’égalité obtiendra en fait une grande mesure des deux ».

Enfin, la méritocratie libérale (égalité des chances) est elle aussi attaquée par la logique identitaire. Ce modèle, rappelons-le, « tend à promouvoir les individus… en fonction de leur mérite (aptitude, travail, efforts, compétences, intelligence…) et non d’une origine sociale, de la richesse, ou du copinage​». Les dogmes antiracistes radicaux proposent au contraire de redistribuer le pouvoir et les postes par quotas raciaux ou par repentances héréditaires. Or dès lors que l’on privilégie un critère d’identité sur la compétence, on rompt l’égalité des talents qui est la base d’une société juste et dynamique. C’est justement cette méritocratie qui a permis aux sociétés libérales de s’épanouir : sans elle, c’est le népotisme ou l’injustice qui régneraient.

Les grands principes du libéralisme authentique — liberté d’individu, égalité de tous devant la loi, neutralité de l’État, universalisme des droits et méritocratie — sont aujourd’hui rognés par des conceptions inverses.

La liberté individuelle est dénoncée comme privilège « blanc » quand on ne fait pas partie d’un groupe victime désigné.

L’égalité en droit (isonomie) est remplacée par une hiérarchie raciale où certains ont des droits d’office (minorités) et d’autres ont la vertu à prouver (majorité dite « dominante »).

La neutralité de l’État (notre laïcité) est moquée, alors que l’idéologie exige un État partisan d’une certaine version de la « justice sociale ».

L’universalisme des valeurs est nié par le culte du particulier ; on valorise aujourd’hui les exigences communautaires plutôt que le droit commun.

La méritocratie (égalité des chances) est balayée au profit de la victimocratie : la réussite individuelle doit, pour certains, s’effacer devant l’expérience collective souffrance.

Chacun de ces piliers est pourtant le rempart qui protège Québec — et plus largement les sociétés libérales — des dérives totalitaires. Sous couvert de lutte contre le racisme, la « pyramide » et ses frères d’idéologie radicale ne font qu’ériger une nouvelle norme coercitive. Le Québec n’a pas à céder à cette « morale des identités » importée. Fidèle aux valeurs des Lumières et à son histoire démocratique, il peut continuer à croire à l’émancipation de l’homme universel, non de ses groupes.

Au final, le vrai débat n’est pas entre individus « de la couleur » ou du sexe qu’ils veulent, mais entre deux visions du monde. D’un côté, celle du libéralisme classique : un ordre fondé sur la liberté, l’égalité formelle, et la dignité de chaque personne au-delà des classes sociales et des minorités. De l’autre, la pensée woke : un nouveau despotisme démocratique qui embrigade l’esprit citoyen dans une guerre permanente des identités. À nous de choisir.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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