Quand on parle d’indignation politique à géométrie variable, Amnistie internationale vient de nous en donner un bon exemple.
L’organisation s’est récemment portée à la défense de la Dre Marie-Ève Cotton, ciblée par des plaintes provenant notamment de candidats péquistes et soumises au Collège des médecins, l’organisme chargé, entre autres, de veiller à la protection du public et à la crédibilité de la profession médicale.
Précisons que c’est la Dre Cotton elle-même, parmi d’autres personnes, qui avait sollicité l’intervention d’Amnistie à ce sujet.
Elle aurait été visée, en deux ans, par des plaintes provenant de cinq personnes différentes. Amnistie conclut néanmoins que ses droits ont été bafoués, alors même que, selon les informations rendues publiques, le Collège n’a retenu aucune sanction disciplinaire contre elle.
Ahurissant.
Qu’est-ce qui explique l’intérêt soudain d’Amnistie pour le sort de la Dre Cotton et pour l’attitude d’un de nos partis politiques à son égard? S’est-elle également intéressée à l’attitude de la Dre Cotton envers le Parti québécois? Une telle analyse permettrait pourtant de mieux comprendre le contexte dans lequel ces plaintes sont survenues.
Le cas Jordan Peterson
Lorsque le psychologue et professeur ontarien Jordan Peterson a fait l’objet de plaintes répétées concernant certaines de ses communications publiques, son ordre professionnel a conclu que certains de ses propos étaient dégradants et humiliants et qu’ils représentaient un risque modéré pour le public ainsi que pour la confiance envers la profession.
Il a été sanctionné et sommé de suivre un programme de mentorat portant notamment sur le professionnalisme dans ses communications publiques. Le non-respect de cette mesure pouvait éventuellement mener à une accusation d’inconduite professionnelle.
Je ne remets pas ici en question le jugement de son ordre. Je ne suis d’ailleurs pas un partisan de Peterson et je considère qu’il a dérapé à plusieurs reprises.
Mais où était Amnistie internationale pour dénoncer le « schéma de harcèlement » dont Peterson disait être victime?
En 2022 seulement, Peterson a lui-même fait état de 13 ou 14 plaintes concernant ses interventions publiques et ses réseaux sociaux. Les appels à sa démission de son poste de professeur à l’Université de Toronto se multipliaient également, jusqu’à ce qu’il quitte ses fonctions cette même année.
Les deux dossiers ne sont évidemment pas identiques. Les organismes, les contextes et les propos en cause diffèrent. Mais si le principe défendu est qu’une succession de plaintes et de pressions institutionnelles peut constituer un problème pour les droits d’un professionnel, il me semble légitime de demander pourquoi cette grille d’analyse ne serait pas appliquée avec la même rigueur dans les deux cas.
Le problème du deux poids, deux mesures
Je considère également problématique la manière dont la Dre Cotton traite certains de ses détracteurs.
Elle a notamment recours au terme « mansplaining » lorsque des hommes contestent ses déclarations ou ses positions. J’en ai moi-même fait l’expérience à plusieurs reprises, tout comme d’autres hommes.
À mes yeux, lorsque le simple fait qu’un homme conteste une femme devient une raison de discréditer son intervention en fonction de son sexe, nous sommes bel et bien devant une forme de sexisme.
Mais parce que cela vient d’une femme, est-ce que cela devient soudainement acceptable?
C’est précisément là que se situe mon malaise avec certaines conceptions contemporaines du progressisme. Lorsqu’un homme humilie une femme, on peut, à juste titre, dénoncer son comportement. Mais lorsqu’une femme humilie un homme, la même indignation semble parfois disparaître. Pire encore, certains participent eux-mêmes à cette humiliation.
Le message implicite devient alors particulièrement étrange : les femmes seraient, par nature, plus vulnérables que les hommes et auraient donc besoin d’une protection institutionnelle et sociale supplémentaire.
On prétend ainsi défendre l’égalité tout en construisant, paradoxalement, une conception de la société dans laquelle les hommes et les femmes ne seraient plus soumis aux mêmes exigences.
L’égalité implique aussi la responsabilité
Pour ma part, je continue de croire à l’égalité entre les hommes et les femmes, sans prétendre que celle-ci soit présentement atteinte.
Je ne considère pas les femmes comme plus fragiles que les hommes. Je ne considère pas la Dre Cotton comme inférieure à moi parce qu’elle est une femme. Et je ne considère pas qu’un homme devrait être moins protégé contre l’humiliation ou le mépris simplement parce qu’il est un homme.
Si le statut de femme de la Dre Cotton est invoqué pour considérer qu’elle mérite une protection particulière, malgré les autres formes de pouvoir et d’influence dont elle dispose son statut professionnel, sa formation, sa visibilité médiatique et son influence politique, c’est un choix de société que je suis en droit de contester.
Jean-François Lisée a par ailleurs affirmé, dans un texte consacré à cette affaire, que la Dre Cotton avait déjà été avertie par le passé par le Collège des médecins de tempérer ses propos.
Je n’ai pas été en mesure de confirmer cette information de manière indépendante. Si elle est inexacte, je considère que le Collège a tout de même la responsabilité de le préciser.
Si elle est exacte, en revanche, affirmer que le Collège n’a jamais rien trouvé à lui reprocher me semble un peu fort de café.
Être victime ne dispense pas de toute responsabilité
La Dre Cotton a déclaré : « Je serai toujours une citoyenne politisée. »
Parfait!
Mais se politiser vient aussi avec une responsabilité : celle de développer une véritable culture démocratique dans laquelle nous sommes capables de tolérer les objections, les contradictions et même les critiques parfois sévères de nos adversaires politiques sans tomber nous-mêmes dans les attaques personnelles, sexistes ou humiliantes.
Et plus une personne possède d’influence dans l’espace public, plus cette responsabilité me semble importante. La responsabilité devrait être proportionnelle à l’influence exercée.
Il ne s’agit évidemment pas de demander à la Dre Cotton de tolérer les insultes, le harcèlement ou la violence verbale à son endroit. Personne ne devrait avoir à les subir.
Mais j’ai parfois l’impression que sa conception et celle de certains de ses défenseurs de ce qui constitue une violence ou une attaque personnelle est particulièrement large.
Je lui ai moi-même déjà demandé, poliment, de tempérer certains de ses propos afin d’assainir le débat.
Devinez quoi? Du mansplaining, bien sûr!
Elle s’est insurgée qu’un autre « vil homme » vienne lui dire quoi faire. Il devient alors difficile d’éprouver l’empathie qu’elle réclame lorsque les mêmes méthodes se retournent contre elle.
Pourtant, il ne s’agissait aucunement de lui demander d’encaisser la violence qu’elle dénonce. Il s’agissait simplement de lui demander de participer au débat public d’une manière qui évite de reproduire elle-même les comportements qu’elle condamne chez ses adversaires.
Ce n’est ni de la censure ni une demande de quitter la scène politique. Elle s’y trouve de plein droit.
Mais personne ne l’a forcée à y entrer. Et le choix d’occuper une place aussi visible dans le débat public vient nécessairement avec une responsabilité correspondante.
La Dre Cotton n’est évidemment pas responsable de la violence qu’elle peut subir. Je le répète.
Elle est toutefois responsable de sa propre conduite et de la qualité des échanges auxquels elle participe.
Et cette responsabilité vaut pour elle comme pour n’importe quel autre citoyen : homme ou femme, psychiatre ou étudiant en journalisme, progressiste ou conservateur.
Même si je considère avoir moi-même été victime de sexisme de la part de la Dre Cotton, je ne crois pas que cela me dispense pour autant de toute responsabilité dans mes propres échanges avec elle. Oui, cela s’applique à moi aussi. Je n’y échappe pas.
Si nous voulons réellement l’égalité, il faudrait peut-être commencer par appliquer les mêmes exigences à tout le monde.
Même lorsque la personne que nous critiquons est une femme.
Une alliée politique.
Une victime, elle aussi.
Autres articles sur Pilule Rouge
La misandrie acceptée : ce radicalisme qui dénature le véritable combat féministe — Nicolas Drolet
Une réflexion sur le deux poids, deux mesures dans les rapports entre hommes et femmes et sur ses effets dans le débat public.
Éric Duhaime : pas besoin d’être une victime pour faire sa place — Stéphan Lemieux
Un texte sur l’identité, la victimisation et la place qu’elles occupent désormais dans le discours politique québécois.
Le tribunal médiatique — Josh Seanosky
Sur la présomption d’innocence, la condamnation publique et les conséquences du jugement social avant même qu’un processus formel ait suivi son cours.
Le mépris médiatique, obstacle au débat démocratique — Joey Aubé
Une critique de certaines attitudes politico-médiatiques qui peuvent contribuer à détériorer la qualité du débat démocratique.
L’impartialité nous fait-elle vraiment faire du surplace? — Francis Auclair
Un autre texte de Francis qui s’interroge sur l’impartialité, le débat public et la manière dont nous traitons les opinions contradictoires.


