Le 19 octobre, Antoine Dionne-Charest a choisi de prêter serment la main sur la Bible. J’y vois une atteinte profonde à la laïcité de notre État, particulièrement à un moment aussi solennel que celui de prêter serment au peuple du Québec.
Le Parti libéral devrait pourtant être au premier rang de cette défense, compte tenu de son rôle historique dans la Révolution tranquille et dans la séparation de l’Église et de l’État. Je serais d’ailleurs curieux de voir la réaction de certains si Monsef Derraji avait prêté serment la main sur le Coran.
Le nouveau député libéral de Verdun a expliqué que ce geste revêtait pour lui une importance personnelle. L’explication est un peu courte. À l’Assemblée nationale, les préférences personnelles d’un député ne devraient pas dicter la forme d’un engagement envers l’ensemble de la population. On peut être profondément attaché à sa religion tout en comprenant que l’entrée en fonction d’un parlementaire exige une certaine retenue.
Comme le keffieh de Ruba Ghazal, cette Bible n’avait pas sa place lors de son assermentation. En posant la main sur ce livre sacré pendant son serment, Antoine Dionne-Charest donne l’impression d’accorder à sa religion une importance supérieure à celle de son engagement envers le peuple du Québec.
Un serment qui se suffit à lui-même
Un serment au peuple du Québec possède une valeur suffisante pour se passer d’un supplément religieux. Le député promet d’exercer ses fonctions avec honnêteté et justice. Il engage sa parole devant des citoyens qui pourront lui demander des comptes. Ajouter un livre sacré ne rend cette promesse ni plus sérieuse ni plus respectable.
Il faudrait peut-être cesser de confondre solennité et religion.
Depuis la Révolution tranquille, le Québec a progressivement affirmé l’autorité de ses institutions publiques face à celle de l’Église. Le mouvement a connu des lenteurs et des contradictions. Il a tout de même conduit à des changements concrets, dont un nouveau député devrait connaître le sens avant de personnaliser son assermentation.
En 1964, le gouvernement de Jean Lesage créait le ministère de l’Éducation, avec Paul Gérin-Lajoie à sa tête. L’État prenait sa place dans un domaine longtemps dominé par les institutions religieuses. Cette réforme appartient à l’histoire du Parti libéral. Elle devrait encore inspirer autre chose que des discours d’anniversaire.
À l’Assemblée nationale, la prière a résisté plus longtemps. Le règlement prévoyait son remplacement dès 1972, mais il a fallu attendre le 15 décembre 1976 pour que le président Clément Richard mette fin à cette pratique. Il invoquait le respect des parlementaires, « qui ne sont pas tous de la même dénomination religieuse ».
Le raisonnement reste parfaitement valable cinquante ans plus tard. Il ne devrait pas être nécessaire de le réexpliquer à chaque nouvelle législature.
En 1999, la formulation du serment a été uniformisée, abandonnant le choix entre la formule religieuse et l’affirmation solennelle. En juillet 2019, le crucifix a été retiré de la salle de l’Assemblée nationale, à la suite d’une motion unanime. Sa conservation comme objet patrimonial permettait de reconnaître notre histoire sans maintenir ce symbole dans sa fonction institutionnelle.
Il aura donc fallu des décennies pour faire reculer les références confessionnelles dans les rites parlementaires. Le député de Verdun, lui, a jugé bon d’en ajouter une au moment d’entrer en fonction.
Drôle de manière de prendre la mesure du lieu.
Une cérémonie publique, pas une affaire personnelle
Je trouve particulièrement agaçante cette façon de présenter un geste accompli dans une cérémonie officielle comme une affaire essentiellement personnelle. L’importance qu’une Bible revêt pour Antoine Dionne-Charest explique son attachement à cet objet. Elle ne règle absolument pas la question de sa place dans cette cérémonie.
Une assermentation appartient aussi aux citoyens envers lesquels l’élu s’engage. Ils doivent pouvoir s’y reconnaître sans avoir à considérer la religion du député comme un élément du rituel. Accepter une formule commune, sobre et dépourvue de tout livre sacré serait une marque de respect envers eux.
Cette exigence vaut pour toutes les religions. Notre familiarité avec le catholicisme ne transforme pas une Bible en objet neutre. On ne peut pas réclamer la discrétion des convictions religieuses dans les institutions, puis devenir soudainement indulgent parce qu’on reconnaît le livre.
La liberté de conscience d’Antoine Dionne-Charest ne perdrait rien à un serment entièrement civil. Il demeurerait libre de croire et de pratiquer sa religion. Je lui demande simplement de reconnaître qu’à cet instant précis, sa fonction doit prendre toute la place.
Un peu d’effacement personnel devant l’institution aurait été bienvenu.
Un héritage libéral oublié
Le contraste est embarrassant pour un élu libéral. Le parti de Jean Lesage a contribué à dégager l’État de l’emprise religieuse. L’un de ses nouveaux députés choisit aujourd’hui la Bible pour accompagner son entrée au Parlement.
Il serait utile que l’héritage libéral se transmette aussi par la compréhension de ses réformes.
À mes yeux, ce geste va à contresens de la laïcisation de l’Assemblée nationale. Il manque de retenue et de respect pour le caractère commun du serment. Le présenter comme un choix intime ne le soustrait pas à la critique publique.
Les citoyens de Verdun n’avaient pas besoin d’une Bible pour recevoir la parole de leur député.
Ils auront surtout besoin qu’il la tienne.
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