Le monde n’est plus gouverné par des principes. Il est à nouveau gouverné par des contraintes. Voilà la vérité nue, la vérité disgracieuse, la vérité que les moralistes du commentaire international repoussent comme un meuble trop lourd dans une pièce trop petite. À ce jour, la géopolitique ne ressemble plus à un débat sur les valeurs, mais à un inventaire de vulnérabilités, de stocks, de routes maritimes, de bases aériennes, de missiles, de câbles sous-marins et de seuils de tolérance. Les États ne demandent plus vraiment ce qui est juste ; ils calculent ce qu’ils peuvent encore se permettre. Nous sommes entrés dans une séquence historique où la puissance revient au galop, et où le droit, comme toujours quand les empires s’agitent, remonte poliment dans le coffre.
L’erreur la plus commode, et donc la plus répandue, consiste à croire que le désordre actuel serait une anomalie. C’est l’inverse. Le désordre est la condition normale du système international ; l’ordre n’en est que la parenthèse coûteuse, entretenue tant que la puissance hégémonique accepte de la subventionner. Or cette parenthèse se referme. La guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année sans effondrement russe décisif, malgré les fantasmes entretenus pendant des mois dans les salons stratégiques occidentaux. Les évaluations récentes soulignent au contraire que Moscou dispose encore des ressources humaines, industrielles et budgétaires pour poursuivre la guerre tout au long de 2026. Ce n’est pas une victoire russe au sens romantique du terme ; c’est plus froid que cela. C’est la démonstration qu’un État autoritaire, militarisé et résilient peut absorber des coûts que les démocraties commentatrices avaient choisi de sous-estimer.
Pendant ce temps, le Moyen-Orient a cessé d’être une simple poudrière : il est redevenu le cœur convulsif du système mondial. Depuis le 28 février 2026, la guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran a franchi un seuil que beaucoup feignaient de croire impossible. Les frappes conjointes américano-israéliennes ont tué Ali Khamenei et déclenché une riposte iranienne massive à l’échelle régionale. Depuis, les attaques, contre-attaques, perturbations aériennes, menaces sur les infrastructures pétrolières et insécurité maritime ont transformé la région en accélérateur de crise planétaire. Ce qui se joue là-bas n’est pas seulement une querelle de voisinage armé ou une énième flambée confessionnelle ; c’est une lutte pour le contrôle des nœuds énergétiques, des axes de transit et de la crédibilité même de la dissuasion américaine. Quand le Golfe vacille, le reste du monde paie la note, parfois avant même d’avoir compris le menu.
C’est ici que la Chine entre dans le tableau, non comme spectatrice majestueuse, mais comme puissance prisonnière de ses propres besoins. On a beaucoup parlé, souvent avec une suffisance d’universitaire subventionné, de la montée chinoise comme d’un phénomène irrésistible. On a moins parlé de sa facture énergétique. Une grande puissance industrielle qui dépend encore massivement des approvisionnements extérieurs n’est pas invincible ; elle est exposée. Si ses flux sont comprimés, retardés, renchéris ou coupés, son miracle manufacturier cesse d’être un miracle et redevient une usine dépendante de la mer. Mon intuition de départ est précisément là : la Chine n’est pas menacée seulement par une armada étrangère, mais par l’étranglement progressif de ce qui la fait tourner. C’est beaucoup plus sérieux, parce que c’est moins spectaculaire. Les empires modernes ne meurent pas toujours sous les bombes ; ils s’enrayent aussi par manque de carburant.
À cela s’ajoute l’autre grande scène de la décennie : Taïwan. La Chine a encerclé l’île lors d’exercices militaires de grande ampleur à la fin de décembre 2025, en réponse notamment à une importante annonce américaine de livraisons d’armes. Ce geste n’était pas une lubie théâtrale ; c’était un message. Pékin veut habituer la région, les marchés et les opinions à la normalisation de la contrainte autour de Taïwan. Washington, de son côté, renforce ses architectures de dissuasion, notamment par AUKUS et par la consolidation de ses partenariats indo-pacifiques. Le problème, c’est que plus chacun prépare la paix par la force, plus chacun installe les conditions matérielles d’un accident majeur. La stabilité n’est plus un état ; c’est une tension contenue. Et dans l’histoire, les tensions contenues ont une fâcheuse tendance à vouloir vérifier jusqu’où elles peuvent aller.
Le Sahel, lui, rappelle une autre loi du réalisme : quand l’État recule, d’autres puissances avancent, et rarement avec des brochures sur les droits humains à la main. L’expansion des groupes djihadistes, l’affaiblissement des structures régionales, le repositionnement des juntes sahéliennes et l’intrusion d’acteurs extérieurs comme la Russie composent un paysage de fragmentation avancée. Ce théâtre est souvent traité comme une périphérie humanitaire ; c’est une erreur de petit-bourgeois géopolitique. Le Sahel est un laboratoire du monde qui vient : souverainetés trouées, violence privatisée, compétitions d’influence, circulation d’armes et populations prises entre propagandes rivales. Là aussi, la morale suit de loin, essoufflée, pendant que les entrepreneurs du chaos prennent les carrefours. Un ordre international qui ne sait plus stabiliser ses marges finit toujours par importer leur désordre au centre.
Sur le plan économique, la grande illusion de la mondialisation heureuse a désormais l’air d’une vieille publicité laissée trop longtemps au soleil. Dès que les routes énergétiques sont menacées, dès que les primes de risque maritime montent, dès que le détroit d’Ormuz devient autre chose qu’un nom sur une carte, l’inflation ressurgit comme une vérité physique. Le pétrole renchérit le transport, le transport renchérit les intrants, les intrants renchérissent l’alimentation, et l’alimentation finit par renchérir la stabilité politique elle-même. Voilà le cercle. Les technocrates aiment parler de chaînes d’approvisionnement ; ils oublient qu’une chaîne n’est solide qu’aussi longtemps que ses maillons ne servent pas de cible. Le système mondial n’est pas en train de se démondialiser par conviction doctrinale ; il se reconfigure sous la pression des risques, des blocus potentiels et de la militarisation des interdépendances.
L’état du monde (pour reprendre presque le titre du podcast de mon ami Jean-François Caron et de son collaborateur Jocelyn Coulon) au moment où nous vivons est moins celui d’une apocalypse que celui d’un dévoilement. Le masque tombe. Les grandes puissances ne croient plus à l’universalisme, elles y font parfois semblant pour la galerie, mais elles reviennent à ce qu’elles ont toujours été : des acteurs obsédés par leur sécurité, leur autonomie matérielle, leurs corridors, leurs marges de manœuvre et leur rang. Le néo-réalisme n’a rien d’une coquetterie intellectuelle ici ; c’est simplement la description la moins mensongère du moment. Nous entrons dans une ère où la paix sera plus rare, plus chère et plus précaire, parce qu’elle ne reposera plus sur l’illusion d’une convergence générale, mais sur des équilibres de peur. Et quand un monde recommence à fonctionner ainsi, il faut cesser de parler comme dans un séminaire. Il faut parler comme si l’histoire était redevenue dangereuse. Parce qu’elle l’est.


