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Cent ans avec l’Ukraine : Ottawa vient de signer quoi, exactement?

Je vais commencer par une confession : celle-là, je ne l’avais pas vue venir. Lorsque j’ai vu passer la nouvelle voulant que le Canada et l’Ukraine s’engagent dans un partenariat de 100 ans, ma première réaction a probablement ressemblé à celle de beaucoup de gens : cent ans, vraiment? Nous sommes incapables de prévoir à quoi ressemblera le monde dans cinq ans, nous ne savons même pas dans quelles conditions se terminera la guerre actuelle, mais Ottawa nous annonce une relation conçue pour traverser plusieurs générations.

Après avoir fouillé le dossier, j’en arrive toutefois à une conclusion différente de celle que laissait présager ma réaction initiale. Le chiffre de 100 ans est moins scandaleux qu’il en a l’air. Ce qui mérite réellement notre attention, c’est l’architecture qui se construit derrière : un pari géopolitique, industriel, énergétique et financier dans lequel le Canada cherche à soutenir l’Ukraine, à profiter de son expérience militaire, à prendre position dans sa reconstruction et à approfondir son rapprochement avec l’Europe. Certaines parties de ce pari sont parfaitement rationnelles. D’autres exigent beaucoup plus de réponses que n’en donne Ottawa aujourd’hui.

Ce qui a réellement été signé

Le 10 septembre 2026, à Calgary, Mark Carney et Volodymyr Zelensky ont signé une Déclaration Canada-Ukraine sur un partenariat de 100 ans. La nuance est fondamentale : le Canada n’a pas encore signé l’accord de partenariat centenaire lui-même. La déclaration constitue, selon son propre texte, une « expression politique » d’une intention stratégique commune, et les deux gouvernements se donnent jusqu’en décembre 2026 pour conclure l’accord qui doit établir le partenariat stratégique global. [1]

Nous ne venons donc pas de signer un chèque valide jusqu’en 2126, pas plus que le Canada ne s’est engagé à transférer automatiquement de l’argent à Kiev pendant un siècle. Le document fixe plutôt une direction politique à très long terme autour de trois grands piliers : l’innovation et la coopération en matière de défense, la croissance économique et la reconstruction, puis les liens entre les populations. Il touche aussi l’énergie, les minéraux critiques, les investissements, les technologies, la cybersécurité et les futures garanties de sécurité. Autrement dit, le chiffre 100 n’est pas d’abord un montant ni un calendrier budgétaire. C’est un signal de permanence.

Ce signal vise autant les Ukrainiens et les Russes que les alliés et les investisseurs. Une usine de drones, une chaîne de production de munitions ou une infrastructure énergétique ne se construit pas sur la base d’une relation politique qu’on croit susceptible de disparaître dans dix-huit mois. En donnant à cette coopération un horizon exceptionnellement long, Ottawa cherche à rendre crédible l’idée que le Canada veut rester présent pendant la guerre, mais aussi durant la reconstruction et l’intégration progressive de l’Ukraine aux institutions occidentales. Le Royaume-Uni avait d’ailleurs adopté une logique semblable avec son propre partenariat de 100 ans signé en janvier 2025. [3]

Cela ne veut pas dire que les engagements annoncés sont abstraits. Ottawa a annoncé environ 350 millions de dollars pour des intercepteurs de défense aérienne, près de 435 millions en nouvelles garanties de prêts à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement pour soutenir la sécurité énergétique ukrainienne, 200 millions en financement concessionnel par l’intermédiaire d’Exportation et développement Canada pour des projets de reconstruction, ainsi qu’une stratégie visant à donner à l’industrie canadienne la capacité de produire des millions de drones au cours des deux prochaines années. Le gouvernement affirme également que le partenariat de coproduction avec l’Ukraine doit soutenir des centaines d’emplois au Canada. [2]

Le gouvernement chiffre maintenant à plus de 26 milliards de dollars l’aide canadienne multiforme à l’Ukraine depuis 2022. Il faut toutefois être précis avec ce montant. Tout ce qui est appelé « soutien » n’est pas un transfert d’argent comptant vers le gouvernement ukrainien : on y trouve des dépenses militaires, de l’équipement, de la formation, des prêts, des garanties, du financement pour la reconstruction, des contributions multilatérales et des dépenses effectuées au Canada. Cela n’efface ni le coût ni le risque pour le contribuable, mais ça change complètement la façon de présenter honnêtement le dossier. [2]

La bonne question n’est donc pas simplement : « Combien Carney vient-il de donner à Zelensky? » Il faut demander quelle part constitue une dépense réelle, quelle part demeure un prêt ou un actif, quelle part représente un risque garanti par l’État et, surtout, qui reçoit concrètement l’argent. Cette distinction sera centrale dans la reconstruction, parce que le modèle envisagé repose justement sur un mélange de capitaux publics, de garanties publiques et de capitaux privés.

Ce que le Canada cherche à obtenir

Nous regardons naturellement l’Ukraine à travers les images du front, mais les gouvernements et les investisseurs regardent déjà l’après-guerre. Il faudra reconstruire des réseaux électriques, des routes, des logements, des installations industrielles, des infrastructures numériques et une partie considérable de la capacité énergétique du pays. La dernière évaluation conjointe de la Banque mondiale, du gouvernement ukrainien, de la Commission européenne et des Nations Unies estimait, en février 2026, les besoins de reconstruction et de relèvement à près de 588 milliards de dollars américains sur dix ans. Il s’agit donc à la fois d’une nécessité immense pour l’Ukraine et d’un marché colossal pour les entreprises capables d’y entrer.

Dès 2023, le gouvernement ukrainien avait retenu BlackRock Financial Market Advisory pour fournir des services de soutien à la création de l’Ukraine Development Fund, conçu pour attirer des capitaux publics et privés vers la reconstruction. C’est BlackRock, et non Brookfield, qui apparaît dans ce mandat officiel. Le principe derrière le mécanisme est toutefois plus important que le nom du gestionnaire : dans un pays en guerre ou sortant d’une guerre, le capital privé exige normalement un rendement très élevé ou refuse simplement d’investir. Les gouvernements et les banques de développement réduisent alors une partie du risque au moyen de garanties, de prêts concessionnels ou d’autres protections afin de rendre les projets finançables. [5]

Ce « de-risking » peut être parfaitement rationnel. Sans lui, une partie de la reconstruction ne se ferait probablement pas ou coûterait beaucoup plus cher. Mais il faut arrêter de traiter ce mécanisme comme un détail technique. Pour chaque grand projet garanti ou facilité par Ottawa, les réponses à trois questions devraient être publiques : combien le contribuable peut-il réellement perdre, quelles protections obtient-il en échange et quels bénéfices collectifs justifient ce risque? Si l’État absorbe une partie du risque pour rendre un investissement privé possible, le citoyen a le droit de savoir ce qu’il achète avec cette exposition.

Il existe aussi un intérêt militaire canadien très concret. Le gouvernement le reconnaît lui-même : l’Ukraine possède une expérience opérationnelle des drones, des systèmes antidrones et de la guerre électronique que le Canada souhaite intégrer à sa propre montée en puissance industrielle. Ottawa veut combiner cette expérience acquise en situation de combat avec la fabrication, les logiciels et l’intelligence artificielle canadiens. C’est beaucoup plus sérieux que l’idée simpliste voulant que le Canada ne fasse que financer l’Ukraine à sens unique. [2]

Après plusieurs années de guerre de haute intensité, les Ukrainiens ont développé et adapté à une vitesse exceptionnelle des systèmes sans pilote, des méthodes de brouillage et de contre-brouillage et des chaînes de production capables d’évoluer en fonction des contre-mesures russes. Pour le Canada, qui cherche à reconstruire une base industrielle de défense et à augmenter rapidement sa capacité de production, cet accès au savoir-faire ukrainien peut avoir une valeur stratégique réelle. Il n’y a rien de choquant à le reconnaître : les États n’agissent pas uniquement par philanthropie, et Ottawa dit désormais explicitement qu’il cherche des retombées industrielles, des emplois et des capacités souveraines au Canada. [2]

Le virage européen de Carney est d’abord un pari de défense

C’est ici que le partenariat ukrainien rejoint, à mon avis, la partie la plus importante du virage européen de Mark Carney. On parle beaucoup de diversification commerciale, mais le mouvement le plus lourd est ailleurs : le Canada cherche à s’insérer beaucoup plus profondément dans l’architecture européenne de défense au moment même où l’Europe se réarme et où la guerre en Ukraine redéfinit les besoins militaires du continent. Le Canada et l’Union européenne ont signé un Partenariat de sécurité et de défense en juin 2025, puis Ottawa est devenu, en 2026, le premier pays non européen à participer à SAFE. Cette coopération touche l’interopérabilité, la mobilité militaire, les achats de défense, le cyberespace, l’espace et l’industrie militaire. Nous sommes donc beaucoup plus près d’un repositionnement stratégique que d’un simple exercice de promotion commerciale. [6] [10]

Le contexte explique ce choix. Au sommet de l’OTAN d’Ankara de juillet 2026, les Alliés ont explicitement présenté les Européens et le Canada comme devant assumer une plus grande part de la défense de l’Alliance. L’OTAN indiquait aussi que les Alliés européens et le Canada finançaient désormais la vaste majorité de l’assistance en matière de sécurité à l’Ukraine, avec un engagement de 70 milliards d’euros en équipements, en assistance et en formation militaires pour 2026. Le Canada maintient par ailleurs, avec l’opération REASSURANCE, sa plus importante présence militaire continue en Europe depuis plus de trente ans. Le rapprochement Carney-Europe doit donc être lu dans ce contexte : Ottawa cherche à prendre place dans une architecture de défense européenne qui assume davantage de responsabilités, notamment en Ukraine. [8]

SAFE devient alors plus intéressant que la simple possibilité de vendre du matériel militaire en Europe. L’instrument prévoit jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts aux États membres pour accélérer les acquisitions communes et renforcer les capacités de production. L’accord conclu avec le Canada permet aux entreprises canadiennes de participer à certaines acquisitions avec un contenu canadien pouvant atteindre 80 % de la valeur d’un contrat. C’est considérable pour notre industrie de défense. Mais il faut garder la tête froide : le Canada ne devient pas membre de l’Union européenne, ne contrôle pas cette enveloppe et n’entre pas dans une alliance militaire qui remplacerait l’OTAN. Le texte de l’accord SAFE rappelle lui-même que l’OTAN demeure le fondement de la défense collective du Canada et de la majorité des États membres de l’Union. [7]

Et c’est précisément ici que l’Ukraine devient centrale. La déclaration du 10 septembre prévoit l’approfondissement de l’aide militaire, de la formation, du renseignement, de la cyberdéfense et de la lutte contre les menaces hybrides; elle prévoit aussi un mécanisme bilatéral consacré à l’industrie de défense, la coproduction possible de drones, de systèmes antidrones, de systèmes de guerre électronique et de munitions, ainsi que des engagements d’approvisionnement pluriannuels. Ottawa appuie en parallèle l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne et travaille avec ses partenaires à des garanties de sécurité politiquement et juridiquement contraignantes. On ne parle donc plus seulement d’aider un pays en guerre. Le Canada cherche à participer à la construction d’une capacité militaire ukrainienne durable et à la connecter aux industries canadienne et européenne. [1] [2]

C’est là que je deviens plus critique envers Carney. Cette stratégie peut être cohérente, mais elle n’est pas gratuite et elle ne devrait pas être présentée comme une évidence. Le Canada vient à peine de commencer à réparer les effets de décennies de sous-investissement militaire. Ottawa s’est engagé à porter l’effort de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, pendant que les Forces armées doivent recruter, moderniser leurs équipements, reconstituer leurs stocks, renforcer l’Arctique et poursuivre avec les États-Unis la modernisation du NORAD. Le plan du ministère de la Défense lui-même décrit d’ailleurs la défense du Canada et de l’Amérique du Nord, particulièrement dans l’Arctique, comme une priorité immédiate. Ottawa devra donc démontrer que son insertion dans les programmes européens augmente réellement nos capacités plutôt qu’elle ne disperse davantage des ressources déjà très sollicitées. [9]

Carney veut manifestement réduire la dépendance canadienne envers Washington et multiplier les partenariats européens. C’est défendable. Mais en matière de défense, l’Europe ne remplace pas les États-Unis : notre défense continentale demeure intimement liée à eux par le NORAD, et l’architecture européenne elle-même continue de reposer largement sur l’OTAN. Le véritable pari de Carney consiste plutôt à rendre le Canada plus autonome et plus utile à l’intérieur d’un système transatlantique où l’Europe prend davantage de responsabilités et où l’Ukraine devient à la fois bénéficiaire, partenaire industriel et source d’expérience militaire.

Le commerce peut accompagner cette stratégie, mais il ne devrait pas servir à la justifier. Le vrai test sera beaucoup plus concret : est-ce que le Canada en ressort avec davantage de drones, de munitions, de systèmes de défense aérienne, de capacités industrielles et de forces réellement disponibles? Si oui, le pari aura du sens. Sinon, nous aurons surtout multiplié les ententes sans régler nos propres faiblesses militaires.

Les risques financiers et les contrôles

L’Europe offre un aperçu de ce qui se prépare. L’Union européenne et ses États membres chiffrent leur soutien global à l’Ukraine à environ 221,2 milliards d’euros, tandis que le soutien aux forces armées ukrainiennes est estimé à 89,7 milliards. Ces catégories ont des périmètres différents et ne doivent pas être additionnées comme deux enveloppes indépendantes. L’Ukraine Facility prévoit de son côté 50 milliards d’euros entre 2024 et 2027, dont 33 milliards en prêts et 17 milliards en subventions, avec un conseil d’audit indépendant chargé de surveiller l’utilisation des fonds. [11]

Bruxelles est donc parfaitement consciente des risques de gouvernance. Cela ne signifie pas que tous les détournements seront empêchés. Plus la reconstruction prendra de l’ampleur, plus la pression pour décaisser rapidement sera forte et plus les mécanismes de contrôle seront mis à l’épreuve. Le défi n’est pas seulement d’avoir des règles sur papier, mais de vérifier si elles demeurent efficaces lorsque les montants et les intérêts économiques deviennent gigantesques.

Parce que la corruption ukrainienne n’est pas une invention. Selon l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, l’Ukraine obtient 36 sur 100 et se classe 104e sur 182 pays. Ce n’est pas « le pays le plus corrompu d’Europe », formule trop absolue qu’on voit souvent circuler, mais le problème reste sérieux. Le FMI continue d’ailleurs de considérer la gouvernance, l’État de droit et l’indépendance du NABU, du SAPO et de la Haute Cour anticorruption comme essentiels au maintien de la confiance des investisseurs et des partenaires internationaux. [13] [14]

L’opération Midas montre pourquoi. Le NABU et le SAPO ont annoncé avoir mis au jour un système dans lequel des contractants d’Energoatom auraient dû verser de 10 à 15 % de la valeur de certains contrats pour conserver leur statut ou obtenir leurs paiements. Les enquêteurs ont parlé d’environ 100 millions de dollars américains ayant transité par le mécanisme de blanchiment. Dans un volet ultérieur du dossier, un ancien ministre de l’Énergie a été soupçonné de participation à l’organisation et les enquêteurs ont évoqué plus de 112 millions de dollars en espèces provenant d’activités illégales dans le secteur énergétique. Ce sont des allégations faisant l’objet d’enquêtes, et la présomption d’innocence demeure. Mais ce sont des dossiers officiels menés par les institutions anticorruption ukrainiennes elles-mêmes. [15] [16]

Il faut d’ailleurs reconnaître le paradoxe : ces affaires démontrent à la fois l’existence d’une corruption grave et la capacité croissante d’institutions ukrainiennes à enquêter sur des personnes haut placées. Les deux constats peuvent être vrais simultanément. Le véritable test sera de savoir si ces organismes conserveront leur indépendance lorsque des dizaines ou des centaines de milliards consacrés à la reconstruction commenceront à circuler.

Les Pandora Papers ajoutent un autre problème de transparence, mais il faut bien préciser ce qu’ils permettent d’établir. L’OCCRP a révélé qu’avant son arrivée au pouvoir, Zelensky et des partenaires de sa société de production détenaient un réseau de sociétés offshore. Peu avant l’élection de 2019, sa participation dans Maltex Multicapital a été transférée à une société appartenant à un associé, tandis qu’un document prévoyait que Film Heritage, dont son épouse est devenue bénéficiaire économique, puisse continuer de recevoir des dividendes. Les documents ne permettent pas de déterminer les montants éventuellement versés et ne démontrent aucun détournement de l’aide occidentale. C’est un problème réel de transparence financière; ce n’est pas une preuve de vol de l’aide canadienne. Inutile d’inventer davantage lorsque les faits sont déjà suffisamment préoccupants pour justifier une surveillance renforcée. [17]

Mark Carney, Brookfield et Westinghouse : les questions qui restent

Le dossier Carney-Brookfield doit justement être traité avec cette même discipline. Mark Carney a occupé de hautes fonctions chez Brookfield avant son entrée en politique. Le registre du Commissariat aux conflits d’intérêts indique qu’il a reçu des revenus d’emploi de Brookfield dans les douze mois précédant sa déclaration, que certains de ses actifs sont placés dans une fiducie sans droit de regard et qu’un écran de conflit d’intérêts a été établi pour Brookfield Asset Management, Brookfield Corporation, Stripe et certaines sociétés détenues ou contrôlées par elles dont il avait connaissance lors de la mise en place de la fiducie. [18] [26]

Westinghouse rend le dossier pertinent, mais la chronologie doit être exacte. Brookfield Business Partners et ses partenaires institutionnels avaient déjà acquis Westinghouse le 1er août 2018. En novembre 2023, une nouvelle opération a placé Westinghouse sous le contrôle d’un consortium Brookfield-Cameco dans lequel Brookfield détient 51 % et Cameco 49 %. En juin 2022, pendant la première période de propriété de Brookfield, Westinghouse et l’entreprise publique ukrainienne Energoatom avaient déjà élargi leur coopération, notamment pour fournir le combustible du parc nucléaire ukrainien et porter jusqu’à neuf le nombre de réacteurs AP1000 envisagés. [19] [20] [21]

Cette chronologie interdit deux raccourcis à la fois. D’abord, on ne peut pas prétendre que le partenariat de 2022 avec Energoatom précédait l’arrivée de Brookfield : c’est faux. Ensuite, cette séquence ne permet pas non plus d’affirmer que Mark Carney aurait créé la relation Westinghouse-Ukraine ou qu’il aurait fait conclure le partenariat centenaire pour enrichir Brookfield. Je n’ai trouvé aucune preuve permettant de soutenir cette accusation.

Mais c’est précisément là qu’une vraie reddition de comptes commence, plutôt qu’elle ne s’arrête. Le gouvernement Carney vient de placer l’énergie et la reconstruction au cœur d’une relation à très long terme avec l’Ukraine, pendant que l’ancien employeur du premier ministre possède une participation majoritaire dans une entreprise nucléaire déjà profondément engagée dans ce marché. Le régime d’éthique existe justement pour gérer ce genre de situation avant qu’elle devienne un scandale.

Le registre précise que Carney peut participer à des décisions d’application générale ou visant une vaste catégorie, à moins que leurs effets sur les entreprises visées par son écran ne soient disproportionnés. Lorsqu’un dossier déclenche les règles de récusation, les mécanismes prévus par la Loi sur les conflits d’intérêts s’appliquent et une déclaration publique de récusation peut être requise selon les circonstances. La question n’est donc pas de demander vaguement si Carney « devrait se récuser de tout ce qui touche Brookfield ». Elle est beaucoup plus précise : comment cet écran sera-t-il appliqué lorsqu’un projet ukrainien concerne directement Westinghouse ou une autre entreprise visée, qui prendra la décision à sa place et comment le Parlement et le public pourront-ils vérifier que la règle a été respectée? [18]

Ce n’est pas du complotisme. C’est exactement à cela que sert un régime de prévention des conflits d’intérêts. Plus Ottawa veut mobiliser de capitaux publics pour réduire le risque de projets privés en Ukraine, plus il doit rendre visible la frontière entre la décision politique, le risque assumé par le contribuable et les bénéficiaires économiques.

Les limites militaires du partenariat

Pour comprendre le volet militaire, il faut revenir brièvement avant 2022. Lorsque l’Ukraine devient indépendante après l’effondrement de l’Union soviétique, elle hérite d’armes nucléaires soviétiques présentes sur son territoire avant d’y renoncer dans le processus qui mène au mémorandum de Budapest de 1994. La Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni y réaffirment notamment leur engagement à respecter l’indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine et à s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre elle. Le mémorandum de Budapest offrait toutefois des assurances de sécurité, sans prévoir de clause de défense collective équivalente à celle de l’OTAN. [22]

Pendant des années, l’Ukraine tente ensuite de maintenir un équilibre difficile entre la Russie et l’Occident. Le sommet de Bucarest de 2008 marque une rupture importante lorsque les membres de l’OTAN déclarent que l’Ukraine et la Géorgie deviendront membres de l’Alliance, sans leur accorder immédiatement la protection qui accompagne l’adhésion. Cette ambiguïté nourrit deux lectures incompatibles : pour Kiev, le rapprochement occidental devient progressivement une façon de garantir sa souveraineté; pour Moscou, il confirme que l’infrastructure politique et militaire occidentale avance vers un espace que le Kremlin considère comme stratégique. [23]

Cela n’accorde évidemment aucun droit de veto à la Russie sur les choix d’un État souverain et ne diminue en rien sa responsabilité dans l’annexion de la Crimée en 2014, son intervention dans le Donbass et l’invasion à grande échelle de 2022. Mais nier que l’élargissement de l’architecture occidentale ait compté dans le calcul stratégique russe reviendrait à retirer du problème une partie essentielle de sa mécanique.

Les accords de Minsk de 2014 et 2015 ont ensuite tenté de contenir la guerre dans le Donbass, sans jamais être pleinement appliqués. En 2022, Angela Merkel a déclaré que Minsk avait aussi donné du temps à l’Ukraine et que celle-ci l’avait utilisé pour devenir plus forte. Cela ne prouve pas que l’accord avait été conçu dès le départ comme un mensonge destiné à tromper Moscou, mais cette déclaration nourrit forcément la méfiance russe envers l’idée qu’un cessez-le-feu puisse simplement permettre à l’Ukraine de se réarmer. À l’inverse, après 2014 et 2022, Kiev peut tout aussi rationnellement craindre qu’une pause permette à la Russie de reconstruire ses forces et de recommencer plus tard. [24]

C’est là le paradoxe stratégique du partenariat canadien. Vu d’Ottawa, afficher un engagement très long vise à convaincre Moscou qu’il ne suffit pas d’attendre l’épuisement politique de l’Occident : c’est de la dissuasion. Vu de Moscou, le même texte peut être lu comme la confirmation que le Canada et ses alliés veulent intégrer durablement l’Ukraine à un écosystème militaire, industriel et technologique occidental. Ces lectures ne sont pas moralement ou juridiquement équivalentes, mais elles produisent toutes deux des conséquences dans le calcul des acteurs. Un partenariat de 100 ans peut donc contribuer à décourager une future agression tout en compliquant, à court terme, l’établissement de la confiance nécessaire à une négociation.

Et c’est ici qu’Ottawa doit être extrêmement clair sur la limite de son engagement. La déclaration du 10 septembre évoque un futur cadre de garanties de sécurité politiquement et juridiquement contraignantes. Elle affirme également le soutien canadien à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et à l’Union européenne. Ce sont donc des objectifs déclarés; la vraie question est de savoir quels moyens, quels délais et quelles obligations le Canada est prêt à accepter pour les atteindre. [1]

Même l’article 5 de l’OTAN est souvent mal résumé. Il oblige les alliés à assister un membre attaqué, mais il ne déclenche pas automatiquement l’envoi de soldats : chaque allié prend les mesures qu’il juge nécessaires, lesquelles peuvent comprendre l’emploi de la force armée. Le Canada n’a pas signé le 10 septembre une telle clause de défense collective bilatérale avec l’Ukraine. Cela dit, une future garantie juridiquement contraignante pourrait tout de même créer des obligations beaucoup plus lourdes que la formation, le financement ou la fourniture de matériel. [25]

Je tracerais donc une ligne démocratique très claire : si un futur accord peut, dans certaines circonstances, conduire le Canada à une confrontation militaire directe avec la Russie, cette obligation devrait faire l’objet d’un débat parlementaire distinct et intelligible. Un engagement de cette nature ne devrait jamais apparaître par accumulation de déclarations, de communiqués et de mécanismes techniques que presque personne ne lit. Les Canadiens doivent savoir à l’avance ce qui déclenche l’obligation, qui décide de la réponse et jusqu’où elle peut aller.

Alors, est-ce que ce pari tient la route?

Oui, il possède une logique sérieuse. L’Ukraine détient un savoir-faire militaire dont le Canada peut apprendre; notre industrie de défense doit augmenter sa capacité; la reconstruction ouvrira des marchés importants dans l’énergie, les infrastructures, les mines, le financement et les technologies; et diversifier une partie de nos relations économiques et stratégiques vers l’Europe est raisonnable dans un contexte où Washington est devenu plus protectionniste et moins prévisible.

Mais un pari cohérent n’est pas automatiquement un bon pari, encore moins un chèque en blanc. Carney mise sur plusieurs hypothèses à la fois : que l’Ukraine demeure indépendante et s’intègre progressivement aux institutions occidentales, que sa reconstruction puisse attirer massivement le capital privé, que les mécanismes anticorruption tiennent, que les entreprises canadiennes obtiennent une part réelle des retombées et que l’Europe devienne suffisamment importante pour donner au Canada davantage de marge face aux États-Unis. Il suffit que quelques-unes de ces hypothèses soient mauvaises pour que le coût politique, financier ou stratégique grimpe rapidement.

C’est pourquoi Ottawa devrait accepter des règles de transparence à la hauteur de l’ambition. Le Parlement devrait recevoir périodiquement un bilan consolidé distinguant les subventions, les prêts, les garanties, les équipements, les commandes passées aux entreprises canadiennes et les contributions multilatérales. Les grands projets de reconstruction financés ou garantis par le Canada devraient permettre d’identifier les bénéficiaires véritables et prévoir des mécanismes de suspension ou de récupération lorsque des détournements sont démontrés. Le maintien de l’indépendance des institutions anticorruption ukrainiennes devrait rester une condition centrale. Les récusations liées à l’écran de conflit d’intérêts de Mark Carney devraient être documentées conformément aux règles applicables et suffisamment transparentes pour que leur application puisse être vérifiée.

Et surtout, le gouvernement devrait définir avec beaucoup plus de précision comment il mesure le succès de sa stratégie. Ottawa dit vouloir l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN, une paix juste et durable, une reconstruction massive, une coopération industrielle renforcée et une diversification du Canada vers l’Europe. Très bien. Mais quelles étapes sont réalistes, dans quels délais, à quel coût et selon quels indicateurs? Entre une ambition diplomatique et un objectif atteignable, il existe parfois un gouffre que les communiqués officiels ont tendance à faire disparaître.

Je suis donc moins préoccupé par le symbole des « 100 ans » que par les petites lignes qui devront maintenant donner un contenu à ce symbole. Le Canada ne vient pas simplement d’annoncer qu’il soutiendra l’Ukraine pendant un siècle. Il prend position dans une architecture économique, industrielle et militaire appelée à survivre à la guerre, tout en faisant le pari qu’un rapprochement avec l’Europe augmentera notre marge de manœuvre face aux États-Unis.

Ce pari peut produire de vrais bénéfices pour le Canada. Il peut aussi exposer le contribuable à des risques considérables et nous entraîner progressivement vers des obligations dont la portée n’est pas encore complètement définie. C’est précisément pour cette raison qu’il faut éviter autant les accusations faciles que l’enthousiasme automatique. Si Ottawa veut inscrire cette relation dans un siècle, les Canadiens ont le droit de savoir, année après année, qui assume les risques, qui récolte les bénéfices et jusqu’où leur pays s’engage réellement.

Samuel Chabot, qui est bien, bien fatigué… en boule dans un trou.

Sources principales vérifiées

  1. Gouvernement du Canada — Déclaration Canada-Ukraine sur un partenariat de 100 ans, 10 septembre 2026.
  2. Premier ministre du Canada — Annonces sur les drones, la défense et la reconstruction, 10 septembre 2026.
  3. Gouvernement du Royaume-Uni — One Hundred Year Partnership Agreement with Ukraine, janvier 2025.
  4. Banque mondiale / Gouvernement de l’Ukraine / Commission européenne / Nations Unies — RDNA5, février 2026.
  5. Présidence de l’Ukraine — BlackRock Financial Market Advisory et Ukraine Development Fund, 5 mai 2023.
  6. Premier ministre du Canada — Partenariats Canada-Europe, sécurité, SAFE et soutien à l’Ukraine, 4 mai 2026.
  7. Affaires mondiales Canada — Accord Canada-Union européenne sur la participation canadienne à l’instrument SAFE.
  8. OTAN — Déclaration du sommet d’Ankara, 8 juillet 2026.
  9. Défense nationale — Stratégie industrielle de défense, engagements de l’OTAN, Arctique et défense continentale, 6 mai 2026.
  10. Affaires mondiales Canada — Relations Canada-Union européenne et Partenariat de sécurité et de défense.
  11. Conseil de l’Union européenne — Soutien militaire et soutien global à l’Ukraine.
  12. Conseil de l’Union européenne — Facilité pour l’Ukraine.
  13. Transparency International — Corruption Perceptions Index, Ukraine.
  14. Fonds monétaire international — Revue 2026 de l’Ukraine et gouvernance, 20 juillet 2026.
  15. NABU — Opération Midas : organisation criminelle présumée dans le secteur énergétique.
  16. NABU — Affaire Midas : ancien ministre de l’Énergie soupçonné, 16 février 2026.
  17. OCCRP — Pandora Papers : avoirs offshore de Volodymyr Zelensky et de son entourage.
  18. Commissariat aux conflits d’intérêts et à l’éthique — Déclaration publique de Mark Carney.
  19. Westinghouse — Vente à Brookfield conclue le 1er août 2018.
  20. Westinghouse — Acquisition par Brookfield et Cameco finalisée le 7 novembre 2023.
  21. Westinghouse — Coopération élargie avec Energoatom, 3 juin 2022.
  22. Nations Unies — Mémorandum de Budapest sur les assurances de sécurité, 5 décembre 1994.
  23. OTAN — Déclaration du sommet de Bucarest, 3 avril 2008.
  24. Die Zeit — Entretien et déclaration d’Angela Merkel sur Minsk, décembre 2022.
  25. OTAN — Traité de l’Atlantique Nord, article 5.
  26. Brookfield Asset Management — Fonctions de Mark Carney et départ de Brookfield, 16 janvier 2025.

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Samuel Chabot
Samuel Chabot
Samuel Chabot est chroniqueur politique et social, ancien militaire des Forces armées canadiennes et ex-directeur de campagne municipale à Québec. Collaborateur à Libre Média, Maurais Live-CHOI Radio X et à Radio Crash avec Josey Arsenault, il est parfois invité au 99,5 FM et à QUB Radio pour commenter l’actualité. Son parcours combine stratégie politique, analyse factuelle et engagement public.

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