Nous sommes à St. Joseph’s, dans Greenwich Village. Le dimanche soir, il arrive qu’il faille y rester debout pour assister à la messe. La paroisse dominicaine, voisine de NYU, attire une foule de jeunes adultes. Après la messe, plusieurs prolongent la soirée autour d’un verre, d’un repas ou d’une discussion théologique. Les inscriptions au parcours d’initiation catholique y ont également fortement augmenté ces dernières années.
C’est une rareté à l’échelle des États-Unis, si l’on peut se fier au Religious Landscape Study 2023-2024 de Pew Research Center. En effet, seulement 1,5 % de l’ensemble des adultes américains sont des convertis au catholicisme. Au total, pour chaque personne qui entre dans le catholicisme, environ 8,4 personnes élevées dans la foi catholique en sortent.
Néanmoins, le phénomène intrigue parce qu’il se produit au sein d’une génération beaucoup moins religieuse que celles qui l’ont précédée. Mais surtout, Manhattan ne manque certainement pas d’églises catholiques. Les mêmes sacrements et le même credo sont accessibles à quelques stations de métro. Alors, pourquoi St. Joseph’s? Nous y reviendrons plus loin.
Quand l’Église n’avait pas à conquérir ses fidèles
Pendant longtemps, dans une grande partie du monde catholique, la question « Pourquoi êtes-vous catholique? » aurait paru étrange. Au Québec comme en Irlande, en Italie ou au Mexique, on l’était d’abord parce qu’on était né dans une famille catholique. La religion ne se limitait d’ailleurs pas à la messe du dimanche. Elle accompagnait la totalité de la vie communautaire. Au Québec, elle se confondait même en partie avec l’identité nationale. L’Église bénéficiait ainsi de ce qu’un économiste appellerait un formidable effet de réseau : presque tout votre entourage appartenait déjà à la même institution.
Ce système était remarquablement efficace pour transmettre une religion d’une génération à l’autre. Mais il avait une particularité : l’Église avait relativement peu besoin de conquérir ses propres fidèles. Beaucoup devenaient catholiques avant même d’être en âge de choisir quoi que ce soit. Je ne suggère évidemment pas que leur foi était factice. Mais une institution peut compter simultanément des croyants profondément convaincus et une vaste périphérie qui demeure en son sein surtout par habitude culturelle. Tant que cet écosystème demeure intact, il est difficile de distinguer les uns des autres.
L’Amérique, grand marché religieux
Les États-Unis offrent une sorte d’expérience naturelle. Prenez un catholique issu d’un univers où la religion se transmettait largement par héritage et plongez-le dans l’un des marchés religieux les plus concurrentiels du monde. Soudain, il côtoie baptistes, pentecôtistes, évangéliques, mormons, orthodoxes, megachurches sans affiliation, mais aussi des non-croyants.
Selon Pew, 43 % des Américains élevés dans le catholicisme ne se définissent plus aujourd’hui comme catholiques. Je ne pourrais attribuer l’attrition du catholicisme au simple fait qu’ils côtoient des athées et des protestants, car un phénomène similaire se produit dans des pays nominalement catholiques. L’existence d’un tel marché religieux rend toutefois le changement pensable et plus aisé.
Ce chiffre spectaculaire de 43 % dissimule deux phénomènes très différents. Certains abandonnent la religion. Au total, 54 % des anciens catholiques sont aujourd’hui sans affiliation religieuse. Ils se disent athées, agnostiques ou simplement « rien en particulier ».
D’autres changent de fournisseur. Parmi les Américains élevés dans le catholicisme qui ont quitté Rome, 33 % sont aujourd’hui protestants, alors que 11 % se sont tournés vers une autre religion. La concurrence religieuse a donc deux effets simultanés : accélérer la disparition de la religion nominale tout en intensifiant, chez certains, la religion vécue. La concurrence n’a pas nécessairement détruit leur foi. Mais elle a fait perdre un client à l’institution qui l’avait hérité.
C’est ici que l’économie devient utile. Pour Hayek, la concurrence est un mécanisme de découverte. Elle révèle une information qu’aucune autorité centrale ne possède entièrement. Appliqué à la religion, le mécanisme est brutalement simple. La concurrence joue nettement en défaveur de Rome : 14 % des Américains élevés dans le catholicisme sont devenus protestants, contre seulement 2 % des Américains élevés dans le protestantisme devenus catholiques. Ce ratio négatif force à se questionner, car la concurrence rend l’ignorance coûteuse. Il faut bien sûr interroger les fidèles qui ont abandonné le catholicisme, mais aussi ceux qui se sont tournés vers lui.
Qu’en est-il, maintenant, des convertis au catholicisme, devenus particulièrement visibles dans certains milieux intellectuels, politiques et technologiques américains? Près de la moitié, soit 49 %, disent s’être convertis pour pouvoir se marier à l’Église — une autre preuve que l’Agapè et l’Éros se renforcent mutuellement. Quant à l’âge, Pew note que la majorité des conversions se produisent avant 30 ans.
De plus, 18 % des convertis disent avoir assisté à une messe traditionnelle en latin au cours des cinq dernières années, contre 13 % des catholiques de naissance. C’est un signal intéressant, mais pour l’instant trop faible pour soutenir que la messe traditionnelle serait le moteur principal de la conversion.
Au-delà des chiffres, il y a l’anecdote. Et l’anecdote suggère que c’est la version plus traditionnelle du catholicisme, allant de la messe latine au chant grégorien, qui attire une partie non négligeable de ces nouveaux fidèles. Cette primauté de la tradition rend même, de façon anecdotique encore une fois, certains prêtres toujours attachés à l’esprit de Vatican II un peu mal à l’aise. Mais cette anecdote demeure ambiguë. Certains nouveaux venus cherchent le latin et le grégorien. D’autres croient les chercher et restent ailleurs.
Cette concurrence au sein de l’Église elle-même est, en fait, une excellente chose. Sous une même autorité doctrinale coexistent dominicains, franciscains, jésuites, communautés charismatiques, traditionalistes, Églises catholiques orientales, paroisses ethniques, mouvements laïcs et ordinariats. Tous professent la même foi et célèbrent les mêmes sacrements, mais proposent des expériences religieuses parfois très différentes. L’Église romaine ne peut pas savoir d’avance quelle forme de vie catholique parlera à telle génération ou à telle communauté; elle a donc intérêt à laisser émerger plusieurs formes concurrentes, tout en maintenant l’unité doctrinale.
Les succès de St. Joseph’s prennent alors un autre sens. Rien n’oblige un jeune catholique à fréquenter la paroisse la plus proche de chez lui. Il peut en chercher une pour sa prédication, sa liturgie, sa vie intellectuelle ou la communauté qu’il y trouve. Le catholicisme possède ainsi peut-être déjà la réponse institutionnelle au problème de la concurrence : une unité de doctrine accompagnée d’une concurrence dans la manière de la vivre.
Un dominicain n’a pas besoin de devenir baptiste pour concurrencer la qualité de la prédication baptiste. Une communauté charismatique n’a pas besoin de devenir pentecôtiste pour répondre à une demande de ferveur. Le véritable problème serait alors moins l’incapacité du catholicisme à concurrencer le protestantisme que la tendance de certaines structures paroissiales à étouffer leur propre marché intérieur.
Pendant des siècles, le catholicisme a bénéficié d’un extraordinaire système de transmission. Mais ce monde a largement disparu. Le catholicisme de demain devra réapprendre ce que celui d’hier pouvait parfois se permettre d’oublier : un fidèle que l’on n’hérite plus doit être conquis.
Revenons à notre jeune femme de Greenwich Village. Elle aurait pu rester chez elle. Elle aurait pu pousser la porte d’une église évangélique. Elle a choisi St. Joseph’s — et sa mantille laisse deviner qu’elle n’y est peut-être pas entrée tout à fait par hasard.
Elle s’assoit vers le fond, un peu trop près d’un pilier, la mantille encore un peu trop neuve sur les cheveux. Quand la musique commence, ce n’est pas le grégorien qu’elle avait imaginé en commandant la dentelle. Une guitare, des harmonies contemporaines. Elle note la surprise, presque malgré elle.
C’est qu’elle s’est trompée d’église. Elle a confondu St. Joseph’s avec Old St. Patrick’s, une église à la liturgie plus formelle, quelques rues plus au sud-est, à Nolita. L’erreur est presque trop belle : elle était venue chercher une certaine forme du catholicisme et en avait trouvé une autre.
Référence
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Traite de liberté de religion et de conscience ainsi que du milieu évangélique québécois; intéressant en contrepoint au passage de l’article sur la concurrence catholique-protestante.

