Je n’attends pas des élections du 5 octobre qu’elles produisent le grand soir. J’aimerais déjà qu’elles produisent quelque chose de beaucoup plus rare au Québec : un doute. Le doute que l’État doive nécessairement être plus gros demain qu’hier. Le doute qu’un problème social appelle automatiquement un programme, qu’un programme exige un ministère, qu’un ministère réclame davantage de fonctionnaires et que l’échec du programme démontre surtout qu’on ne lui avait pas consacré suffisamment d’argent.
Nous avons développé un réflexe extraordinaire : lorsqu’une machine fonctionne mal, nous lui ajoutons des engrenages. Depuis des décennies, on nous parle du « modèle québécois » avec le respect généralement réservé aux reliques sacrées. Il faudrait peut-être commencer par commettre le sacrilège ultime : demander s’il fonctionne. Un modèle n’est pas bon parce qu’on lui a donné un nom.
Et lorsqu’un modèle devient tellement particulier que personne ne semble pressé de l’importer, il est peut-être permis de se demander si nous avons inventé le prochain miracle scandinave ou simplement conservé, avec une remarquable ténacité, un prototype institutionnel qui sent tranquillement le renfermé.
Notre débat politique demeure trop souvent prisonnier de la même équation comptable. La gauche veut déplacer trois milliards ici. Le centre veut déplacer deux milliards là. Les nationalistes veulent gérer les milliards depuis un pays indépendant. Puis tout le monde rentre à la maison satisfait d’avoir courageusement débattu de l’emplacement des chaises dans la même salle d’attente. Je souhaiterais qu’on recommence plutôt à poser la question interdite : pourquoi l’État est-il assis dans la pièce?
Pourquoi doit-il choisir quelles entreprises méritent notre argent? Pourquoi doit-il subventionner des multinationales avec l’argent de contribuables qui, eux, doivent assumer seuls les risques de leur petite entreprise? Pourquoi sommes-nous devenus si confortables avec l’idée que des politiciens sélectionnent les gagnants, distribuent des crédits d’impôt, concoctent des filières industrielles et appellent ensuite cela du « développement économique »? Le capitalisme de connivence n’est pas davantage du libéralisme parce que le chèque porte une fleur de lys.
J’aimerais aussi que cette campagne nous guérisse d’une autre maladie nationale : le besoin d’être gouvernés jusque dans les détails. Nous n’avons pas besoin d’un État qui nous parle comme à des enfants particulièrement turbulents. Nous avons besoin d’institutions qui accomplissent correctement leurs missions essentielles, de règles compréhensibles, d’un État de droit solide et d’un gouvernement suffisamment humble pour concevoir qu’un adulte puisse parfois prendre une décision sans recevoir préalablement une brochure gouvernementale de quarante-sept pages.
La liberté comporte des risques. C’est précisément pour cela qu’elle s’appelle liberté. Et non, l’indépendance ne constitue pas davantage une réponse universelle. On peut souhaiter faire du Québec un pays tout en reconnaissant cette évidence : un État québécois inefficace ne deviendrait pas miraculeusement efficace en obtenant un siège aux Nations unies. Un mauvais règlement écrit à Québec demeure un mauvais règlement, avec ou sans ambassade à Paris. Changer le propriétaire du problème ne règle pas le problème.
Même chose lorsqu’on contemple le voisin américain avec notre mélange habituel de fascination et de mépris. Il est toujours remarquablement facile d’expliquer pendant trois heures ce qui cloche à Washington. Examiner avec la même férocité intellectuelle ce qui se passe à Québec semble parfois demander davantage de courage. Nous possédons nos gouvernements, nos institutions, nos sociétés d’État, nos fiascos administratifs et nos choix budgétaires. Ils ne deviennent pas plus intelligents parce que Donald Trump existe.
Et puis il y a Éric Duhaime. Nul besoin de transformer un politicien en messie pour constater qu’une partie des sujets qu’il martèle depuis des années occupe désormais davantage d’espace : taille de l’État, fiscalité, réglementation, subventions aux entreprises, place du privé. Durant cette campagne, le PCQ propose notamment d’importantes baisses d’impôt financées par une réduction annoncée de 47 milliards de dollars des dépenses sur cinq ans.
On peut contester ces chiffres, leurs conséquences ou leur faisabilité. C’est même souhaitable. Mais le plus intéressant se trouve peut-être ailleurs. Quand le PQ parle maintenant d’attrition dans l’appareil public et que la CAQ promet elle-même des allègements réglementaires, cela montre au minimum que le vocabulaire du débat a bougé.
C’est cela, une fenêtre d’Overton : pas nécessairement faire triompher une idée, mais faire en sorte qu’une idée naguère traitée comme exotique doive désormais être discutée. Voilà ce que j’espère de cette élection. Pas un sauveur. Pas un nouveau catéchisme. Pas un changement de couleur sur les chèques du gouvernement.
J’aimerais simplement que davantage de Québécois retrouvent un vieux réflexe qu’un demi-siècle de politique paternaliste a quelque peu émoussé : demander à l’État de justifier son pouvoir avant de lui en donner davantage. Qu’on recommence à parler de liberté de choisir, de responsabilité, de concurrence, de limites au pouvoir politique, de citoyens plutôt que de clientèles électorales.
Et surtout qu’on cesse de croire que l’avenir du Québec se résume à choisir quel politicien administrera le mieux notre dépendance envers lui. Ce serait déjà une petite révolution.
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